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Full text of "Oeuvres complètes de Diderot, revues sur les éditions originales, comprenant ce qui a été publié à diverses époques et les manuscrits inédits, conservés à la Bibliothèque de l'Ermitage, notices, notes, table analytique"

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ŒUVRES COMPLÈTES 



DE 



DIDEROT 



BELLES-LETTRES 



VI 



POESIES DIVERSES 



SCIENCES 



MATHEMATIQUES — PHYSIOLOGIE 



m 



PARIS. - J. GLAYE, IMPRIMEUR 



RUE SAINT-BENOIT 



ŒUVRES COMPLÈTES 



DE 



DIDEROT 



REVUES SUR LES ÉDITIONS ORIGINALES 

COMPRENANT CE QUI A ÉTÉ PUBLIÉ A DIVERSES ÉPOQUES 

ET LES MANUSCRITS INÉDITS 
CONSERVÉS A LA BIBLIOTHÈQUE DE L'ERMITAGE 

NOTICES, NOTES, TABLE ANALYTIQUE 

ÉTUDE SUR DIDEROT 

ET 

LE MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE AU XVIII e SIÈCLE 

. PAR J. ASSÉZAT 

TOME NEUVIÈME 




PARIS 

GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS- 

6, RUE DES SAI\TS-PÈRES, 6 

1875 



t.1 



BELLES-LETTRES 



TROISIEME PARTIE. 



( POESIES diverses) 



IX. 



Les poésies de Diderot ont été, plus encore que ses autres œuvres, 
inconnues de ses contemporains. Naigeon, en rassemblant les écrits 
de son maître, les avait laissées de côté pour s'en tenir à la seule pièce 
les Èleuthéromanes , qu'il ne pouvait d'ailleurs négliger, toute fraîche 
qu'elle venait d'être imprimée par la Décade philosophique. Depuis Nai- 
geon, ce lot s'est accru de plusieurs morceaux insérés par Auguis dans 
les Révélations indiscrètes du xvnr siècle, Guitel, 181/j, in-18; d'autres, 
qu'a exhumés la Correspondance de Grimm (1813); enfin, de ceux qui 
furent insérés dans le Supplément de l'édition Belin (1819). Les parties 
nouvelles que nous ajoutons proviennent non-seulement de la Biblio- 
thèque de l'Ermitage, mais aussi d'une copie de ces poésies faite au 
siècle dernier et qui est en notre possession. Cette copie nous a permis 
de compléter la pièce intitulée : La Poste de K'ônigsberg à Memel, et 
nous a fourni, outre des variantes, plusieurs morceaux inconnus, entre 
autres V Hymne à V Amitié. Il nous semble que Diderot, comme poëte, 
pourra maintenant être mieux apprécié que par les quelques vers de 
circonstance qui ont longtemps seuls composé son bagage poétique. 

Nous sommes d'ailleurs convaincu qu'il reste à découvrir d'autres 
poésies de Diderot, et nous engageons les chercheurs à s'intéresser à 
cette découverte. 

Le petit nombre de ces morceaux nous a fait penser que l'ordre 
chronologique, impossible à bien établir du reste, n'était pas aussi néces- 
saire ici qu'ailleurs; nous nous sommes donc attaché plutôt à les rap- 
procher d'après le caractère des sujets traités et leur importance. 



POÉSIES DIVERSES 



LE GODE DENIS 1 



1770 



Dans ses États, à tout ce qui respire 
Un souverain prétend donner la loi ; 

C'est le contraire en mon empire ; 

Le sujet règne sur son roi. 

Diviser pour régner, la maxime est ancienne ; 
Elle fut d'un tyran : ce n'est donc pas la mienne. 
Vous unir est mon vœu : j'aime la liberté; 

Et si j'ai quelque volonté, 

C'est que chacun fasse la sienne. 

Amis, qui composez ma cour, 
Au dieu du vin rendez hommage : 
Rendez hommage au dieu d'amour : 
Aimez et buvez tour à tour, 
Buvez pour aimer davantage. 
Que j'entende, au gré du désir, 
Et les éclats de l'allégresse, 

1. Grimm rapporte (15 janvier 1770) que, dans un dîner où il se trouvait avec 
Diderot : « la royauté étant tombée en partage à ce dernier, il n'a pas voulu laisser 
languir ses sujets; il a publié ses lois successivement pendant qu'on était à table; 
de sorte qu'avant de sortir et de déposer son sceptre, tous les devoirs de législation 
se trouvèrent remplis par l'impromptu qu'il appela le Code Denis. » 



POÉSIES DIVERSES. 

Et l'accent doux de la tendresse, 
Le choc du verre et le bruit du soupir. 

Au frontispice de mon code 
11 est écrit : Sois heureux à ta mode, 
Car tel est notre bon plaisir. 

Fait l'an septante et mil sept cent, 
Au petit Carrousel en la cour de Marsan ; 

Assis près d'une femme aimable, 
Le cœur nu sur la main, les coudes sur la table, 
Signé : Denis, sans terre ni château, 

Roi par la grâce du gâteau. 



COMPLAINTE EN RONDEAU 



DE 



DENIS, ROI DE LA FEVE 

SUR LES EMBARRAS DE LA ROYAUTÉ i 



1771 



Quand on est roi, l'on a plus d'une affaire, 
Voisins jaloux, arsenaux à munir, 
Peuple hargneux, complots à prévenir, 

Travaux en paix, dangers en guerre, 
Ma foi, je crois qu'on ne s'amuse guère 
Quand on est roi. 

Roi tout de bon ; car, d'un roi, pauvre hère 
Comme il en est, j'aime assez le métier; 
J'en ai tâté pendant un jour entier. 
Ce jour-là je fis grande chère ; 
Je ris, je bus, tout alla bien ; 
Car il est un Dieu tutélaire 
Par lequel on fait tout sans se douter de rien, 
Quand on est roi. 

J'eus des courtisans véridiques ; 
En dormant j'achevai des exploits héroïques; 
Fameux 2 à mon réveil, j'occupai l'univers; 
Vraiment, je fis des lois, je les fis même en vers. 
En vers mauvais; qui vous dit le contraire ? 

1. Dans l'édition Belin (Supplément, 1819) des OEuvres de Diderot, où a été 
publié pour la première fois ce morceau, il porte le titre suivant : Le Roi de la 
fève, le lendemain de son règne. 

2. Variante : Célèbre. 



POÉSIES DIVERSES. 

Certain marquis 1 
D'un goût exquis 
Les trouva tels, sans me déplaire. 
Il eût, pour prix de sa sincérité, 
Sous un autre Denis perdu la liberté; 
On peut aux gens de bien accorder ce salaire, 
Quand on est roi. 

Pour moi, je n'en fis rien; car je suis débonnaire, 
A votre avis, pourquoi me serais-je fâché? 
Vers et prose de roi sont mauvais d'ordinaire, 

Et ce n'est pas un grand péché ; 

C'est le moindre qu'on puisse faire, 
Quand on est roi. 



AUX DAMES". 

Vos yeux, depuis longtemps, m'ont appris à connaître 

Que le destin nous a fait naître 
Moi, pour servir, vous, pour donner la loi. 

Qui veut d'un roi qui cherche maître? 
Personne ici ne dira-t-il : C'est moi? 

1. Le marquis de Croismare. 

'2. Cet envoi est ajoute par Grimm au morceau précédent. Il nous paraît mieux 
en situation ici. C'est d'ailleurs sa place dans une copie qui est en notre possession. 
11 est probable que Diderot qui, dans l'Argument des Éleuthéromanes, ne parle 
que de trois occasions successives où il fut roi de la fève, ne comptait pas, parmi 
les pièces de vers que cette persistance du destin à le choisir lui inspira, celle-ci, 
datée du lendemain de son règne. Le morceau suivant répond à ce qu'il dit, 
dans ce même Argument, du sujet qu'il traita la seconde année de sa royauté. 



VERS 

APRÈS AVOIR ÉTÉ DEUX FOIS ROI DE LA FÈVE 1 

1771 
(inédit ) 



Deux fois de suite enlever la couronne 
Aux talents, à l'esprit, unis à la beauté, 

C'est un trait d'imbécillité 
Que tu n'espères pas, Destin, qu'on te pardonne 
Deux fois de suite. 

Parle, que diras-tu pour excuser ton choix? 

• Que, depuis que le monde est monde, 
De Maroc à Paris, de Paris à Golconde, 
Des fous après des fous, issus de rois en rois, 
Ont régi la machine ronde 
Cent fois de suite. 

Eh bien, j'accorderai qu'en ce sot univers, 
Des crânes rétrécis, des têtes de travers 
Foisonnant par milliers pour une tête saine, 
Il a fallu que le sacré bandeau, 

Tombant de ta main incertaine, 
Rencontrât un petit cerveau 
Cent fois de suite. 

Mais, si dans un aréopage 
Où l'un et l'autre sexe offrait également 

1. D'après une copie en notre possession. 



8 POESIES DIVERSES. 

De vertus à ton choix le plus rare assemblage ; 

Où, sans aucun discernement, 

Tu pouvais couronner un sage 
Et mériter notre applaudissement, 
Tu vas chercher l'unique et pauvre tête 

Qui, par hasard, s'y trouvera, 

Je t'en préviens, on te huera ! 

De toutes parts on s'écriera : 

« Destin! tu n'es qu'une bête! » 
De Paris à Ghâlons i ce cri retentira, 

Et ton favori rougira 

Dix fois, vingt fois, cent fois de suite. 

1. Ce mot indique la présence à la fête de M ,lle Legendre, sœur de Sophie 
Voland, et dont le mari était ingénieur dans la généralité de Châlons. 



LKS 

ÉLEUTHÉROMANES 

ou 

ABDICATION D'UN ROI DE LA FÈVE 

l'an 1772 

DITHYRAMBEi 

Seu super audaces nova dithj-rambos 
Verba devolvit, numerisque fertur 
Lege solutis. Horat. 



ARGUMENT. 



Le dithyrambe, genre de poésie le plus fougueux, fut, chez 
les Anciens, un hymne à Bacchus, le dieu de l'ivresse et de la 
fureur. C'est là que le poëte se montrait plein d'audace dans le 
choix de son sujet et la manière de le traiter. Entièrement 

1. « Ce dithyrambe a été imprimé, pour la première fois, dans la Décade philo- 
sophique du 30 fructidor dernier (an IV), mais d'une manière inexacte. On a déjà 
relevé dans notre précédent numéro l'infidélité qui, dans la dernière strophe, a fait 
substituer, au mépris des lois de la versification et de l'amitié , le nom de Grimm 
à celui de Naigeon. De plus, on a supprimé le titre de cette pièce, qui signifie les 
Furieux de la liberté, etc. Enfin, on a omis V Argument que Diderot a placé à la 
tête de cet ouvrage : morceau précieux par les notions qu'il expose relativement 
au dithyrambe, et par l'historique de celui qu'on va lire. L'anecdote qui y a donné 
lieu, l'objet que l'auteur s'est proposé en le composant, le ton de fureur qu'il s'est 
cru autorisé à prendre dans ce genre de poésie, expliquent, excusent, justifient ces 
deux vers, qui ont révolté un grand nombre d'esprits : 

Et ses mains ourdiraient les entrailles du prêtre, 
Au défaut d'un cordon pour étrangler les rois. 

« Rétablir le titre de l'ouvrage et publier l'argument qui le précède, c'est donc 
ui rendre son véritable caractère ; c'est lui restituer tous ses titres à l'admiration 
des lecteurs; enfin, c'est assurer à ceux-ci un plaisir sans mélange. » — A cette 
note, qui est du citoyen Rœderer, je n'ajouterai qu'un mot : c'est qu'il a eu entre 
les mains les deux manuscrits autographes de ce dithyrambe, et que l'édition qu'il 



10 POÉSIES DIVERSES. 

affranchi des règles d'une composition régulière, et livré à tout 
le délire de son enthousiasme, il marchait sans s'assujettir à 
aucune mesure, entassant des vers de toute espèce, selon qu'ils 
lui étaient inspirés par la variété du rhythme ou de cette har- 
monie dont la source est au fond du cœur, et qui accélère, 
ralentit, tempère le mouvement selon la nature des idées, des 
sentiments et des images. C'est un poëme de ce caractère que 
j'ai tenté. Je l'ai intitulé : Les Éleuthéromanes, ou les Furieux 
de la liberté. 

Peut-être suis-je allé au delà de la licence des Anciens. Je 
regarde dans Pindare la strophe, l'antistrophe et Fépocle, 
comme trois personnages qui poursuivent de concert le même 
éloge ou la même satire. La strophe entame le sujet; quelque- 
fois l'antistrophe interrompt la strophe, s'empare de son idée, 
et ouvre un nouveau champ à l'épode, qui ménage un repos ou 
fournit une autre carrière à la strophe. C'est ainsi que clans le 
tumulte d'une conversation animée, on voit un interlocuteur vio- 
lent, vivement frappé de la pensée d'un premier interlocuteur, 
lui couper la parole, et se saisir d'un raisonnement qu'il se pro- 

en a donnée dans son excellent Journal d'économie publique, du 20 brumaire an V, 
a été revue et collationnée avec le plus grand soin sur ces manuscrits, beaucoup plus 
exacts et plus complets que celui qui a servi de copie aux rédacteurs de la Décade. (N.) 
— Nous prendrons la parole à notre tour, non pour discuter les deux vers fameux 
qui rappellent le mo3en dont Voltaire voulait qu'on se servît pour terminer la que- 
relle des jansénistes et des jésuites, mais pour faire remarquer que c'est vraisem- 
blablement Naigeon qui a fourni à Rœderer le manuscrit publié par celui-ci. Il n'en 
résulte pas que celui dont s'était servi la Décade philosophique fût altéré. Il existe 
d'ailleurs, et appartient actuellement à M. Dubrunfaut. Il est chargé de ratures et 
de corrections, et il porte ce titre : Dithyrambe, ou Abdication d'un roi de la (ève, 
l'an 1772. A la fin le vers : 

Naigeon, sois mon ami, Sedaine, sois mon frère. .. 

s'y trouve, sous ces deux formes également fautives au point de vue de la versification 
et de l'orthographe, mais excusables par les circonstances dans lesquelles ces vers ont 
été faits : 

Grimm, soyons amis. . . 

et 

Grime, sois mon ami... 

Nous avons rétabli la division en strophe, antistrophe et épode, qui se trouve 
sur le manuscrit, et signalé les principales variantes. Dans une autre copie, cette 
division est remplacée par celle-ci : le premier, le second, le troisième. 

Pour les lecteurs qui croiraient encore à l'influence des deux vers cités plus haut 
sur les excès de la Révolution, nous leur rappellerons que la pièce n'a été imprimée 
et connue qu'en 1795. 



LES ELEUTHEROMANES. 11 

met d'exposer avec plus de chaleur et de force, ou se précipiter* 
dans un écart brillant. La strophe, l'antistrophe et l'épode 
gardent la même mesure, parce que l'ode entière se chantait par 
le poëte sur un même chant, ou peut-être sur un chant donné. 
Mais j'ai pensé que le récit se prêterait à des interruptions, que 
le chant et l'unité du personnage ancien ne permettaient pas. 
Mes strophes sont inégales, et mes Éleuthéromanes paraissent, 
dans chacune, au moment où il me plaît de les introduire. Ce 
sont trois Furies acharnées sur un coupable, et se relayant pour 
le tourmenter. Je me trompe fort, ou ce poëme récité par trois 
déclamateurs différents produirait de l'effet. 

11 ne me reste qu'un mot à dire de la circonstance frivole 
qui a donné lieu à un poëme aussi grave. Trois années de suite, 
le sort me fit roi dans la même société. La première année, je 
publiai mes lois sous le nom de Code Denis. La seconde, je me 
déchaînai contre l'injustice du destin, qui déposait encore la 
couronne sur la tête la moins digne de la porter. La troisième, 
j'abdiquai, et j'en dis mes raisons dans ce dithyrambe, qui 
pourra servir de modèle à un meilleur poëte. 

A Rome, dans une même cause, on a vu un orateur exposer 
le fait, un second établir les preuves, et un troisième prononcer 
la péroraison ou le morceau pathétique. Pourquoi la poésie ne 
jouirait-elle pas, à table, entre des convives, d'un privilège 
accordé à l'éloquence du barreau? 



LES 

ÉLEUTHÉROMANES 



ou 



LES FURIEUX DE LA LIBERTE 



Fabâ abstine '. Pythag. 



STROPHE. 

Accepte le pouvoir suprême 

Quiconque enivré de soi-même 
Peut se flatter, émule de Titus, 

Que le poison du diadème 

N'altérera point ses vertus. 

Je n'ai pas cette confiance, 
Dont l'intrépide orgueil ne s'étonne de rien. 

J'ai connu, par l'expérience, 
Que celui qui peut tout, rarement veut le bien. 

Éclairé par ma conscience 
Sur mon peu de valeur, je l'en crois; et je crains 2 
Que le fatal dépôt de la toute-puissance, 
Par le sort ou le choix remis entre mes mains, 

D'un mortel plein de bienfaisance, 
Ne fît peut-être un fléau des humains. 

ANTISTROPHE. 

Ah ! que plutôt, modeste élève 
Du vieillard de l'Antiquité, 
Dont un précepte très-vanté 
Défend l'usage de la fève, 
Du sage Pythagore endossant le manteau, 

1. Sur le manuscrit : A fabâ abstine; Va est rayé. 

2. Variante : « J'ai raison quand je crains... » 



LES ÉLEUTHÉROMANES. 13 

Je cède ma part au gâteau 
A celui qui, doué de la faveur insigne 
D'un meilleur estomac et d'une âme plus digne, 
Laisse arriver ce jour, sans être épouvanté 
De l'indigestion et de la royauté. 

ÉPODE. 

Une douleur muette, une haine profonde 
Affaisse tour à tour et révolte mon cœur, 
Quand je vois des brigands dont le pouvoir se fonde 

Sur la bassesse et la terreur, 
Ordonner le destin et le malheur du monde. 
Et moi 1 , je m'inscrirais au nombre des tyrans! 

Moi, dont les farouches accents, 
Dans le sein de la mort 2 , s'ils avaient pu descendre, 
Aux mânes de Brutus iraient se faire entendre ! 
Et tu les sentirais, généreux Scévola, 
De ton bras consumé ressusciter la cendre 3 . 

Qu'on m'arrache ce bandeau-là ! 

Sur la tête d'un Marc-Aurèle 
Si d'une gloire pure une fois il brilla, 
Cent fois il fut souillé d'une honte éternelle 

Sur le front d'un Galigula. 

STROPHE. 

Faut-il enfin déchirer le nuage 
Qui n'a que trop longtemps caché la vérité, 

Et montrer de l'humanité 

La triste et redoutable image 
Aux stupides auteurs de sa calamité? 

Oui, oui, j'en aurai le courage. 
Je veux, lâche oppresseur, insulter à ta rage. 

1. Variante : Qui? moi?. .. 

2. Variante : Du trépas. 

3. Variante : De Brutus et de Scévola, 

Des Ravaillacs et des Cléments, 
Auraient ressuscité la cendre ; 
et pour le dernier vers : 

Non plus pour des forfaits ranimèrent la cendre. 



\h POÉSIES DIVERSES. 

Le jour, j'attacherai la crainte à ton côté; 
La haine s'offrira partout sur ton passage; 

Et la nuit, poursuivi, troublé, 
Lorsque de ses malheurs ton esclave accablé 

Cède au repos qui le soulage, 
Tu verras 1 la révolte, aux poings ensanglantés, 
Tenir 2 à ton chevet ses flambeaux agités. 

ANTISTROPHE. 

La voilà! la voilà! c'est son regard farouche; 
C'est elle; et du fer menaçant; 
Son .souffle, exhalé par ma bouche, 
Va dans ton cœur porter le froid glaçant. 

ÉPODE. 

Éveille-toi, tu dors au sein de la tempête; 

Éveille-toi, lève la tête; 
Écoute, et tu sauras qu'en ton moindre sujet, 

Ni 3 la garde qui t'environne, 
Ni 4 l'hommage imposant qu'on rend à ta personne 
N'ont pu de s'affranchir étouffer le projet. 

STROPHE. 

L'enfant de la nature abhorre l'esclavage; 

Implacable ennemi de toute autorité, 

Il s'indigne du joug; la contrainte l'outrage; 

Liberté, c'est son vœu; son cri, c'est Liberté. 

Au mépris des liens de la société, 

Il réclame en secret son antique apanage. 

Des mœurs ou grimaces d'usage 
Ont beau servir de voile à sa férocité ; 

Une hypocrite urbanité, 
Les souplesses d'un tigre enchaîné dans sa cage, 
Ne trompent point l'œil du sage; 

1. Variante: Je veux que... 

2. Variante : Promène... 

3. Variante : Et... 

4. Variante : Et. 



LES ÉLEUTHÉROMANES. 15 

Et, dans les murs de la cité, 
Il reconnaît l'homme sauvage 
S'agitant sous les fers dont il est garrotté. 

ANTISTROPHE. 

On a pu l'asservir, on ne l'a pas dompté. 

Un trait de physionomie, 

Un vestige de dignité 
Dans le fond de son cœur, sur son front est resté; 

Et mille fois la tyrannie, 
Inquiète où trouver 1 de la sécurité, 
A pâli de l'éclair de son œil irrité. 

ÉPODE. 

C'est alors qu'un trône vacille; 

Qu'effrayé, tremblant, éperdu, 
D'un peuple furieux le despote imbécile 
Connaît la vanité du pacte prétendu. 

STROPHE. 

Répondez, souverains : qui l'a dicté, ce pacte? 

Qui l'a signé? qui l'a souscrit? 
Dans quel bois, clans quel antre en a-t-on dressé l'acte? 

Par quelles mains fut-il écrit? 
L'a-t-on gravé sur la pierre ou l'écorce ? 
Qui le maintient? la justice ou la force? 

De droit, de fait, il est proscrit. 

ANTISTROPHE. 

J'en atteste les temps; j'en appelle à tout âge ; 

Jamais au public avantage 
L'homme n'a franchement sacrifié ses droits ; 
S'il osait de son cœur n'écouter que la voix, 
Changeant tout à coup de langage, 
Il nous dirait, comme l'hôte des bois : 
(t La nature n'a fait ni serviteur ni maître ; 
(i Je ne veux ni donner ni recevoir de lois. » 

1. Variante : Chercher. 



16 POESIES DIVERSES. 

Et ses mains ourdiraient les entrailles du prêtre, 
Au défaut d'un cordon pour étrangler les rois. 

ÉPODE. 

Tu pâlis, vil esclave! Être pétri de boue, 

Quel aveuglement te dévoue 
Aux communs intérêts de deux tigres ligués? 
Sommes-nous faits pour être abrutis, subjugués? 
Quel moment! qu'il est doux pour une muse altière! 

L'homme libre, votre ennemi, 

Vous a montré son âme fîère ; 
cruels artisans de la longue misère 

Dont tous les siècles ont gémi, 
Il vous voit, il se rit d'une vaine colère : 
Il est content, si vous avez frémi. 

STROPHE. 

Assez et trop longtemps une race insensée 

De ses forfaits sans nombre a noirci ma pensée. 

Objets de haine et de mépris, 
Tyrans, éloignez-vous. Approchez, jeux et ris; 

Que le vin couronne mon verre ; 
Que la feuille du pampre ou celle du lierre 

S'entrelace à mes cheveux gris. 

Du plus agréable délire 

Je sens échauffer mes esprits. 

Vite, qu'on m'apporte une lyre. 
Muse d'Anacréon, assis sur son trépied, 

Le sceptre des rois sous le pied, 

Je veux chanter un autre empire : 

ANTISTROPHE. 

C'est l'empire de la Beauté. 
Tout sent, tout reconnaît sa souveraineté. 
C'est elle qui commande à tout ce qui respire. 

Dépouillant sa férocité, 
Pour elle, au fond des bois, le Hottentot soupire. 
Si le sort quelquefois me place à son côté, 



LES ELEUTHEBOMANES. 17 

Je la contemple et je l'admire : 
Mon cœur, plus jeune, eût palpité. 

ÉPODE. 

Mais à présent que les glaces de l'âge 
Ont amorti la chaleur de mes sens, 

J'économise mon hommage. 
La bonté, la vertu, la beauté, les talents 

Se sont partagé mon encens. 

STROPHE. 

La Bonté qui se plaît à tarir ou suspendre 

Les pleurs que l'infortune arrache de mes yeux ; 

AXTISTROPHE. 

La Beauté j ce présent des cieux, 
Qui quelquefois encor verse en mon âme tendre 
De tous les sentiments le plus délicieux ; 

ÉPODE. 

Le Talent, émule des dieux, 
Soit que de la nature il écarte 1 le voile, 
Qu'il fasse respirer ou le marbre ou la toile, 

Que par des chants harmonieux, 
Occupant mon esprit d'effrayantes merveilles, 
Il tourmente mon cœur et charme mes oreilles ; 

STROPHE. 

La Vertu qui, du sort bravant l'autorité, 
Accepte son arrêt, favorable ou sévère, 

Sans perdre sa tranquillité : 

Modeste dans l'état prospère, 

Et grande dans l'adversité. 



1. Variante : Entr 'ouvre. 
IX. 



18 POÉSIES DIVERSES. 

ANTISTROPIIE. 

Celui qui la choisit pour guide, 
D'un peuple ombrageux et léger 
Peut, k l'exemple d'Aristide, 
Souffrir un dédain passager : 
Mais quand l'ordre des destinées, 
Qui des hommes de bien et des hommes méchants 

A limité le nombre des années, 
Amène ses derniers instants ; 
Athène entière est en alarmes; 

De tous les yeux on voit couler les larmes ; 
C'est un père commun pleuré par ses enfants. 

ÉPODE. 

Longtemps après sa mort sa cendre est révérée ; 
Longtemps après sa mort sa justice honorée, 
Entretien du vieillard, instruit les jeunes gens. 

STROPHE. 

Aristide n'est plus ; mais sa mémoire dure 
Dans les fastes du genre humain ; 

Et l'herbe même, au temps où renaît la verdure, 
Ne peut croître sur 1 le chemin 
Qui conduit à sa sépulture. 

ANTISTROPHE. 

D'honneurs, de titres et d'aïeux, 
Des écussons de la noblesse, 
Des chars brillants de la richesse, 

Qu'on soit ivre à la cour, à Paris, envieux, 
Laissons sa sottise au vulgaire. 

La bonté, la vertu, la beauté, les talents, 

Seront pour nous, qu'un goût plus sûr 2 éclaire, 
Les seules grandeurs sur la terre 

Dignes qu'en leur faveur on distingue des rangs ; 
Tout le reste n'est que chimère. 

1. Variante : Cesse de couvrir. 

2. Variante : Justo. 



LES ÉLEUTHÉROMANES. 19 



EPODE. 



Issus d'un même sang, enfants d'un même père, 

Oublions en ce jour toute inégalité. 

Naigeon 1 , sois mon ami; Sedaine, sois mon frère. 

Bornons notre rivalité 
A qui saura le mieux caresser sa bergère, 
Célébrer ses faveurs, et boire sa santé. 



1. Variantes : Grimm, soyons amis... 

et Grime, sois mou ami.. 



LA POSTE 



DE 



KOiNIGSBERG A MEMEL 



INEDIT 



Placez-vous bien dans cet endroit. 

Là des Tritons c'est la demeure humide; 

Ce sont ici des monts d'un sable aride ; 
Entre deux un sentier étroit 
Laisse fort strictement passage à la voiture. 
Nous le suivions pendant la nuit, 
Importunés du long murmure 
De la mer qui faisait grand bruit. 

Mon camarade d'infortune, 
Rendu bon chrétien par la peur, 

Se reprochait et la blonde et la brune, 
Confessait qu'il est un vengeur 
Et des mères qu'on a dupées 
Et des filles qu'on a trompées 
Et de l'époux qu'on fit cocu; 

Joignait les mains, s'épuisait en prière, 
Se résignait, et convaincu 
Que des cieux la juste colère 
Avait dans ce funeste lieu 
Arrêté son heure dernière, 
Recommandait son âme à Dieu. 

Quel est le passager sur la terrestre plage 
Ou si stupide ou si distrait 
Qu'il n'ait de son pèlerinage 

Tenté, chemin faisant, de percer le secret? 



LA POSTE DE KONIGSBERG A MEMEL. 21 

Séparé de tout ce que j'aime, 
Seul, accablé d'un plus grave souci, 
M'interrogeant, je me dis à moi-même : 
D'où viens-je? où vais-je? et pourquoi suis-je ici? 

Mêlant alors ma voix plaintive 
Au bruit du flot brisé sur cette rive, 

Le cœur traversé de douleurs, 

Le visage inondé de pleurs, 

Dans les ténèbres je m'écrie : 
mes amis! ma femme! ô fille trop chérie! 
Cruel enfant!... Hélas! peut-être en ce moment 
Tu chasses de ton sein, et tu deviens la mère 
D'un enfant plus cruel qui vengera ton père ! 

Éloigne ce pressentiment, 
Dieu juste! Je t'invoque; accorde la sagesse 
Au nouveau-né ; donne-lui la santé; 

Qu'en avançant en âge, il s'accroisse en bonté, 
Afin que sa mère sans cesse 
Tienne sur lui son regard enchanté ; 
Qu'il fasse de son père, entre tous respecté, 
Jusque dans l'extrême vieillesse, 
La gloire et la félicité. 
Prix de ses soins et fruits de sa tendresse. 

Ainsi tous deux à l'unisson 
Nous soupirions, lorsque le crépuscule, 
Tel qu'on voit au sortir de sa triste cellule, 
Quand la cloche au matin l'appelle à l'oraison, 
Le trappiste aux yeux creux, le blême camaldule, 

Le front caché dans sa cucule ; 
Dom Crépuscule ainsi parut sur l'horizon. 

A la lueur de sa lanterne 
De corne ou de vélin, mais d'un vélin fort terne, 

Les flots dont jusqu'à ce moment 
Je n'avais entendu que le mugissement 



22 POESIES DIVERSES. 

Développèrent à ma vue 
Leur fureur et leur étendue. 
Des monts sur des monts entassés, 
A se surmonter empressés, 
Semblaient aller chercher la nue. 

J'admirais et je frissonnais; 
En frissonnant je raisonnais : 
Voilà donc la coupe profonde 
Où, depuis que le monde est monde, 
Les fleuves sont venus s'abîmer sans retour!... 

Ce n'est pas toi que j'interpelle, 
Passe, Rhône fougueux; ô paisible Moselle, 
Quels féconds réservoirs ont pu jusqu'à ce jour 
Conserver à ton lit sa richesse éternelle?... 

Gouffre avare, élève la voix; 
Apprends-moi sur quel mont ou clans quel précipice 

Réside le vaste orifice 
Du siphon qui reprend tout ce que tu reçois... 

Nature a dit : Ta marche est limitée, 
Sois attentive, ô mer! ta rive, la voilà. 
Nature a dit à la vague irritée : 
Yague, tu te briseras là... 1 

O nature! ô Buffon! toi qui sais sa pensée, 
Comment le Ilot aveugle et la vague insensée, 
Dociles à sa voix, n'ont-ils pas effacé 
Le sillon que son doigt sur le sable a tracé? 

Mais peut-être... Qui sait de cette rêverie, 
Qui sait quand j'aurais vu la fin? 
J'en avais pour jusqu'à demain. 
Jusqu'à demain? Jusqu'à Pâque fleurie 

1. Il y a ici, dans le manuscrit de l'Ermitage,, une lacune de quatre pages. Nous 
pouvons la combler heureusement au moyen d'une autre copie que nous possédons. 



LA POSTE DE KONIGSBERG A MEMEL. 23 

Sans le fait singulier, le fait prodigieux 

Qui dérouta ma tête, en attachant mes yeux. 

N'allez pas, mon ami, traiter ceci de fable, 

Je vais dire la vérité; 
Et dans le temps, et pour l'éternité 

Ame et corps je me donne au diable 

Si j'en retranche ou si j'y mets. 

A la rigueur je me promets 
Tacitement, de votre courtoisie 
Et de ce goût exquis que je connais fort bien, 

Qu'un petit grain de poésie 
Me sera pardonné, car il ne nuit à rien. 

Cela dit, commençons. L'Aurore aux doigts de rose 

(J'en atteste le vieux Titon 
Qui les mordait, ces doigts, quelquefois, nous dit-on, 
Car les vieux libertins sont sujets à la chose), 

L'Aurore, donc, lestement cheminait 
Dans son cabriolet, éclatant par derrière, 

Brun par devant; elle tenait 

Dans sa droite une belle aiguière, 

Dans sa gauche une panetière. 

De son aiguière elle laissait 

Tomber la goutte étincelante 
Qui ranimait la terre et la rafraîchissait. 

Sur sa panetière brillante 

Le zéphyr passait, repassait, 

Battait de l'aile et dispersait 

Un pourpre qui vers la crinière 

De ses coursiers s'obscurcissait, 

Et dont la rougeâtre lumière 

Vers leur croupe resplendissait. 
Tout de ce pourpre avait pris des nuances 
Dans l'inverse rapport du carré des distances 
A partir de son char. Alors au fond des eaux 

J'entends un bruit assez étrange. 

Tel aux champs ou dans les hameaux 

On l'entend, quand mille animaux 



1k POÉSIES DIVERSES. 

Enfoncent leurs pieds clans la fange; 
Ou lorsque de guerriers vingt escadrons épais 
Accélèrent leur marche à travers des marais : 
La sole du cheval avec effort s'arrache 
De la vase qui crie, et les fréquents éclats 

Du limon quand il se détache 
Annoncent de la troupe et le nombre et les pas. 

J'aurais pu raccourcir cette similitude ; 
De l'allonger ai-je eu tort ou raison? 

Ma foi, je vous réponds de son exactitude 

Et ris des froids échos de l'abbé Terrasson. 
J'ai vu de l'élément humide 
La surface au loin bouillonner; 
J'ai vu ses eaux en pyramide 
S'élever et tourbillonner. 
J'en jure Pinde et le poëte 
Qui chanta les maux d'Ilion, 
(Sur mon nez j'avais sa lunette) 
J'ai vu l'immense tourbillon 
De son sommet toucher la nue. 
J'ai vu de ses flancs entr'ouverts 
Du souverain maître des mers 

La majesté sortir, un peu sale et fort nue. 

Se dégageant du lit bourbeux 
Où s'enfonce le corps de la belle Amphitrite, 

(Le dieu des mers est pituiteux) 
Ici, tous les matins, il vient seul et sans suite 
Prendre l'air frais et rendre sa pituite. 

C'est lui, c'est son front lumineux; 
J'ai reconnu sa tête chevelue, 

Sa poitrine large et velue, 

Ses bras et ses flancs sinueux, 
Les sillons de son ventre et ses cuisses ridées, 

Ses genoux et ses pieds fangeux. 

11 a plus de mille coudées, 
De la coudée à l'usage des dieux; 



LA POSTE DE KONIGSBERG A MEMEL. 25 

Mortels, vous n'en avez .que de faibles idées. 
Autant d'eau que l'Oder, le Danube et le Rhin, 
S'échappant de leur lit étendu sans mesure, 
En jettent dans les mers à leur vaste embouchure, 
Autant en prend le dieu dans le creux de sa main 1 . 
Il y trempe sa barbe, il se frotte, il s'éponge, 

Il plonge, il nage, il se replonge; 
Quelquefois immobile, il s'abandonne aux flots ; 
Étendu sur le ventre ou couché sur le dos. 

Il occupait tout le parage. 

Voilà sa toilette d'usage, 
Sans rien omettre, excepté seulement 

Qu'un peigne fait artistement 

De cent mâchoires de baleine, 
Embrassant ses cheveux aussi noirs que l'ébène, 

Les retroussait fort galamment ; 

Et qu'à l'aide d'un gros cordage 

Le grand mât d'un grand bâtiment, 

Qui la veille avait fait naufrage, 

Emmanchait un petit trident 
Qu'en sifllant et rêvant le badin personnage 
Tient au coin de sa bouche ainsi qu'un cure-dent. 

Son corps bien décrassé, sa bouche bien lavée, 

Ses cheveux bien peignés, 

Ses ongles bien rognés, 

Sa toilette achevée, 
Il appelle, et, semblable au bruit de cent canons, 
Son cri s'est fait entendre aux abimes profonds. 
Tel, et moins effrayant, le courroux du tonnerre, 
Lorsqu'il semble, en grondant, se rouler vers la terre. 
Avez-vous écouté, quand la clameur des vents 
Emplissait la forêt de longs mugissements? 
Eh bien, du dieu des mers la voix vous est connue. 
Il se lève, et son front est caché dans la nue. 
Il commande, et bientôt les gouffres entr'ouverts 
Au pilote éperdu découvrent les enfers. 

1. La lacune du manuscrit de l'Ermitage finit ici. 



26 POÉSIES DIVERSES. 

Il commande, et des eaux la surface aplanie 
Étendant sous ses pieds une glace infinie, 
Il voit dans un miroir brillant et spacieux 1 
Et le bassin des mers et la voûte des deux ; 
Il voit se réunir clans la cour azurée 
Les banquets de l'Olympe aux danses de Nérée. 
Spectacle grand, spectacle merveilleux 
Pour un mortel ! Chose commune 
Pour un poëte et pour Neptune. 

Le poëte en avait assez 
Lorsque du dieu, par aventure, 
Les regards sur nous abaissés, 
Il aperçoit notre bizarre allure. 

Dans son cerveau profond et creux, 

Il croit que de Japet les arrière-neveux 

Osent lui préparer une seconde injure. 

« Sur ma rive une roue ! une autre dans mes eaux ! 
Qu'est-ce que cela signifie ? 
De leur audace et de leur industrie, 

Sont-ce quelques essais nouveaux ? 

Par le Styx!... » A l'instant il soulève ses flots, 
Il écume, il s'élance, il crie ; 
Et j'ai vu Neptune en furie 
Laver les pieds de nos chevaux. 

J'en frémis encor de détresse, 
Et sur mon Dieu je vous promets 
D'aller tous les jours à la messe, 
Et deux fois le mois à confesse, 
S'il m 'arrive d'user jamais 
D'un palfrenier de cette espèce. 

Et, de confesse revenu, 
Chausses basses et le cul nu, 
Je consens, je veux qu'on me fesse 
Comme un âne rétif sous le fouet du meunier, 

1 . Variante : Gracieux . 



LA POSTE DE KONIGSBERG A MEMEL. 

Si, quelque raison qui m'en presse, 
J'use d'un pareil palfrenier. 

L'insidieux Plutus, m'étalant sa richesse, 

M'offrirait l'or à plein panier, 
Et d'autant de rubis couvrirait sa promesse, 
Qu'après la Saint-Martin, sur son vaste grenier, 
Dans la farineuse Gonesse 
Ou le fromentacé Gréteil, 
L'Agricole a serré de blés et de méteil, 
Oui, j'en fais le serment, au pied d'une muraille 
J'aimerais mieux coucher, et mourir sur la paille, 
Que d'accepter encore un palfrenier pareil. 



ENVOI. 

C'est l'Amitié qui vous adresse 
Ces vers qu'elle écrivait pour vous ; 
Moins bien servi par la tendresse, 
J'en ai fait, soit dit entre nous, 
De plus mauvais pour ma maîtresse. 



LE 

TRAJET DE LA DUINA 

SUR LA GLACE 

DANS LE COURS DU MOIS DE MAI' 1774 



toi dont le cri poétique, 
Perçant la profondeur des flots, 
Dans les gouffres de la Baltique 
Arracha Neptune au repos 2 , 
Muse, d'une gloire immortelle 
Si ce grand jour te couronna, 
Viens, un nouveau labeur t'appelle 
Au trajet de la Duina. 

Mais ce ton pompeux t'en impose. 

Eh bien, Muse, plus simplement, 

Daigne me dicter seulement 

Quelques vers qui peignent la chose, 

Mais si bien, mais si fortement, 
Que l'amitié frissonne pour ma vie, 
Que de ses bras je me sente pressé, 

Et qu'en m'écoutant elle oublie 

Qu'il s'agit d'un péril passé. 

Déjà loin de son char Phébus avait laissé 
Du Taureau le froid habitacle ; 

1. L'édition Bolin, où se trouve pour la première fois ce morceau, a mis mars. 
Nous rétablissons mai, d'après une copie que nous possédons. Il est d'ailleurs plus 
loin question de la débâcle de la Duina et de la sortie du soleil du signe du Tau- 
reau. Nous rétablissons en même temps la division par strophes. 

2. Allusion au morceau précédent. 



LE TRAJET DE LA DUINA SUR LA GLACE. 29 

Tout bonnement, c'était au temps de la débâcle. 
Je vois, et derechef mon cœur en est glacé, 

De l'une à l'autre de ses rives, 

Le courroux d'un fleuve brutal 

Soulever ses ondes captives 

Contre leur prison de cristal. 

Sur le dos du dieu qui le presse 

Le cristal se bombe ou s'abaisse, 

S'abaisse ou se bombe, suivant 
Que foulé, refoulé, le dieu monte ou descend. 

Au-dessus de ce domicile 
Au plafond transparent le passager oscille 

De bas en haut, de haut en bas, 

Sur un plancher mince et fragile 

Qui le sépare du trépas. 

Qu'il fût un mortel assez brave, 

Pour se prêter, sans s'émouvoir, 
Au branle de ce pont ou flexible miroir 

Tour à tour convexe et concave, 

Je le penserai 1 , s'il le faut, 

Ou de Roland ou de Renaud ; 

Mais si quelqu'un a pu l'entendre 
Sous ses pas tout à coup éclater et se fendre, 

Sans que son cœur en ait frémi, 
C'est un désespéré, sans parents, sans ami, 

Un malheureux prêt à se pendre. 

Je n'en suis pas là, Dieu merci. 

Aussi dénué de courage, 

Vous l'avoûrai-je? le souci 

Fixait mes yeux sur le rivage, 
Bien que des gens armés de crocs et d'hameçons 

Entourassent notre voiture, 
Prêts à nous harponner de toutes les façons, 
S'il arrivait qu'à travers les glaçons 

1 . Et non croirai. 



30 POÉSIES DIVERSES. 

Nous allassions, par aventure, 
Trouver le séjour des poissons. 

11 n'en fut rien. J'entends quelqu'un me dire : 
« Tant pis; un règne intéressant à lire 
N'est qu'un long tissu de malheurs, 
Des intrigues, du sang, des sièges, des batailles, 
La famine, la peste avec ses funérailles, 
Des fléaux de toutes couleurs. 
Un voyage de mer est fort plat sans tempête ; 
Virgile, Homère, aucun poëte 
Ne s'est passé de ce ragoût. 
D'un voyage par terre, ô le mortel dégoût, 

Sans une voiture cassée, 
Sans une bosse au front, une épaule froissée, 
Sans des voleurs, un coquin de valet, 
Même le coup de pistolet! » 

Fort bien. Ainsi, de votre rhétorique 
Pour obtenir le merveilleux effet, 
Et donner un tour pathétique 
A mon récit, j'aurais bien fait 
D'aller, la tête la première, 
Sonder le fond de la rivière 
Me voilà quelque temps sous la glace perdu, 
Au bout d'un croc me voilà suspendu; 
Ce croc, ainsi qu'il est d'usage, 
Se rompt, j'enfonce, je surnage, 
On me harponne; enfin sur la rive étendu, 
Sans chaleur et presque sans vie, 
Autour de moi l'on va, l'on vient, on court, 
On se démène, on me secourt. 
<( Sa pauvre femme ! » un autre crie : 
« Et son enfant! » et puis, désespérés, 
Tous à l'unisson vous pleurez 
Comme on pleure à ma comédie 
A la scène du père ou bien au dénoûment. 
— Bravo! — Cela vous plaît? — Beaucoup, assurément. 
— D'honneur? — Et vous, en conscience, 



LE TRAJET DE LA DUINA SUR LA GLACE. 

Qu'en dites-vous? — Ma foi, plus fortement touché, 
L'incident ferait bien 1 , si bien, qu'à la distance 
Où je suis de Riga, nonchalamment couché 
Sur un sofa mollet 2 , maintenant que j'y pense 
Au coin de votre feu, je suis presque fâché 
De n'avoir pas été péché. 

1. Variante : ....... Assurément. 

— Et vous, qu'en dites-vous? — Plus fortement touché 
L'effet en serait sûr ; si bien qu'à la distance . . . 

2. Variante : Bien doux. 



HYMNE A L'AMITIE 

POUR ÊTRE CHANTÉ ET RÉCITÉ DANS SON TEMPLE 

(inédit 1 ) 



LE CORYPHEE. 

céleste amitié! c'est aujourd'hui ta fête. 

C'est ici qu'on t'adore, ici qu'on est heureux. 
Ta guirlande a paré ma tête, 
Et mon cœur brûle de tes feux. 

céleste amitié! c'est aujourd'hui ta fête. 

LA PRÊTRESSE. 

Tu n'es point parmi nous ce goût faible et trompeur 
Qui court après l'éclat sans donner le bonheur, 

Cette amitié vaine, indiscrète, 
Qui naît dans les plaisirs et s'enfuit avec eux ; 
Qui ne visite point le sage en sa retraite 

Et s'éloigne du malheureux; 

Mais cette amitié généreuse 

Qui calme les peines du cœur, 
Rend le plaisir plus doux, un succès plus flatteur, 

Et l'infortune moins affreuse. 

L E C R Y P II É E . 

céleste amitié! c'est aujourd'hui ta fête. 

C'est ici qu'on t'adore, ici qu'on est heureux. 
Ta guirlande a paré ma tête, 
Et mon cœur brûle de tes feux. 

céleste amitié! c'est aujourd'hui ta fête. 

1 . D'après une copie qui est en notre possession . 



HYMNE A L'AMITIE. 33 

LA PRÊTRESSE. 

Le mortel qui reçut de là faveur des cieux 
L'appui d'un ami tendre et sage, 
Peut du méchant braver l'outrage 
Et les revers du sort capricieux. 
Reprends tes biens, tes honneurs, ta richesse. 
Destin, tu ne seras sévère qu'à demi, 

S'il m'est permis dans la détresse 
De m'écrier : 11 me reste un ami î 

LE CORYPHÉE. 

céleste amitié! c'est aujourd'hui ta fête. 
C'est ici qu'on t'adore, ici qu'on est heureux. 

Ta guirlande a paré ma tête, 

Et mon cœur brûle de tes feux. 
céleste amitié ! c'est aujourd'hui ta fête. 

LA PRÊTRESSE. 

Vous que ce fier tyran de tout ce qui respire 

Est prêt à ranger sous sa loi, 

Naissant orgueil de son empire, 

Roses d'Amour, écoutez-moi. 
Je touchais, comme vous, à mon adolescence, 

Au moment où tout jeune cœur 
Ennuyé de sa paix, las de son innocence, 
Conçoit dans le secret, nourrit dans le silence 

Le soupçon d'un autre bonheur. 
De celles que j'aimais, j'évitais la présence ; 
Leur entretien pour moi n'avait plus sa douceur: 
J'allais des lieux déserts chercher la solitude. 
J'y promenais un jour ma douce inquiétude, 
Lorsque des sons touchants suspendirent mes pas ; 
Le charme de la voix est impossible à rendre, 
Mais voici la chanson que je n'oubliai pas. 

a Si jamais d'un sentiment tendre 

Mon cœur venait à s'enflammer... 
De conserver son cœur qui de nous peut prétendre? 

Si j'avais le malheur d'aimer 
Et de perdre l'amant qui m'aurait préférée, 

IX. o 



3Z, POÉSIES DIVERSES. 

Amour, tu ne seras perfide qu'à demi, 

Si, dans ses mains ma main serrée, 
Je sens qu'il me reste un ami. » 

LE CORYPHÉE. 

céleste amitié ! c'est aujourd'hui ta fête. 

C'est ici qu'on t'adore, ici qu'on est heureux. 
Ta guirlande a paré ma tête , 
Et mon cœur brûle de tes feux. 

céleste amitié! c'est aujourd'hui ta fête. 

LA PRÊTRESSE. 

Sœur de la vérité, fille de l'indulgence, 
C'est toi qui sais avertir, consoler, 

Faire taire la conscience 
Quand elle crie, et la faire parler 

Quand elle garde le silence. 
Salutaire amitié, reçois mes tendres vœux, 

Mes vœux pour la plus tendre mère. 
Ses amis sont les miens, elle m'en est plus chère. 

Je ne t'invoque pas sur eux; 
Je les vois transportés de l'ardeur de lui plaire. 

LE CORYPHÉE. 

céleste amitié ! c'est aujourd'hui ta fête. 

C'est ici qu'on t'adore, ici qu'on est heureux. 
Ta guirlande a paré ma tête, 
Et mon cœur brûle de tes feux. 

céleste amitié! c'est aujourd'hui ta fête. 

LA PRÊTRESSE. 

A ton autel j'ai suspendu 
Et mes dons et les leurs qu'elle agréra sans doute : 
Un don de l'amitié n'a rien que l'on redoute; 
Ce portrait d'un ami ne sera point rendu. 

LE CORYPHÉE. 

céleste amitié ! c'est aujourd'hui ta fête. 

C'est ici qu'on t'adore, ici qu'on est heureux. 
Ta guirlande a paré ma tête, 
Et mon cœur brûle de tes feux. 

céleste amitié ! c'est aujourd'hui ta fête. 



HYMNE A L'AMITIÉ. 35 

LA PRÊTRESSE. 

mes enfants! je vous appelle. 
Entendez votre mère, accourez auprès d'elle ; 
Venez à cet autel former vos premiers sons. 
ma mère! déjà, grâces à tes leçons 

Ils ont appris à te connaître : 

Ils savent déjà caresser; 
De leurs bras innocents s'ils pouvaient te presser 

Et s'essayer au plaisir d'être! 
mes enfants!... je sens mon àme se troubler, 

Je sens des pleurs prêts à couler!... 

Pardonnez, ô mère chérie... 
Ah! régnez à jamais sur mon âme attendrie, 
Sur moi, sur mes enfants. Embellissez mes jours. 

Jurer de vous aimer toujours, 
C'est faire le serment du bonheur de sa vie. 

LE CORYPHÉE. 

céleste amitié! c'est aujourd'hui ta fête. 
C'est ici qu'on t'adore, ici qu'on est heureux. 

Ta guirlande a paré ma tête, 

Et mon cœur brûle de tes feux. 
céleste amitié! c'est aujourd'hui ta fête. 



ENVOI 1 . 

A l'amitié j'ai consacré ma lyre. 

Hier encor j'embrassais son autel, 
Et j'allais, transporté d'un sublime délire, 
Entamer à sa gloire un cantique immortel; 
Mais lorsque je vous vis si touchante et si belle, 
Sous mes doigts, tout à coup, ma lyre fut rebelle, 
Et l'amitié n'eut pas tous les honneurs du jour : 

A chaque son que je formais pour elle, 

Mon cœur payait un soupir à l'amour. 

1 . Cet envoi seul a été publié sous le titre : Madrigal à une jeune dame qui, 
dans une pièce de théâtre, avait fait le rôle de la prêtresse du Temple de l'Amour, 
par Auguis dans les Révélations indiscrètes du xvm e siècle, et reproduit de la 
même façon par Belin et Brière. 



CHANT LYRIQUE 

(inédit) 



Nil sine divite vena. 
Hokat. 



ARGUMENT. 



L'auteur s'adresse aux jeunes poètes de son temps et leur 
dit : 

« Vous qui vous proposez de chanter la beauté, laissez à 
Anacréon ses roses et à l'Arioste ses perles. Ces deux poëtes, 
ainsi qu'Homère, Virgile, Tibulle et le Tasse, ont eu leur veine. 
Ayez la vôtre. Voulez-vous savoir ce que c'est qu'un poëte? 
Interrogez les mânes d'Horace, et continuez d'écrire ou n'écrivez 
plus. » 

LE POETE. 

Dis-moi, charmant auteur de ces douces chansons, 
Sous quel heureux climat, dans quelle île amoureuse 

De la lyre voluptueuse 

Tu faisais entendre les sons ? 

Je le sais, je le sais! Tu naquis à Téos. 

La gloire de ta Muse a trois mille ans de date. 

Tantôt on la vit, à Samos, 
Tempérer les fureurs du tyran Polycrate ; 
Tantôt, pour rehausser le teint d'une Philis, 

De sa main simple et délicate 
Mettre en pièces la rose et saccager les lis. 

Sur le rosier, la rose est belle, 
La saison rend au lis sa blancheur naturelle. 



CHANT LYRIQUE. 37 

Dans les vers de Téos, conservés, embellis, 
Ils en ont partagé la fraîcheur éternelle. 

Écartez votre main, cet arbuste est sacré. 

D'Anacréon, rose immortelle, 
De la faveur des dieux, un poëte honoré, 
Digne de te cueillir, est-il encore à naître?... 
Sans te faner, je crois, l'Arioste, peut-être... 

L'Arioste n'est plus. Les fragiles pinceaux 

Dont la touche facile et la grâce magique 

Tapissaient de corail les lèvres d'Angélique, 

En tombant de ses mains, se sont mis en morceaux. 

Laissez, jeunes auteurs, au chantre de la Grèce 
Les fleurs dont il parait sa Muse et sa maîtresse. 

Laissez au chantre de Roland 
Et l'émail et la perle, et l'ivoire et l'ébène : 
C'est sa palette et son talent. 

Tout homme a sa Minerve. Un poëte a sa veine. 

Du front et des sourcils d'Hélène 

Homère ne m'entretient pas. 
Mais j'entends des vieillards attroupés autour d'elle, 
Stupéfaits, transportés, s'écrier : « Qu'elle est belle!... » 

Oubliant, à l'aspect de ses divins appas, 
Et la fureur d'Ajax, et le courroux d'Achille, 

Et le désastre de leur ville, 

Et l'approche de leur trépas. 

Dans une brillante atmosphère, 
Quel spectre séduisant, mollement balancé!... 

11 s'élève, il quitte la terre. 

Au gré du Zéphyre empressé, 
De sa tête à la fois voluptueuse et fière 
Les cheveux sont flottants, le parfum dispersé. 



38 POÉSIES DIVERSES. 

Ses pieds, ses pieds divins ont à peine laissé, 
Sur la poussière humide, une trace légère, 
Et le fils de Vénus a reconnu sa mère. 

Sulpicie est belle sans art. 

Son front d'une immortelle a l'empreinte céleste, 

C'est Pallas sans le casque ou Vénus sans le ceste. 

Du désir, elle allume et calme le regard. 
Les yeux baissés, la Pudeur la devance. 
La sagesse éclaire et conduit 
Ses pas marqués par l'Innocence; 

La Grâce l'accompagne et le Respect la suit. 

A dessiner d'Armide ou les yeux ou la bouche, 
A crayonner ou sa gorge ou ses bras 

Le Tasse ne s'amuse pas. 
Mais Armide paraît, et le guerrier farouche, 

Tremblant, amoureux et jaloux, 
La voit, frémit, soupire et tombe à ses genoux. 

Nos maîtres les voilà dans tout genre, à tout âge. 

Pour moi, du tendre objet qui sous ses lois m'engage 

Si j'essayais un jour de peindre les beaux yeux, 
Je n'irais point tremper ma plume 

Dans la coupe d'Iris ou dans l'azur des cieux. 
Non, non, le feu qui me consume 

Dirait bien mieux... Mais qu'en tends-je, et quel bruit? 
Un subit éclat de lumière 
Perce l'ombre de mon réduit! 
Un fantôme sous ma chaumière 
Est descendu pendant la nuit! 

C'est lui; je le connais aux transports qu'il m'inspire. 

Ses doigts promenés sur la lyre 
Célèbrent tour à tour les Belles et les Dieux. 
Je sens la vapeur odorante 
D'un falerne délicieux. 



CHANT LYRIQUE. 39 

Il est versé des mains d'une jeune Bacchante. 

Un vieux satyre à ses pieds étendu, 
La tête renversée et la bouche béante, 
Reçoit le superflu de la liqueur bouillante 
Dont la coupe est trop pleine, et qui s'est répandu. 

mon oracle! dis, je t'écoute en silence. 

Les Immortels ont-ils élevé ton enfance ? 
La nymphe d'Hippocrène a-t-elle de son eau 
Quelquefois en secret arrosé ton berceau, 
Et, tandis qu'à côté ta nourrice sommeille, 
Délié ton organe et lavé ton oreille? 

Car c'est ainsi qu'au poëte naissant 
De leur langue, dit-on, les dieux font le présent. 

Tu te tais... Sectateur de la simple nature, 
Et jusque chez les morts disciple d'Épicure, 
Tu ris quand on parle des dieux... 

HORACE. 



S'ils existent, jamais un mortel un peu sage 
N'eut le délire ambitieux 
D'en posséder le merveilleux langage. 
Jamais notre art, organe du bon sens, 
Delphes, n'a fait mugir ton antre fatidique, 

Et la Pythonisse emphatique 
Sur ses fougueux trépieds n'en trouva les accents. 

LE POËTE. 

Maître dans ce grand art, de ses lois interprète, 
(Car mieux que toi qui le pourrait savoir ?) 
Apprends-moi donc ce que c'est qu'un poëte, 

Quel est son caractère, et quel est mon devoir. 

HORACE. 

Si ton esprit sait concevoir 

Une grande et forte pensée ; 

Si ton cœur prompt à s'émouvoir 



ZiO POÉSIES DIVERSES. 

A la peine, au plaisir ouvre une route aisée, 

Assure l'immortalité 

Aux bienfaiteurs de la Patrie; 
Au vice triomphant, à la vertu flétrie, 
Montre un consolateur, un vengeur irrité. 
As-tu d'un vieil ami, d'une épouse chérie 
La perte à reprocher au Destin envieux? 

Époux, ami fidèle et tendre, 
Lève-toi ; que l'Aurore en colorant les cieux 
Colore aussi les pleurs qui coulent de tes yeux 

Sur l'urne où repose leur cendre. 

Couronne ton front de laurier; 
Romps les fers de Bellone, et devant la Furie, 

Sa torche à la main, marche et crie : 

Aux armes ! avec le Guerrier. 
Ou si tu te plais mieux à l'ombre de la treille, 
Au milieu des buveurs, couché nonchalamment, 
Chante Bacchus, mais chante doucement, 

De peur que l'amour ne s'éveille. 
La guerre de Bacchus et de l'Amour est vieille, 
Et l'Amour au buveur n'a jamais pardonné. 

Tourmenté de ce beau délire 
A-t-on vu de ta lampe, en dépit du sommeil, 
La lueur prolongée attendre le soleil ? 
Pose sans hésiter tes doigts sur notre lyre ; 
Parle aux temps et confonds l'avenir étonné, 

Car la nature t'a donné 

Le vrai démon qui nous inspire. 
Chante et bois, bois et chante. Une bouteille expire? 
Qu'une autre promptement succède entre tes mains. 

Cette sublime Poésie 
Dont le ciel a doué quelques esprits divins, 

N'est que la langue du génie, 

Mais du génie entre deux vins. 
On buvait, on chantait en Grèce, en Ausonie; 

Et tu sais tout notre secret. 

LE POETE. 

Mânes sacrés... 



CHANT LYRIQUE. ! 4 \ 

HORACE. 

Adieu, l'astre du jour paraît, 

Et Proserpine me rappelle. 
L'habitant échappé de la nuit du tombeau, 
N'a pu du jour encor soutenir le flambeau. 
Adieu; je redescends dans la nuit éternelle. 

LE POETE. 

Arrête... 

HORACE. 

J'ai laissé ton Docteur 1 et le mien 

Dictant à quelques gens de bien 
Contre le vieux rêveur et sa secte insensée 

Comment l'atome produisait 
Les animaux, les dieux, l'instinct et la pensée. 
Malgré les battements dont on l'applaudissait, 

Anacréon s'assoupissait 
Entre Bathylle et sa cruche épuisée. 

C'est alors que dans l'Elysée 
Nous avons' entendu tes singuliers accords. 
D'un doux frémissement mon oreille est saisie 
Et de quitter la demeure des morts 

J'ai la première fantaisie. 
Puissé-je quelquefois céder au même attrait. 

LE POETE. 

11 dit, il boit, et plus prompt que le trait, 
Le Fantôme badin vacillant d'ambroisie 
Me tend sa coupe et disparaît. 

1 . Épicure. 



TRADUCTION LIBRE 



Dl 



COMMENCEMENT DE LA PREMIÈRE SATIRE D'HORACE 1 

Qui fit, Msecenas, etc . 



Dites-moi donc pourquoi ce bizarre animal, 

L'homme, dans son état, se trouve toujours mal? 

Qu'il tienne cet état ou de la circonstance, 

Ou de son propre choix, c'est la même inconstance. 

Quel est de son éloge un éternel sujet? 

Quel est de son envie un éternel objet? 

Le sort de son voisin. Des travaux de la guerre 

Le soldat accablé, jetant son casque à terre, 

S'écrie avec douleur : Heureux le commerçant ! 

Tandis que celui-ci, consterné, gémissant, 

Dit en voyant ses jours, ses jours et sa fortune 

Livrés à la merci d'Éole et de Neptune : 

Trop heureux le soldat! on se bat bravement, 

On triomphe ou l'on meurt, c'est le mal d'un moment. 

Si le bruit d'un client tiré de sa chaumière, 

En ébranlant sa porte, entr'ouvre sa paupière, 

De l'avocat alors écoutez le propos : 

Ah! ce n'est plus qu'aux champs qu'habite le repos. 

Et le laboureur? Lui, dédaignant ses charrues, 

Pense que le bonheur n'est qu'au coin de nos rues. 

Le récit de ces traits pourrait, par sa longueur, 

Des poumons de Raynal épuiser la vigueur. 

1 . Public pour la première fois par Auguis (Révélations indiscrètes du 
xvm e siècle). 



SATIRE D'HORACE. ho 

Mais pour en épargner à votre impatience 

La liste, écoutez-moi! voici ce que je pense. 

Supposons qu'assourdi de ces vœux insensés, 

Jupiter, un beau jour, les a tous exaucés. 

Il dit au commerçant : « Empoigne cette épée, 

Qu'elle soit dans le sang incessamment trempée ; 

Marche sous le drapeau, car te voilà guerrier. » 

Au soldat : a De ton front arrache ce laurier. 

Tu pars pour Ceylan, le pilote t'appelle; 

Vas, et rapporte-nous le poivre et la cannelle; 

Te voilà commerçant. » Il dit au laboureur : 

« Les champs ne seront plus trempés de ta sueur : 

Tu ne mendieras plus dans ces villes cruelles 

Un peu de ce froment que tu semas pour elles. 

Endosse cette robe; au voleur opulent, 

Au puissant malfaiteur vends ton petit talent ; 

Je te fais avocat... » « Et toi, prends cette bêche, 

Défriche, sarcle, émonde; allons, vite, dépêche, 

En parcourant des cieux les ardentes maisons 

Le soleil t'avertit des prochaines moissons. 

Va nettoyer ton aire, aiguiser ta faucille; 

Rassemble sur ton champ, tes valets, ta famille; 

Attelle, et que tes bœufs à tirer essoufflés, 

Fléchissent les genoux sous le poids de tes blés. 

Tu n'es plus avocat. Jupiter te condamne 

A quitter pour jamais l'antre de la chicane. 

Te voilà gros fermier... Allez donc... Allez tous... 

IN'êtes-vous pas enfin servis selon vos goûts? 

Partez... Je parle en vain... Ils font la sourde oreille... 

Et qui pouvait s'attendre à sottise pareille?... 

A quoi tient-il?... Mais non, calmons notre courroux; 

Je les fis tels qu'ils sont, et je les fis bien fous. » 

Le dieu sourit, s'éloigne, et clans moins d'un quart d'heure 

Revoit des Immortels la paisible demeure, 

Jurant qu'à l'avenir ils auront beau prier, 

Et jurant, par le Styx, de les laisser crier... 

Je voulais jusqu'au bout suivre les pas d'Horace; 
Mais le dirai-je! ici mon guide s'embarrasse. 



hh POÉSIES DIVERSES. 

Son écrit décousu n'offre à mon jugement 
Que deux lambeaux exquis 1 rapprochés sottement. 
Qu'on doute de la chose, ou que l'on en accuse 
De quelque vieux rhéteur la pédantesque muse, 
J'abandonne la forme au premier disputant, 
Pourvu que sur le fond on m'entende un instant. 
La tonne des plaisirs et la tonne des peines, 
Vastes également, sont également pleines. 
Mais tandis qu'à grands Ilots l'une verse le fiel, 
L'autre, avare, ne rend qu'une goutte de miel. 
Savourons cette goutte, et que la triste envie 
Gesse par ses poisons d'infecter notre vie. 
Soyons heureux chez nous. Ne vîtes-vous jamais 
La gaîté sous le chaume et l'ennui sous un dais? 
Souvent. Abjurez donc la sotte conséquence 
Qui fixe le bonheur aux pieds de l'opulence ; 
Et dites, en dépit du vulgaire falot, 
Que les biens et les maux sont notre commun lot. 
De son propre fardeau mon épaule pressée, 
Ignore le fardeau dont la vôtre est blessée. 
Suis-je d'un peu de bien devenu possesseur, 
L'habitude perfide en détruit la douceur. 
D'une peine légère éprouvé-je l'atteinte, 
La durée au contraire en aiguise la pointe 2 . 
Mais chacun peut se dire, en causant avec soi : 
Cet ordre du destin n'est-il fait que pour moi? 
Je ne sais ce qui bout dans l'âtre de cet autre; 
Laissons-lui sa gamelle, et vivons à la nôtre. 

1. Les précédentes éditions mettent exprès; nous rétablissons exquis, d'après 
notre copie et le texte d'Auguis. 

l 2. VAniAiVTE : D'une peine, au contraire, ai-je lame effleurée, 
Je sens que ma douleur s'accroît par sa durée. 



IMITATION 



DE 



L'ODE D'HORACE 



Audivere, I.vce. 

Liv. IV, ode xin. 



Pourquoi troubler encor le calme de la nuit 
Par des gémissements, et d'une voix tremblante 

Rappeler l'Amour qui s'enfuit 

Dans les bras de la jeune Acanthe? 

Lycé, tes myrtes sont flétris; 
• L'âge a sillonné ton visage; 

Ton front pâle et tes cheveux gris 

Ont effrayé le dieu volage. 

Laisse, laisse, crois-moi, tous ces vains ornements; 
Quitte cet amas de parure : 
Les perles et les diamants 
Ne peuvent réparer l'injure 
Que la beauté reçoit des ans. 

À présent mon cœur est son maître, 
Et je ris des soins superflus 
Que tu prends à faire renaître 
Des agréments qui ne sont plus. 

Voici le jour de ma vengeance ; 

Les dieux comblent mes vœux enfin. 



I. Publié pour la première fois dans l'édition Belin des OEuvres de Diderot, 
Supplément, 1819. 



&6 POÉSIES DIVERSES. 

Ces dieux contre ton existence 
Tant de fois invoqués en vain. 

Tu vieillis, et des pleurs que tu leur fis répandre, 
Tes adorateurs consolés 
Viennent insulter à la cendre 
Du flambeau qui les a brûlés. 



IMITATION 



DE LA 



SATIRE D'HORACE 



Olim truncus eram, etc. 
Lib. I, sat. vin. 



( INÉDIT r 



Je n'étais qu'un peu de farine, 
Quand le pâtissier, incertain 

S'il me figurerait hostie ou petit pain, 
M'imprima la forme divine 
Qu'avec quatre mots de latin, 
Qu'il entend moins qu'il ne devine, 
Anima le prêtre Martin. 
J'aurais pu, changeant de destin, 

Cacheter un poulet, habiller des pilules. 
Mais ces usages ridicules 
N'auront désormais aucun lieu. 
Le « Hoc » est dit; me voilà dieu. 

1. D'après une copie en notre possession. 



STANCES IRRÉGULIERES 



POUR UN PREMIER JOUR DE L'AN 



Tel qu'un ruisseau silencieux, 
Par son cristal uni, par son cours insensible, 
Image du repos, en impose à nos yeux ; 
Tel et plus fugitif, et plus imperceptible, 

Dans son rapide et secret mouvement, 
Le moment nous échappe, et non moins sourdement 

S'écoulera le moment qui va suivre. 
Mais du temps qui s'enfuit à quoi bon s'alarmer? 
Si ce n'était, Philis, qu'un jour de moins à vivre 
Est un jour de moins à s'aimer. 

Les Dieux ont dit au Temps : Tu marcheras sans cesse ; 
Mais l'éternel décret ne lui permettant pas 

D'accélérer ou d'étendre son pas, 
Apprends comment on peut le gagner de vitesse. 

Le bonheur! pour un seul instant, 

Compte plus d'une jouissance : 
Hâtons-nous donc, Philis, aimons-nous tant et tant, 
Que d'un même plaisir maint autre résultant, 
Nous dérobions au temps quelques lustres d'avance. 

Tandis qu'un sable mobile, 
La mesure de nos jours, 



1. Publié pour la première fois par Auguis, dans les Révélations indiscrètes du 
xvm e siècle. 



STANCES IRRÉGULIÈRES. /|9 

Hors de sa prison fragile 

Va précipitant son cours, 
Tu parles, je t'entends, je te vois, je t'admire; 

Dans ma raison, dans mon délire, 
Ou je baise tes yeux, ou je presse tes mains; 
Et quel autre que moi peut savoir et peut dire 
Ce que je dois encore à chacun de ses grains? 
Oublié de tous deux, puisse le dieu bizarre 

Tous les deux nous oublier; 
Ou, touché d'une vie aussi douce, aussi rare, 

Retourner son sablier. 



CHARADE 

A MADAME DE PRUNEVAUX 

1770 



Ma première enivre le monde : 
Pour la traiter avec mépris, 
Il faudrait être la seconde, 
Et mon ensemble a quelque prix. 

De ma première on fait un cas extrême, 
Vous l'avez souvent à la main. 
Ma seconde est en vous, ma seconde est vous-même, 
Et mon tout partagé formerait votre sein. 

Si l'on s'en tient au lot de ma dernière, 
11 faut s'attendre à des jaloux ; 
Mais au défaut de la première 
L'esprit languit dans la poussière, 

Et la beauté se fane sans époux. 

Utile en paix, utile en guerre, • 
Désir et poison des humains, 
Un insensé me tira de la terre ; 
Je corrompis son cœur et je souillai ses mains ; 
Voilà ma syllabe première : 



1. Fille deM me de Meaux. — Grimm (15 mai 1770) donne ce morceau sous ce 
titre : Le chef-d'œuvre des Charades, — à M me de Prunevaux, — par Diderot. Il 
est vrai qu'il en appelle une autre, de lui, la Charade immortelle. 



CHARADE A MADAME DE PRUNEVAUX. 51 

Ma seconde, habile les deux, 
Voltige autour de vous, se montre dans vos yeux ; 
C'est un pur esprit de lumière. 

Lorsque le Tout-Puissant, bien ou mal à propos, 
Sortant un jour de son repos, 
Visita la nuit éternelle, 
Il était porté sur mon aile ; 
Et tandis que sa main posait les fondements 
De la machine immense, 
Mes chants unis à dix mille instruments 
De la nuit incréée écartaient le silence. 

Vous ne me nommez pas, et l'énigme vous fuit? 
Eh bien, lisez donc ce qui suit. 

Jeune homme, arrête, et souffre qu'un moment 

Je demeure où j'ai pris naissance... 
Mais il ne m'entend pas : l'homme est capricieux ; 

Tous les jours son impatience 

Pour une courte jouissance 
Détruit de l'avenir l'espoir délicieux. 

Bientôt, hélas ! sa main légère 

M'a séparé d'avec mon père, 

Et va m'attacher au lacet 

Qui serre le joli corset 

De sa jeune et tendre bergère. 

Las! si mon règne fut charmant, 
Il fut bien court : presque avant que de naître, 
Je mourus où le jeune amant 
Se mourait, lui, de ne pas être. 

Ainsi l'homme, jouet de sa folle pensée, 
Court après le plaisir, n'atteint que la douleur 
Sous son vêtement déguisée, 
Et clans son ardeur insensée 
Perd le fruit pour cueillir la fleur» 



52 POÉSIES DIVERSES. 

y êtes-vous enfin? — Non. — La chose est étrange! 
Et vous avez de l'esprit comme un ange ! 
Et votre bourse est pleine d'or ! 
M'entendez-vous? — Non, pas encor. — 
Mais j'ai tout dit. — Il est vrai, c'est... *. 



1. Orange. 



VERS 

ENVOYÉS AU NOM D'UNE FEMME, A UN FRANÇOIS 
LE JOUR DE SA FÊTE 



Votre patron, si fêté, si connu 
Dans les annales de l'Église, 
Se macérait, allait pied nu; 
S'imaginant par dévote bêtise, 
Qu'il n'en serait là-haut que mieux venu 
En partant d'ici-bas sans chausson ni chemise. 
Si l'on en croit le pieux forcené, 

C'est en vain qu'il fut ordonné, 
Par un décret de nature indulgente, 
Que le lot ambigu qui nous est destiné, 
Toujours de quelque bien serait assaisonné; 
Il faut des doux plaisirs que le sort nous présente 
Repousser loin de soi le vase empoisonné; 
Se bien haïr, vivre bien misérable, 
Et se donner cent fois au diable, 
De peur d'être une fois damné. 
Fouler la rose aux pieds, se rouler sur l'épine 
Qui dans nos tristes champs n'a que trop foisonné, 
Est le moyen prescrit en sa belle doctrine 
Pour obtenir des cieux l'asile fortuné. 
Au jugement de l'encapuchonné, 

Creuser ses yeux, se rendre étique, 
Se fesser comme une bourrique, 



1. Publié pour la première fois dans l'édition Belin de jOEuvres de Diderot, 
Supplément, 1819. 



5h POÉSIES DIVERSES. 

Traîner de meurtrissure un cadavre tanné, 
Est des élus, la caractéristique 
Et le sceau d'un prédestiné. 
le rare secret! la sublime étude 

D'un âne sanglé d'un cordon, 
Qui, pour aller plus vite à la béatitude, 
S'ajuste au derrière un chardon! 
Cependant, galant à sa mode, 
J'ai lu qu'un peu moins discourtois 
Sur le châlit d'un fille commode 
Le Saint allait s'égayer quelquefois : 
Même une plaisante chronique 
Dit que le pauvre séraphique, 
Dans le réduit d'une Phryné, 
Par son concurrent Dominique, 
Fut un jour assez mal mené. 
De raconter si j'avais la manie, 

J'allongerais la litanie 
De ses hauts faits. On vous dirait comment 
D'être mangé de poux François fit le serment : 
Serment auguste où du saint personnage 

On vit éclater le courage 
Et le grand sens. On vous détaillerait 
L'aventure de la stigmate 
Qu'on lui remarque à chaque patte ; 
De son côté fendu; puis l'on vous parlerait 

De ses ardeurs, du rare privilège 
De brûler sur le sein d'une femme de neige, 
Privilège qu'il eut : mais l'on vous ennuierait. 
Arrêtons-nous ici. Mon abrégé fidèle 
Suffit pour enseigner à tous 
Que votre patron, le modèle 
D'un bon nombre de sots, n'en fut pas un pour vous. 
Vous avez fait, en homme sage, 
De votre temps un autre usage. 
Vous êtes gai, vous aimez le bon vin. 
Lorsqu'un tendron à l'œil malin, 
Aux blonds cheveux, à la taille légère, 
Se trouvait sur vos pas, vous saviez bien qu'en faire 



VERS ENVOYÉS AU NOM D'UNE FEMME. 55 

Sans consulter votre voisin. 
Dans les bras de l'Amour, au sein de la Folie, 

Vous avez assez prudemment 

Pris, en avancement d'hoirie, 
Sur les biens à venir les plaisirs du moment : 

Je vous en fais mon compliment ; 
Et ma raison, c'est que clans certaine écriture, 
Où, comme vous savez, celui qui la dicta 

N'inséra pas un iota 

Qui ne fût la vérité pure, 
L'élite des bons cœurs et des esprits bien faits 
Voit, en dépit de la cagoterie, 

Le ciel promis en cent versets 

A qui mène une bonne vie. 

Or je veux mourir si j'en sais 

Une meilleure que la vôtre. 

Vous vous êtes donc assuré, 

N'en déplaise à votre curé, 
Le paradis en ce monde et dans l'autre. 

Je fais grand cas de ce dernier. 
Au firmament, en l'air, occuper une place, 
S'extasier, chanter kosanna, face à face 
Contempler le bon Dieu, n'est pas à dédaigner. 

Toutefois, sans impatience, 

Vous attendez la jouissance 

De ce bonheur, et vous ferez 
Visite à l'Éternel si tard que vous pourrez. 



MON PORTRAIT 



ET 



MON HOROSCOPE 

ENVOYÉ A MADAME DE M*** 
LE PREMIER JOUR DE L'AN 1778 



De la nature enfant gâté, 
Tel on m'a fait, je crois, dans un moment d'ivresse, 

Tel, sans remords, je suis resté. 
De la triste raison, de l'austère sagesse, 
Remettant les conseils du jour au lendemain, 
A soixante ans passés, la marotte à la main, 

De sa rivale turbulente 
Je suis, le dos courbé, les bataillons falots, 
Et quelquefois, autour de ma tête tremblante, 
De Momus on entend résonner les grelots. 

Près de vous j'aurais pu connaître 
Un rôle plus décent, s'il n'est pas aussi doux; 

C'est celui de rire des fous 

Quand il n'est plus saison de l'être. 

Mais pour ce rôle il faut peut-être 

Avoir un grand sens, être vous. 

A mon âge, il est difficile 

De passer sous une autre loi, 

Et vous avez, sage Lucile, 
Du moins quinze ans encore à vous moquer de moi. 

Oui, quinze ans, soyez-en certaine. 
De vieux soupirs gonflé, brûlé de vieux désirs, 
Je sentirai ce cœur, à la quatre-vingtaine, 



1. Publié pour la première fois par Auguis (Révélations, etc.). Le titre est com- 
plété d'après une copie qui est en notre possession. 



MON PORTRAIT ET MON HOROSCOPE. 57 

Battre pour vos menus plaisirs. 

Mais lorsque sur mon sarcophage, 
Une grande Pallas, qui se désolera, 

Du doigt aux passants montrera 

Ces mots gravés : Ci-gît un sage; 

N'allez pas, d'un ris indiscret, 

Démentir Minerve éplorée, 

Flétrir ma mémoire honorée, 
Dire : Ci-gît an fou... Gardez-moi le secret. 



VERS AUX FEMMES 



Il n'est sottise, pour vous plaire, 
Qu'on ne fît chez nos bons aïeux, 
Et qu'aujourd'hui pour vos beaux yeux 
On ne soit tout prêt à refaire. 

Par vos rigueurs ou par vos trahisons, 
J'ai vu l'un s'en aller, la tète la première, 

Finir sa peine au fond de la rivière; 
Un autre la traîner aux Petites-Maisons. 

Vous disposez de la balance 
Entre les mains du magistrat ; 
Pour vous le héros de la France 2 

Trahit un jour le secret de l'État. 

» 

Crésus regorgeait de richesse : 
Il rencontre Thémire au bal ; 
Crésus, pressé par la détresse, 
Va du boudoir à l'hôpital. 

Oubliant le peu de génie 
Que Nature m'avait donné, 
Moi, j'ai perdu les trois quarts de ma vie 
A soupirer aux genoux de Phryné. 

1. Correspondance de Gri mm, juillet 1771. 

2. Turenne. 



VERS AUX FEMMES. 59 

De vos talents, de votre sortilège, 
Mesdames, félicitez-vous. 
l'admirable privilège 
Que celui de nous rendre fous ! 



CHANSON 

DANS LE GOUT DE LA ROMANCE 1 



Je veux en prenant ta chaîne 
La porter jusqu'au trépas; 
Et tu serais inhumaine 
Que je ne changerais pas. 
Je veux en prenant ta chaîne 
La porter jusqu'au trépas. 

D'une voix faible et mourante, 
C'est toi que j'appellerai; 
Et, d'une main défaillante, 
C'est toi que je chercherai. 
D'une voix faible et mourante 
C'est toi que j'appellerai, 

S'il arrive que je tienne 
Ta main au dernier instant, 
Et que tu serres la mienne, 
Je puis expirer content. 
S'il arrive que je tienne 
Ta main au dernier instant. 

Quand, à la parque inflexible, 

Un jour tu me céderas, 

Ton cœur n'est pas insensible, 

1. Publié pour la première fois dans le Supplément aux OEuvres de Diderot, 
Belin, 1819. 



CHANSON DANS LE GOUT DE LA ROMANCE. 61 

Je crois que tu pleureras. 
Quand, à la parque inflexible, 
Un jour tu me céderas. 

Ne pleure pas, ma Sophie, 
Voilà ce que tu ressens. 
Puis-je payer de ma vie 
La larme que tu répands ? 
Ne pleure pas, ma Sophie, 
Voilà ce que tu ressens. 

Ou, si ma plainte te touche, 
Penche tes lèvres sur moi ; 
Et qu'au sortir de ma bouche 
Mon âme repasse en toi. 
Ou, si ma plainte te touche, 
Penche tes lèvres sur moi. 

Je meurs du trait qui me blesse ; 
regrets trop superflus ! 
Quand tu sauras ma tendresse, 
Hélas ! je ne serai plus. 
Je meurs du trait qui me blesse ; 
regrets trop superflus ! 

De pleurs arrosant ma cendre, 
Et d'un accent douloureux, 
Tu diras : Il fut si tendre ! 
Pourquoi fut-il malheureux ? 
De pleurs arrosant ma cendre, 
Et d'un accent douloureux. 

Plus je lui fus inhumaine, 
Plus il chérit son tourment, 
Et voulut, malgré sa peine, 
Vivre et mourir mon amant. 
Plus je lui fus inhumaine, 
Plus il chérit son tourment. 



62 POÉSIES DIVERSES. 

Celui dont j'ai dit la peine, 
Aima jusques au trépas. 
Aima-t-il une inhumaine 
Ma chanson ne le dit pas. 
Celui dont j'ai dit la peine, 
Aima jusques au trépas. 

Et pour prix d'une constance 
Qu'aucun ne garda si bien, 
IN'eut-il que de la souffrance? 
Je n'en assurerai rien. 
Et pour prix d'une constance 
Qu'aucun ne garda si bien. 

Je sais que pour sa Sophie 
Souvent ses larmes coulaient; 
Mais quelquefois attendrie 
Ses lèvres les recueillaient. 
Je sais que pour sa Sophie 
Souvent ses larmes coulaient. 



ÉPITRE A BOISARD 1 



Vous savez, d'une verve aisée, 

Joindre au charme du sentiment 

L'éclat piquant de la pensée; 
Oncques ne fut un rimeur si charmant. 

Vous avez la vigueur d'Hercule, 

Et soupirez plus tendrement 

Que ne fit autrefois Tibulle; 
Oncques ne fut un si parfait amant. 

Obligeant, sans autre espérance 

Que le plaisir d'avoir bien fait, 

Qui vous tient lieu de récompense; 
Oncques ne fut un rimeur si parfait. 

Puisse la déesse volage, 

Qui sourit sans discernement 
Souvent au fol et rarement au sage, 

Se corriger ce nouvel an, 

1. Il est probable que ces vers, qui se trouvent dans la Correspondance de 
Grimm de décembre 1787, et qui ont été publiés par Auguis, sans nom de destina- 
taire, ne sont pas adressés à Boisard, l'auteur des Fables publiées en 1773. Celui-ci 
n'avait point à se plaindre de la fortune, puisqu'il fut successivement secrétaire de 
l'intendance de Normandie, secrétaire du conseil des finances de Monsieur, comte 
de Provence, et secrétaire du sceau et de la chancellerie de ce prince. Cette pièce 
est assurément adressée à un jeune homme. Nous pensons donc qu'il s'agit plutôt 
de Boisard, neveu du précédent, né en 1762, d'abord peintre, puis poëte. Il a pu 
connaître Diderot de 1782 à 1784 ; mais les souhaits du philosophe n'ont pas forcé 
la main à la Fortune. Émigré, puis rentré en France et condamné à mort en 1793. 
Boisard n'échappa à l'exécution de cette sentence que pour mener une existence 
malheureuse jusqu'à la rentrée des Bourbons, époque à laquelle il écrivit aussi 
des Fables qu'il dédia au roi. 



Qk POÉSIES DIVERSES. 

Et tourner à votre avantage 
Le temps de son aveuglement 
Dont je dis cent fois peste et rage, 
Quand je vois au dernier étage 
Apollon logé tristement ; 
Apollon, dieu de l'enjouement, 
Chantre ennemi de l'indigence, 
Et qui, dans un peu plus d'aisance, 
Fredonnerait bien autrement ; 
Mais sur les souhaits d'un poëte, 
Qui, gai du Nuits qu'il a flûte, 
Voit doublement la vérité, 
Et perce mieux qu'aucun prophète 
De l'avenir l'obscurité, 
Prenez, ami, l'heureux présage 
Que, par un équitable usage 
Du pouvoir dont il fit abus, 
Le destin réglant la mesure 
De ses présents sur vos vertus 
(Jà de Vénus vous avez la ceinture) 
Aurez un jour la bourse de Plutus, 
C'est lors, que, défiant l'envie 
D'aigrir la douceur de vos jours, 
Vous mènerez joyeuse vie 
Entre les ris et les amours. 



LE 

PÉRIL DU MOMENT 

1764 



Mon âme s'élançait vers sa bouche ingénue; 

Je sentais ses beaux bras doucement me presser ; 

Moment terrible et doux ! je tremble d'y penser. 

Ses yeux cherchaient mes yeux; sa gorge toute nue 

Tressaillit sous ma main ; que j'y trouvais d'appas ! 

Quel trouble j'éprouvai! Que ne devins-je pas! 

Je t'en atteste, Amour. Telle fut mon ivresse, 

Qu'un seul instant de plus... Ah! j'irai chez les morts 

Sans connaître le crime et sentir le remords ; 

Car j'ai pu demeurer fidèle à ma maîtresse. 

1. Correspondance de Grimm (1 er septembre 1764). 



IX. 



LE 

MARCHAND DE LOTO 

ÉTRENNES AUX DAMES 



A mon loto, soir et matin, 
Sous vos doigts un brillant destin 
Portera des boules heureuses. 
Ce que j'assure, je le sai ; 
Si vous en êtes curieuses 
Mesdames, faites-en l'essai 
A mon loto. 

Un peu de secours fait grand bien ; 
Tant soit peu d'art ne nuit à rien; 
Il faut quelquefois s'en permettre; 
C'est mon avis. On ne saurait 
Le dédaigner et se promettre 
Tout l'avantage qu'on aurait 
A mon loto. 
■ 
Jamais une joueuse habile 
Ne tint son sachet immobile ; 
Il faut l'agiter prestement. 
Il faut que mollement pressée 
Entre les doigts, légèrement 
La boule ait été caressée 
A mon loto. 

1 . Publié pour la première fois dans les Bijoux des neuf sœurs, ou Mélanges de 
pièces fugitives, Paris, Didot jeune, an V (179G). 



LE MARCHAND DE LOTO. 67 

Selon son goût ou son talent, 
On a le tirer prompt ou lent : 
Il n'y faut aucune science, 
Ou s'il en faut, il en faut peu. 
Un quart d'heure d'expérience 
Suffit pour bien jouer le jeu 
A mon loto. 

De celle qu'un ambe contente, 
Il se plaît à tromper l'attente. 
Fi de l'ambe, il est trop commun. 
D'un terne la chance est mesquine ; 
D'un terne? Oui, de deux jours l'un, 
Je puis vous répondre d'un quine 
A mon loto. 

Au quaterne, par accident, 
S'il se réduit en attendant, 
La perte est bientôt réparée. 
Le jour qui suit ce jour fatal, 
On peut compter sur la rentrée 
De l'intérêt du capital 
A mon loto. 

Mais de la superbe machine 
Le pouvoir merveilleux décline 
De jour en jour; c'est son défaut. 
Je vous en préviens, blonde ou brune, 
Vous n'avez que le temps qu'il faut, 
Si vous voulez faire fortune 
A mon loto. 

Ma demeure est à Yaugirard, 
Tout vis-à-vis maître Abélard, 
Qui montre aux enfants la musique. 
L'on se pourvoit où l'on souscrit. 
Sous mon enseigne magnifique 
En lettres d'or il est écrit : 
Au grand loto. 



IMPROMPTU FAIT AU JEU 



Avec ces six sous-là, produisant maint écu, 
Nous prendrons une femme et nous serons cocu ; 
Car, quand on est cocu, c'est une bonne affaire; 
Aucun talent ne rend de plus sûr honoraire. 
Un peu de mouvement de la douce moitié 
Vous dispense bientôt de vous traîner à pié. 
Nous aurons des valets, nous aurons la voiture, 
Nous aurons de bons vins, grande chère qui dure. 
Nous ferons accourir les enfants d'Apollon, 
Nous ferons résonner tout le sacré vallon ; 
Nous leur ordonnerons du doux, du pathétique ; 
Nous ferons aux festins succéder la musique. 
Nous aurons des savants, des ignorants, des fous, 
Même des gens de bien ; et le tout pour six sous. 

1. « Diderot jouait, à la campagne, une partie de piquet, et ne jouait pas gros 
jeu, puisqu'il ne gagnait au premier tour que six sous. Une femme qui s'intéres- 
sait à la partie lui dit : «-Avec ces six sous-là nous en aurons six autres. — Mais 
« voilà un vers auquel il ne manque rien, il faut continuer. » Et sans cesser de 
jouer, il fit l'impromptu que voici. » — Correspondance de Grimm (novembre 1779). 



LE BORGNE 



EPIGRAMME 



Assez voisin de son cercueil, 

Un jour certain octogénaire 

Se trouva déferré d'un œil ; 

L'accident était ordinaire : 

Aussi, sans en être alarmé, 

Il dit : « Autant de moins à faire ; 

C'en est toujours un de fermé. » 

i . Publié pour la première fois par Auguis, Révélations indiscrètes, etc. 



TRADUCTION 



D UN 



SONNET DE TH. GRUDELI 

POUR LES NOCES D'UNE DAME MILANAISE 



[c'est LA VIRGINITÉ qui parle:] 

a Voilà les bords de la couche nuptiale. C'est là qu'un époux 
t'attend. Adieu. Je m'en vais. Il ne m'est pas permis de te suivre 
plus loin. Je t'ai gardée tous les instants de ta jeunesse la plus 
tendre, et 2 certes tu n'as pas peu servi à accroître la gloire de 
mon règne. Mais tu vas être épouse; et tu seras mère, si le ciel 
seconde l'espoir de la province et le désir commun de nos 
peuples. Déjà le folâtre Amour ravage 3 les lis et éparpille les 
feuilles délicates de la rose qu'il a fait éclore. Adieu. » Ainsi la 
déesse parla et disparut comme l'éclair. La jeune innocente, 
qui la voyait s'en aller et qui la regrettait encore, la rappela 
trois fois en vain. Mais la Fécondité descendit du ciel et se pré- 
senta devant elle dans tout son éclat. Elle saisit une de ses 
mains, qu'elle mit dans celles de son époux, et le Plaisir prit 
la place de la Douleur. 

1. Quoique cette traduction soit en prose, nous croyons pouvoir la placer ici. 
Grimm, qui a donné le texte italien et la traduction de Diderot (1 er août 1764), dit: 
« Je ne sais pourquoi on a oublié ce sonnet dans le recueil des poésies de Crudeli; 
on ne peut rien lire de plus beau, de plus noble et de plus poétique. » On se rap- 
pelle que Diderot s'est servi du nom de Crudeli pour le Dialogue avec la Maréchale, 
t. IL Le manuscrit autographe de ce petit morceau appartient à M. Dubrunfaut. 

2. Ajouté. 

3. Remplaçant : pille. 



SCIENCES 



(mathématiques, physiologie, etc.) 



MEMOIRES 



SUR DIFFERENTS 



SUJETS DE MATHÉMATIQUES 



Amoto quaeramus séria ludo. 
Horat. 



1748 



NOTICE PRÉLIMINAIRE 



Les mathématiques ont été Tune des études favorites de Diderot. 
Elles avaient d'abord été son gagne-pain. Il se montre à nous, dans le 
Neveu de Rameau, trottant sur le pavé, en redingote de peluche éreintée, 
la manchette déchirée, les bas de laine noire recousus de fil blanc, cou- 
rant le cachet, apprenant en montrant aux autres et faisant quelques 
bons écoliers. En même temps, il travaillait pour les maîtres de la 
science. On n'a peut-être pas assez remarqué que, dans le Plan d'une 
Université pour la Russie (t. III, p. 460), il rappelle incidemment qu'il 
avait été le collaborateur de Deparcieux. C'est un honneur. Mais, 
quelques années plus tard, il voulut voler de ses propres ailes, et, pour 
faire une sorte d'amende honorable des Bijoux indiscrets, il publia les 
cinq Mémoires sur différents sujets de mathématiques qui vont suivre. 

Le volume qui contient ces Mémoires est un des plus coquets qu'on 
ait publiés sur des sujets aussi arides. 11 parut, in-8°, en 17Zj8, chez 
Durand et Pissot, et s'il se fait une nouvelle édition du Guide de l'Ama- 
teur de livres à vignettes de M. Cohen, il ne devra pas y être oublié. 

Il contient en effet : sur le titre même, une première vignette signée 
N. Blakey, Londineus, et gravée par E. Fessard, représentant un génie 
ailé, flamme au front, la tête appuyée sur la main gauche, et couvrant 
d'à?, de la droite, une grande feuille de papier étendue sur ses genoux. 
Il foule aux pieds un masque et une marotte, ce qui répond au contenu 
de la Dédicace à M me de P***. 

En tête de cette Dédicace, une autre vignette, du même dessinateur 
et gravée par Ingram, nous montre une magicienne changeant un arbre 
en oiseau, avec cette légende dans une banderole qui limite la figure 
par en bas : Fiel avis et cum volet arbor. 



76 NOTICE PRÉLIMINAIRE. 

Chacun des quatre premiers Mémoires est accompagné d'une vignette 
à mi-page, dessinée par le même artiste londonien, N. Blakey, et 
gravée soit par Sornique, soit par Fessard. Elles représentent : 

La première, un personnage soufflant dans une sorte de flûte et 
entouré d'instruments de musique et de physique; 

La seconde, deux hommes dont l'un regarde l'autre tracer sur un 
mur la figure de la développante du cercle; 

La troisième, deux hommes accordant un clavecin ; 

La quatrième, deux charmants génies piquant sur un cylindre les 
pointes qui doivent faire produire mécaniquement au nouvel orgue les 
airs qu'on lui demande; 

Le cinquième Mémoire reproduit la vignette de la Dédicace 1 . 

Ces cinq Mémoires ne représentent pas tout ce que Diderot a écrit 
sur les sciences mathématiques. Il faut y ajouter un Mémoire sur la 
Cohésion, qui parut en 1761 dans les Mémoires de Trévoux, et deux autres 
sur le Calcul des probabilités et sur l'emploi de ces calculs dans la 
question de X inoculation. Diderot parle de ces deux derniers dans ses 
lettres à M Ue Voland, mais ils n'ont jamais été publiés. Nous les donnons 
plus loin, d'après un manuscrit autographe qui appartient à M. Brière. 

Diderot a laissé de plus un manuscrit in-&°, conservé en Russie, inti- 
tulé : Premiers principes sur les Mathématiques. Ce volume dont l'exis- 
tence nous a été révélée tout récemment par le bibliothécaire de la 
Bibliothèque impériale publique de Saint-Pétersbourg a échappé aux 
consciencieuses recherches de M. Godard. Nous ne pouvons donc le 
publier, au moins quant à présent 2 . 

On s'occupa des Mémoires quand ils parurent, mais avec plus d'in- 
térêt pour l'auteur, qui venait de faire beaucoup, même trop, parler de 
lui, — et pour qui ce nouveau volume était peut-être moins une 
amende honorable, comme nous Pavons dit, que la queue du chien 
d'Alcibiade, — que pour une science qui n'a jamais eu chez nous, dans 
la masse du public même lettré, une grande quantité de curieux. Nous 
aimons l'éloquence, nous aimons la poésie, nous aimons tout ce qui est 
aimable, or ce qui est aimable se dit dans la langue de tout le monde; 
tandis que les mathématiques se servent d'une langue plus précise, 
il est vrai, l'algèbre, mais qui manque un peu d'attrait pour ceux qui 
n'en ont point fait une étude spéciale. 

1. Nous aurions été heureux de pouvoir donner quelques renseignements sur l'artiste 
auquel on doit ces élégantes compositions qui le placent parmi les meilleurs faiseurs de son 
temps qui, certes, n'en manquait pas d'excellents. Il paraît n'avoir laissé que bien peu de 
traces de son passage. Le Diclionary of Painters de Pilkington dit seulement qu'il a fait beau- 
coup de dessins pour les libraires, et que la plus grande partie de sa vie s'est écoulée en 
France. Quant au Dictionnaire des Peintres de Siret, il se borne à cette mention : Détails inconnus. 

2. Nous supposons que c'est le travail dont il est question page suivante. 



NOTICE PRÉLIMINAIRE. 77 

Nous nous bornerons à rapporter l'extrait suivant des Cinq années 
littéraires te Clément (20 avril 1749, lettre xxix) : « Une autre invention 
nouvelle et non perfectionnée, que je vous annonce, quoiqu'elle ne soit 
pas de l'Académie, c'est une Orgue construite sur le principe de celle 
d'Allemagne, d'après laquelle on pourrait exécuter toutes sortes de 
pièces à deux, à trois, à quatre parties, et qui serait également à 
l'usage de ceux qui savent assez de musique pour composer et de ceux 
qui l'ignorent totalement. L'auteur de ce projet est celui des Bijoux 
indiscrets, M. Diderot, mathématicien bel esprit, bon Français, tour à 
tour solide et frivole, point musicien, mais aimant la musique, et qui 
voudrait bien la savoir et ne la point apprendre *. » 

Naigeon, de son côté, dans ses Mémoires sur la Vie et les Ouvrages 
de Diderot, s'exprime ainsi : 

« Ce que je puis dire de ces Mémoires de mathématiques, et ce que 
je tiens de Diderot lui-même, c'est qu'il avait fait pour sa propre instruc- 
tion un commentaire perpétuel sur les Principes mathématiques de 
Newton, et qu'ayant été prévenu par celui des PP. Jacquier et Le Sueur, 
qui ôtait au sien tout ce qu'il pouvait avoir d'utile, il le jeta au feu, et 
n'en conserva que la matière du cinquième Mémoire 2 . On trouve dans 
ce dernier la démonstration que les retardations que la résistance de 
l'air apporte au mouvement des pendules, sont comme les carrés des 
arcs parcourus, et non comme les arcs, ainsi que Newton paraît l'avoir 
supposé; mais, peut-être, comme j'en fis un jour l'objection à Diderot, 
que les différences sont ici si peu considérables, qu'on peut prendre 
sans erreur les arcs ou leurs carrés pour l'expression des retardations, 
ce qui, au reste, n'est pas fort important. » 

Quant au censeur chargé d'examiner le livre, Belidor, il ne se borna 
pas à la formule banale : Je crois qu'on peut permettre l'impression; 
il dit que ces Mémoires lui avaient paru « traités avec beaucoup de 
sagacité. » Nous avons eu et nous aurons si rarement l'occasion de voir 
Diderot approuvé par la censure que nous ne pouvions négliger ce satis- 
fecit d'un des plus illustres membres de ce corps. 

La Dédicace à M n?e de P*** n'est point à l'adresse, comme on serait 
tenté de le croire, de M me de Puisieux, pour laquelle Diderot avait écrit 
les Bijoux. M me de Puisieux ne se piquait pas d'être versée dans les 
mathématiques. Elle se contentait d'écrire des romans et de petits 
traités de morale qui furent au moins passables, comme dit le marquis 

1. Ce sont les propres termes dans lesquels Diderot s'exprime sur lui-même et sur le motif 
qui l'a poussé à s'occuper du perfectionnement de l'orgue d'Allemagne. Si ce n'est point à 
son Mémoire qu'est dû ce perfectionnement, c'est certainement aux conseils qu'il donna à 
M. Richard, le plus habile constructeur qu'il y eût de son temps à Paris. 

2. Diderot dit la même chose dans ce cinquième Mémoire, sans cependant ajouter qu'il a jeté 
le reste au feu. 



78 NOTICE PRÉLIMINAIRE. 

de Paulmy dans le Catalogue manuscrit de sa bibliothèque, tant qu'elle 
resta l'amie de Diderot. C'est à une autre personne qu'il faut penser. 
Et parmi les femmes que le philosophe connaissait à cette époque, il n'y 
en a pas d'autres que M me de Prémontval, à qui puissent être rapportées 
les paroles flatteuses dont il accompagne son envoi. Diderot a raconté 
l'histoire du mariage de cette dame, auteur du Mécaniste philosophe, 
dans Jacques le Fataliste. Nous renvoyons à cet ouvrage, t. Vf, p. 70. 



A MADAME DE P... 



Madame, 

Je n'opposerai point à vos reproches l'exemple de Rabelais, 
de Montaigne, de La Motte-le-Yayer, de Swift, et de quelques 
autres que je pourrais nommer, qui ont attaqué, de la manière 
la plus cynique, les ridicules de leur temps, et conservé le titre 
de sages. 

Je veux que le scandale cesse; et, sans perdre le temps en 
apologie, j'abandonne la marotte et les grelots, pour ne les 
reprendre jamais; et je reviens à Socrate. 

Sachez cependant qu'entre tous les avantages qu'il vous a 
plu d'attacher à ce retour, celui de vous en consacrer les pre- 
miers fruits est le seul qui m'ait flatté. J'ai pensé qu'ils ne 
seraient pas indignes du public, s'ils étaient dignes de vous. 

Puissiez-vous donc les agréer, et voir avec indulgence votre 
nom à la tête d'un ouvrage, triste à la vérité, mais où l'on 
traite des sujets qui vous sont familiers, et d'une façon qui ne 
vous est pas tout à fait étrangère. 



80 A MADAME DE P... 

Ce n'est, Madame, ni à votre esprit ni à vos charmes, mais 
c'est seulement à vos talents et à vos connaissances que je me 
suis proposé de rendre hommage pour cette fois. 

J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, 

Madame , 

Votre très-humble et très-obéissant 
serviteur, 

DIDEROT. 



AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR 



Les Mémoires que je présente au public, en très -petit 
nombre, sont presque tous sur des sujets intéressants. J'ai 
désiré de les traiter d'une façon qui fût à la portée de la plu- 
part clés lecteurs ; mais, après quelques efforts inutiles, il en a 
fallu venir aux calculs; et il ne m'est resté d'autre ressource 
que de placer mes x et mes y y de manière que ceux qui n'ont 
aucune connaissance de l'algèbre , pussent les omettre, sans 
que le fil ni la clarté du discours en souffrissent. C'est ce que 
j'ai exécuté assez heureusement dans le premier mémoire. La 
chose était impossible dans le second. On peut lire, sans pres- 
que aucune teinture de mathématiques, le troisième et le qua- 
trième. Le cinquième s'est trouvé dans le cas du second. Je 
n'aurais point eu cet avertissement à faire , si les personnes, 
entre les mains de qui ce livre pourra tomber, étaient toutes 
aussi instruites que celle qui m'a permis de le lui dédier : ses 
ouvrages prouveront incessamment 1 que l'éloge que je fais ici 
de son esprit et de ses connaissances, est dans l'exacte vérité. 

1. Le Mécaniste-Philosophe ou Mémoires sur la vie de Jean Pigeon, par 
M lle Pigeon, femme Le Guay de Prémontval, parut en 1750. 



IX. 






V 



SOMMAIRE DES MÉMOIRES 



Premier Mémoire. — Principes généraux de la science du son, avec une 
méthode singulière de fixer le son, de manière qu'on puisse jouer en 
quelque temps et en quelque lieu que ce soit, un morceau de musique 
exactement sur le même ton. 

Second Mémoire. — Nouveau compas fait du cercle et de sa dévelop- 
pante, avec quelques-uns de ses usages. 

Troisième Mémoire. — Examen d'un principe de mécanique sur la ten- 
sion des cordes, ou manière de déterminer par le son si une corde 
attachée par une de ses extrémités à un point fixe, et tirée de l'autre 
par un poids, n'est ni plus ni moins tendue que si l'on substituait au 
point fixe un poids égal à celui qui la tend déjà. 

Quatrième Mémoire. — Projet d'un nouvel orgue, sur lequel on peut 
jouer toute pièce sans savoir de musique, avec quelques observation 
sur les chronomètres. 

Cinquième Mémoire. — Lettre sur la résistance de l'air au mouvement 
des pendules, avec l'examen de la théorie de Newton sur ce sujet. 






EMOIRES 



SUR DIFFERENTS 



SUJETS DE MATHÉMATIQUES 



PREMIER MEMOIRE 



PRINCIPES GENERAUX D ACOUSTIQUE. 

I. 

A ne considérer que les sons, leur véhicule et la conforma- 
tion des organes, on croirait qu'un adagio de Michel, une gigue 
de Corelli, une ouverture de Rameau, une chacone de Lulli, 
auraient été, il y a deux mille ans, comme aujourd'hui, et 
devraient être, au fond de la Tartarie, comme à Paris, des pièces 
de musique admirables. Cependant, rien de plus contraire à 
l'expérience. Si nous détestons la musique des Barbares, les 
Barbares n'ont guère de goût pour la nôtre; et en admettant 
toutes les merveilles qu'on raconte de la musique des Anciens, 
il est à présumer que nos plus beaux concerts auraient été fort 
insipides pour eux. Mais, sans exercer la crédulité du lecteur, 
en sortant de notre âge et de notre voisinage , les Italiens ne 
font pas grand cas de la musique française ; et il n'y a pas long- 
temps que les Français avaient un mépris souverain pour la 
musique italienne. Quoi donc! la musique serait-elle une de 
ces choses soumises aux caprices des peuples, à la diversité des 
lieux et à la révolution des temps ? 

On s'accorde cependant en un point; c'est que, tout étant 



84 PREMIER MEMOIRE. 

égal d'ailleurs, l'octave, la quinte, la quarte, les tierces et les 
sixtes employées dans l'harmonie, affectent l'oreille plus agréa- 
blement que les septièmes, les secondes, le triton et les autres 
intervalles que nous appelons dissonants. Cela posé, je raisonne 
ainsi : 

Si ce consentement unanime avait un fondement réel dans 
la nature; si, en effet, tous les sons n'étaient pas également 
propres à former des consonnances agréables; pourrait-on 
regarder la succession des sons et des consonnances comme 
arbitraire ? Quoi ! les sons plairaient à l'oreille en se succédant 
indistinctement, tandis qu'il y aurait un choix délicat à faire 
pour arriver au même but, en les unissant? Gela n'est pas vrai- 
semblable. 

II. 

Dans toutes les conjectures où nos sens sont intéressés, il 
faut avoir égard à l'objet, à l'état du sens; à l'image ou à l'im- 
pression transmise à l'esprit; à la condition de l'esprit dans le 
moment qu'il la reçoit, et au jugement qu'il en porte. 

L'état de l'objet est quelquefois indépendant de moi; mais 
je connaîtrai toujours si cet état est bon ou mauvais, par l'usage 
auquel l'objet est destiné. L'organe peut être pur ou vicié. 
L'image ou l'impression suit la condition de l'organe. L'esprit 
est sujet à des .révolutions ; et de là naît une foule de juge- 
ments divers. 

Qui prendrai-je pour guide? A qui m'en rapporterai-je? Est- 
ce à vous? Est-ce à moi? C'est à celui qui, bien instruit de la 
destination de l'objet, ne risque pas de se tromper sur sa con- 
dition ; qui a l'organe pur; qui jouit d'un esprit sain, et en qui 
les images des objets ne sont point défigurées par les sens. 

Je ne m'arrêterai point à l'application de ces principes à la 
science des sons; elle est trop facile à faire. J'observerai seu- 
lement en général qu'un objet est plus ou moins compliqué, 
selon qu'il offre à l'esprit plus ou moins de rapports à saisir 
et à combiner en même temps, et selon que ces rapports sont 
plus ou moins éloignés. 

Nous démontrerons, dans la suite, que le plaisir musical 
consiste dans la perception des rapports des sons. D'où il s'en- 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 85 

suit évidemment qu'il sera d'autant plus difficile de juger d'une 
pièce de musique, qu'elle sera plus chargée de ces rapports, 
et que ces rapports seront plus éloignés. 

Quand on saura comment l'oreille estime les intervalles des 
sons, on ne balancera point à prononcer qu'elle apercevra plus 
facilement le rapport des deux sons qui sont l'un à l'autre 
comme 1 à 2, que s'ils étaient entre eux comme 18 à 19. Cela 
posé , les rapports d'une suite de tons requerraient plus de 
talent, d'exercice et d'attention pour être aperçus, et conséquem- 
ment écoutés avec plaisir, qu'il n'en faudrait pour chacun de 
ces rapports pris en particulier. Autre chose est, estimer les 
rapports des sons qui se succèdent dans une pièce: autre 
chose, combiner ces rapports entre eux, les comparer, les dis- 
tinguer tous offerts en même temps dans une harmonie; et con- 
férer les parties successives de cette harmonie les unes avec les 
autres. Tel peut embrasser dans sa tête toutes les parties d'un 
édifice immense; tel autre saisit à peine le rapport d'une colonne 
avec son piédestal. 

Si donc la mélodie et l'harmonie multiplient , dans un 
ouvrage, les rapports, de sorte qu'il n'y ait qu'une oreille des 
mieux exercées qui puisse les saisir tous, elle ne sera goûtée 
que d'un petit nombre; de ceux qui auront dans l'organe une 
aptitude, un discernement proportionné à la multitude de ces 
rapports : et c'est ainsi qu'il arrivera que le chant des Barbares 
sera trop simple pour nous, et le nôtre trop composé pour eux. 

L'expérience vient à l'appui de mes idées. On nous assure 
qu'un paysan, doué d'une oreille délicate, ne put supporter 
l'ensemble d'un excellent duo de flûtes, dont les parties séparées 
l'avaient enchanté tour à tour. 

La musique a donc des principes invariables et une théorie : 
c'est une vérité que les Anciens ont connue. Pythagore posa 
les premiers fondements de la science des sons. Il ignora 
comment l'oreille apprécie les rapports ; il se trompa même sur 
leurs limites ; mais il découvrit que leur perception était la 
source du plaisir musical. 

Aristoxène, ne rencontrant point clans la doctrine de Pytha- 
gore les vrais principes de l'harmonie, regarda comme fausse 
une méthode qui n'était que défectueuse, et, sans s'occuper à 
la rectifier, bannit de la composition les nombres et le calcul, et 



86 PREMIER MÉMOIRE. 

s'en remit à l'oreille seule du choix et de la succession des con- 
sonnances. En sorte qu'on peut dire que Pythagore se trompa, 
en donnant trop à ses proportions ; et Aristoxène, en les rédui- 
sant à rien. Si Pythagore, après avoir compris que le plaisir qui 
naît de l'harmonie consiste dans la perception des rapports des 
sons, eût consulté l'expérience pour fixer les limites de ces 
rapports, Aristoxène eût été satisfait. Celui-ci ne poussa point 
toutefois le scepticisme musical, jusqu'à traiter l'harmonie de 
science arbitraire. 



III. 



La musique a le son pour objet ; et le plaisir de l'oreille est 
sa fin. Que le son existe dans l'air, c'est un fait constaté par le 
raisonnement et par l'expérience. Un corps sonore ne commu- 
nique avec nos oreilles, que par l'air qui les environne : où 
prendrions-nous donc le véhicule du son, si ce fluide ne l'était 
pas? car il n'en est pas de l'ouïe, comme de l'odorat et de la 
vue; et ce ne sont pas des molécules échappées du corps 
sonore qui viennent frapper nos oreilles. Le son d'une cloche, 
renfermée dans la machine pneumatique, s'affaiblit à mesure 
qu'on pompe l'air, et s'éteint quand le récipient est vide. 

L'air est donc le véhicule du son. Mais quelle est l'altéra- 
tion qui survient dans ce milieu à l'occasion du corps sonore? 
C'est ce que nous allons exposer. Si vous pincez une corde 
d'instrument, vous y remarquerez un mouvement qui la fait 
aller et venir avec vitesse en delà et en deçà de son état de 
repos; et ce mouvement sera d'autant plus sensible, que la 
corde sera plus grosse. Appliquez votre main sur une cloche 
en volée, et vous la sentirez frémir. La corde vient-elle à se 
détendre, ou la cloche à se fendre ? plus de frémissement, 
plus de son. 

L'air n'agit donc sur nos oreilles qu'en conséquence de ce 
frémissement. C'est donc ce frémissement qui le modifie. Mais 
comment? Le voici. En vertu des vibrations du corps sonore, 
l'air environnant en prend et exerce de semblables sur ses par- 
ticules les plus voisines; celles-ci sur d'autres qui leur sont 
contiguës; et ainsi de suite, avec cette différence seule que 
l'action des particules les unes sur les autres est d'autant 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 87 

plus grande, que la distance au corps sonore est plus petite. 

L'air, mis en ondulations par le corps sonore, vient frapper 
le tympan. Le tympan est une membrane tendue au fond de 
l'oreille, comme la peau sur un tambour; et c'est de là que 
cette membrane a pris son nom. L'air agit sur elle et lui com- 
munique des pulsations qu'elle transmet aux nerfs auditifs. 
C'est ainsi que se produit la sensation que nous appelons son. 

Le son, par rapport à nous, n'est donc autre chose qu'une 
sensation excitée à l'occasion des pulsations successives que le 
tympan reçoit de l'air ondulant qui remplit nos oreilles. 

Il suit de là que la propagation du son n'est pas instan- 
tanée. Le son ne parcourt un espace déterminé que dans un 
temps fini. Mais, ce que je regarde comme un des phénomènes 
de la nature les plus inexplicables, c'est que son mouvement est 
uniforme. Fort ou faible, grave ou aigu, sa vitesse est con- 
stante. Les vicissitudes que la différence des lieux et des tem- 
pératures peut causer clans la densité de l'air, et la force élas- 
tique de ses molécules augmenteront ou diminueront la vitesse 
du son ; mais si l'on trouve qu'il parcourt m de pieds dans 
une seconde, quoique m puisse varier d'un instant à l'autre, il 
parcourra 2 m de pieds en deux secondes, 3 m de pieds en trois 
secondes; et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il se fasse quelque 
révolution dans l'air. 

Si l'on s'en rapporte à Halley et à Flamstead, le son par- 
court en Angleterre 1,070 pieds de France en une seconde de 
temps. Sur la parole du P. Mersenne et de Gassendi, on assurait, 
il n'y a pas encore longtemps, que le vent favorable n'accélé- 
rait point le son, et qu'il n'était point retardé par un vent con- 
traire. Mais, depuis les expériences de Derham, et celles que 
l'Académie a faites, il y a quelques années, cela passe pour 
une erreur. 

IV. 

Après avoir parlé du son en général, il est naturel de pas- 
ser aux espèces de sons. Les causes nous en incliquent une 
distribution fort simple. 

Le son naît ou des vibrations d'un corps, tel que les cordes 
et les cloches ; ou de la dilatation subite d'un air comprimé, 



88 PREMIER MÉMOIRE. 

tel que le bruit des fusils, des canons, du tonnerre et des corps 
agités ou lancés dans l'air; ou de l'inspiration dans un instru- 
ment à vent, tel qu'une flûte, un basson, un hautbois, une 
trompette. 

Les cordes tendues, soit de laiton, soit à boyaux, frémissent, 
oscillent, lorsqu'elles sont frappées. Le coup qu'on leur donne 
avec une touche ou un archet, les écarte de l'état de repos; 
elles passent et repassent en delà et en deçà de la ligne droite, 
d'un mouvement accéléré qui ne leur permet de s'y fixer que 
quand il s'éteint par la résistance qui ralentit peu à peu les 
vibrations. 

Connaissant la longueur d'une corde, son poids avec celui 
qui la tend, on détermine le nombre des vibrations qu'elle fait 
dans un temps donné. M. Taylor, contemporain de Newton, 
tenta le premier la solution de ce problème. Ayant à déduire 
de ses formules tout ce qui concerne les cordes, je ne peux me 
dispenser d'indiquer la route qu'il faut suivre pour les obtenir, 
et les raisons qu'on a de les regarder comme exactes, quoique 
la première de ses propositions soit fausse, comme nous aurons 
en même temps l'occasion de l'observer. 

La solution de M. Taylor est fondée sur deux faits d'expé- 
rience; l'un, que la plus grande excursion de la corde, au delà 
de la ligne de repos, est fort petite relativement à sa longueur; 
et l'autre que tous ses points parviennent en même temps à la 
ligne de repos. On peut s'assurer par ses yeux de la première 
de ces suppositions et consulter les Eléments de physique de 
S'Gravesande, et V Harmonie universelle du P. Mersenne sur la 
seconde. 

LEMME I. 

Si les ordonnées SB, SP (fig. 1), de deux courbes ÀB, AP, 
dont V abscisse est commune, ont entre elles une raison donnée, 
les courbures au sommet des ordonnées, seront entre elles comme 
les ordonnées, lorsque les ordonnées seront infiniment petites, et 
les courbes sur le point de coïncider avec leur axe AS. 

DÉMONSTRATION. 

Les ordonnées étant en raison donnée, les tangentes aux 
points B et P concourront en un même point T de l'axe AS. 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 89 

Car menant Rh infiniment proche de SB, on aura par hypo- 
thèse, ql ! rh :: SP ! SB, ou ql : SP :: rh : SB; et par la 
similitude des triangles, ql *. SP '. '. qV ou SK : ST, et rh 
: SB :: rB ou SK : St. Donc SK : ST :: SK : St. Donc ST 
= St. 

On a donc s C : SB : : se : S P. Mais par hypothèse SB ! SP 
Il sb '. sp. Donc sC '. se '.'. sb 7 sp, et sC — sb '. se — sp 

:: bc : pc :: sb : sp. 

Soient maintenant les ordonnées sb, SB infiniment proches; 
bC et pc pourront être regardées comme la mesure des angles 
de contact, lorsque SB et SP décroissant à l'infini, les courbes 
seront sur le point de coïncider avec l'axe A. s. Car clans ce cas, 
Bb se rectifiant, devient égale à Vp; de plus les angles de con- 

bG p c 

tact sont entre eux comme 777 . ~ . 

Bb Pp 

Car (fig. 2) l'angle APB est à l'angle BPC ou EPF comme 

» tï > tï/"< AB BC ,. . BC EF „ ,, , 

AB a BC, ou comme -r-rr : — R . Mais — - = 7^. Donc 1 angle 

AP AP AP EP 

AB EF 
APB est à l'angle EPF comme t-=l à ^n. 

AP EP 

Donc les courbures en B et P (fig. 1) étant proportionnelles 

bC , pc 

Bb' d Vp 

à cause de Bb = Vp, comme &C h pc, ou comme SB à S P. 

Ce qu'il fallait démontrer. 

LEMME IL 

La force accélératrice d'un point quelconque P (fig. 3), d'un 
fil élastique tendu et d'une grosseur uniforme, est dans ses 
petites vibrations comme la courbure du fil en ce point. 

DÉMONSTRATION. 

Supposez que le fil élastique AC prenne, clans une de ses 
vibrations, la figure APC, infiniment proche de l'axe AC, le fil 
étant également tendu dans toute sa longueur AC par le poids 
G, la tension sera à peu près la même à tous les points de la 
courbe APC. 

Soit j» infiniment proche de P. Tirez les tangentes Vt,pt. 



aux angles de contact, seront ici comme ^-j à — . C'est-à-dire, 



90 PREMIER MÉMOIRE. 

Achevez le parallélogramme p t Vr. Abaissez les perpendicu- 
laires PO, pO sur les tangentes. Supposons maintenant que les 
forces égales, qui tirent en sens contraire le petit arc Vp, soient 
exprimées par les tangentes /P, tp. Décomposez ces forces en 
deux autres pz, PZ et /Z, pZ, les forces égales et directement 
opposées pi, PZ se détruisent. Le petit arc Vp n'est donc 
animé que des deux forces conjointes /Z, c'est-à-dire de la force 
tr dans la direction tr ou PO. La force motrice de cet arc dans 
la direction tr est clone à la tension du fil en P comme tr ktV. 
Mais Vp pouvant passer pour un arc de cercle décrit du 
centre 0, on a, par la nature du cercle, l'angle tVr = l'angle 
PO/>. Donc les triangles isocèles tVr et VOp sont semblables. 
Donc Vp : PO : '. tr : lV. Donc la force motrice qui anime Vp 
dans la direction tr est à la tension du fil donnée G, comme 
Vp à PO. Or G est constante; clone cette force motrice sera 

Vp 
comme ~r. Mais la force accélératrice est toujours en raison 

composée de la directe de la force motrice et de l'inverse de la 
matière à mouvoir. La matière à mouvoir est ici comme Vp, à 
cause de la grosseur uniforme du fil. Donc la force accéléra- 

1 

tnce est comme -p-rr, ou en raison inverse du rayon osculateur, 

ou de la courbure au point P. Ce qu'il fallait démontrer. 

Après avoir établi ces lemmes, M. Taylor prétend que, si 
une corde A G (fig. A), d'une grosseur uniforme et tendue par 
le poids G, oscille, de manière que son plus grand écart de la 
ligne de repos A G, soit presque insensible; et conséquemment 
que son accroissement en longueur, clans sa plus grande vibra- 
tion, ne cause aucune inégalité dans la tension, et qu'on puisse 
négliger sans erreur l'inclinaison des rayons osculateurs sur 
l'axe; il prétend, clis-je, que la nature de la courbe AQPG 
sera telle, qu'ayant tiré deux ordonnées quelconques QR, PS, 
la courbure en Q sera à la courbure en P comme QR à PS. 

Mais il est constant que la corde peut prendre une infinité 
d'autres figures que celle que cet auteur lui assigne, et que 
tous ses points peuvent arriver à la fois à la ligne droite dans 
une infinité d'autres cas où elle n'a point cette figure. On déduit 
d'un Mémoire que M. d'Alembert a envoyé à l'Académie de 
Berlin, sur les cordes vibrantes, qu'en nommant a l'espace 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 91 

u'un corps pesant parcourt en descendant librement pendant 




Planche 1. 



an temps donné G, m le rapport de la force tendante au poids 
de la corde, / la longueur de la corde, entendant par ce mot la 



92 PREMIER MEMOIRE. 

longueur d'une partie interceptée entre deux chevalets, et sup- 
posant que la courbe n'a point de ventres ni de nœuds, on 

déduit, dis-je, que le temps d'une vibration est = -— — , quel- 

y 2am 

que figure que la corde prenne. 

Mais la proposition de M. Taylor deviendra vraie, si on la 

rend conditionnelle, et si on l'énonce de la manière suivante : 

PROPOSITION I. 

Si la nature de courbe AQPC (fig. h), est telle, qu'ayant 
tiré deux ordonnées quelconques QR, PS, la courbure en Q soit 
à la courbure en P comme QR à PS, je dis que tous les points 
de cette courbe arriveront en même temps à la ligne droite. 

DÉMONSTRATION. 

Puisque, par hypothèse, la courbure en P est à la courbure 
en Q comme PS à QR. Donc par le lemme II, la force accélé- 
ratrice en P est à la force accélératrice en Q comme PS à QR; 
donc les espaces parcourus en temps égaux Vp, Qq, sont entre 
eux comme PS à QR, ou subtrahendo, comme ;;S à ^R. Donc 
pS et q?i sont dans la raison donnée de PS à QR; donc, 
lemme I er , les courbures en p et q; et lemme II, les forces accé- 
lératrices en ces points, et par conséquent les espaces par- 
courus pm, qn, sont entre eux comme pS à ^R, ou subtra- 
hendo, comme 7nS à nR; donc, en continuant le même 
raisonnement, les forces accélératrices sont toujours comme les 
espaces qui restent à parcourir; donc, page 31, corol. I, liv. I, 
Princip. math., les points P et Q arriveront en même temps à 
la ligne de repos. Ce qu'il fallait démontrer. 

PROPOSITION II. 

Les axes A G et BD étant donnés, décrire la courbe musicale 
de Taylor. 

SOLUTION. 

Tracez (fig. 6) la développante E eg du quart de cercle BNE. 
Tirez les tangentes Bg, N/?. Prenez Wi = Ne et hF = B#. Faites 
hi égale et parallèle à DC, c'est-à-dire, à la moitié de la corde. 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 93 

Achevez le triangle Yhi. Je dis que le point P, où la ligne ¥i 
coupe la perpendiculaire MP, appartient à la courbe musicale. 



DEMONSTRATION. 

Soit (iig. 5) BD = rt, AC = l, BM = .z, PM = y, l'arc 
BP = s, et le rayon osculateur en B = r. En faisant Vp con- 
stante, les formules donnent pour le rayon osculateur en P, ou 

U, ^ . 

d- y 
On a donc, par la nature de la courbe 1 a ; a — x \\ 

jz — '. r. Donc racl-v = xdxds — adxds. Intégrant et 

d-y ° & 

ajoutant la constante Qds, il vient rady = \x 2 ds — axds 

+ Qds. Mais en supposant x — o, on voit que dy == ds. Donc 

Q = ra. Donc l'équation rady = ira + — ax\dsex$r 

la nature de la courbe. 

Soit ax — {x 2 = z 2 , on aura rady — (ra — z 2 ) ds; et 
r 1 a 2 dy 2 ~ (ra — z 2 ) 2 ds 2 . Mais ds 2 = dx 2 + dy 2 . Ce qui donne 
(2raz 2 — z' 4 )dy 2 = (ra — z 2 )dx 2 . Mais lacourbeABC se confon- 
dant presque avec l'axe AC par hypothèse, la quantité z 2 = pres- 
que o relativement à ra; car r est très-grande par rapport à 
a et x. L'équation se transforme donc en 2 2raz 2 dy 2 = r 1 a 1 dx-. 



*ime 



V/radx lr adx 

X 



tv < r *• 3 7 X/radx lr 

D ou 1 on tire 3 dy = — y - = 4/ — . 

[/'2ax — x 2 V « ]/'2ax—x' 

Soit une ordonnée mn infiniment proche de MN, et N* 

parallèle à BD. Par la nature du cercle MN \ ND '. '. N* : Nw, ou 

\Jlax — x 2 ! a :: dx I N/i = , ' — . On a donc dy = N?i 

\2ax — x 2 

x 4 / —, et intégrant y = BN X \ / - à quoi il ne faut ni 
ajouter ni ôter; car faisant y = o, BN devient aussi o. 

1. Les ordonnées en raison directe des courbures, ou inverse des rayons de 
courbure. (Br.) 

2. En passant par (zra — z 2 ) z 2 dy 2 = (ra — s 2 ) 2 dx 2 et retranchant l'infL 
niment petit s 2 des quantités finies, auxquelles il est joint par addition; ce qui 
donne 2 r az 2 dy* = r 2 a 2 dx 2 . (Br.) 

3. En extrayant les racines et restituant pour z 2 sa valeur en x. (Br.) 



94 PREMIER MÉMOIRE. 

Mais lorsque PM = CD, ou y = -; alors BN = BNE, et par 



cons 



équent ^ = BNE x V/-£ ou l/^ = g^- Donc en tout 

, • • v- BNx-iZ 

point de la courbe, substitution laite, on aura y = — . T 

oui/ :\i:: bn :bne. 

Mais (fig. 6) ¥h = BNE, MF = BN, hi = DG = \l. Donc 
MP = y. Ce qu'il fallait démontrer. 



COROLLAIRE. 



PS étant à BD comme r à PO, on aura PO X PS = ar. 
Soit 1 à c comme le diamètre à la circonférence, et par consé- 
quent a : BNE : *. 1 : £<:, ou BNE = \ac. Et puisque 1 / L 



BNE ; V a ' ac" 6 a ~ a- c- 



ou r = A et PO X PS 

0C 2 



Z 2 

PROPOSITION III. 



c-' 



1 

$0*7 Z# rapport du diamètre à la circonférence = —, la lon- 



c 



gueur d'une corde d'instrument uniformément épaisse — 1, son 
poids = P, le poids qui la tend = G, et la longueur d'un pen- 
dule qui se meut dans une cycloîde — D. 

Je dis que le temps d'une vibration de la corde sera au 
temps d'une oscillation du pendule, en raison sous-doublée de 
PI à c- DG, et le nombre des vibrations de la corde dans le temps 

d'une oscillation du pendule — _JL_ . 

DÉMONSTRATION. 

Première partie. Soit la force, dont la particule Vp est pressée 
au lieu P = A ; son poids = B. On a, lemme II, A I G '. I Vp '. PO, 
et à cause de l'uniformité d'épaisseur, P '. B '. '. I ! Vp, et con- 
jungendo P X A : B X G : : Z : PO, ou A : B : : G X Z : PO X P. 

Maintenant, si la particule Vp oscillait dans une cycloîde, 
dont le périmètre entier fût égal à 2 PS (fig. 5), en vertu d'une 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 95 

force motrice ou d'un poids A, le temps d'une de ses oscilla- 
tions dans la cycloïde serait égal au temps d'une de ses vibra- 
tions sur la corde ; car la force accélératrice de la particule dans 
la cycloïde décroît en raison de la distance au point le plus bas ; 
de même que dans la corde, en raison de la distance au point S; 
et d'ailleurs la force motrice de la particule dans la cycloïde 
serait à son point le plus haut, A, ou telle qu'on l'a supposée 
à la même particule sur la corde. Voy. le corol. de la propos, li 
du liv. I de Newton. 

Mais si l'élément Vp, au lieu de se mouvoir dans une cycloïde, 
dont le périmètre serait égal à 2 PS et la force motrice serait A, 
oscillait dans une cycloïde dont le périmètre fût 2D, en vertu 
de son poids B, par une propriété de la cycloïde, démontrée, 
corol. de la propos, l du liv. I des Princip. math, de Newton, 
la longueur de ce second pendule serait = D. Or, par la pro- 
pos, xxiv, du même auteur, liv. II, les quantités de matière 
suspendues étant égales, le temps d'une oscillation d'un pen- 
dule, dont la longueur est D et dont la force motrice en com- 
mençant est B, est au temps d'une oscillation d'un pendule dont 
la longueur est PS et la force motrice A, en raison composée 
de la sous-doublée de la longueur D à la longueur PS, et de la 
sous-doublée delà force A au poids B. Mais le temps d'une vibra- 
tion de l'élément Vp animé sur la corde, d'une force A, est égal 
au temps d'une oscillation de cet élément dans une cycloïde dont 
le périmètre serait 2 PS et partant PS, la longueur du pendule 
mû en vertu de la même force A, comme nous avons vu. 

Donc le temps d'une vibration de la corde ou de la particule 
Vp animée de la force A, est au temps d'une oscillation d'un 
pendule, dont la longueur est D, et dont la force motrice en 
commençant est B, en raison composée de la sous-doublée de 
la longueur P S à la longueur D, et de la sous-doublée du poids B 
à la force A; c'est-à-dire, en raison sous-doublée de la quantité 

POxPSxP à la quantité G/D, et à cause de PO X PS = — 

c- 

en raison sous-doublée de VI à c~ DG. 

Il ne me reste plus à trouver que le nombre des vibrations 
isochrones, que la corde fait pendant une oscillation du pendule. 
C'est la seconde partie de la démonstration. 

Seconde partie. Soit ce nombre == n; soit T le temps d'une 



96 PREMIER MEMOIRE. 

vibration de la corde ; t le temps d'une oscillation du pendule. 
Le temps d'une vibration de la corde, pris autant de fois qu'elle 
fait de vibrations pendant une oscillation du pendule, doit être 
égal au temps d'une seule oscillation du pendule ; c'est-à-dire, que 

nT = t, ou n : 1 :: t : T. Mais t \ T : : \f~FM : \/PL Donc 

/ r \) 
n : 1 : : \/c- D G : \/PT. Donc » = r W -py. Ce qu'il fallait dé- 



montrer. 



COROLLAIRE I. 



Si l'on compare deux cordes différentes entre elles, c et D 
étant des quantités constantes, les nombres de vibrations faites 

dans un temps donné seront comme \ / ~\ mais les nombres 

de vibrations faites dans un temps donné étant d'autant plus 
grands que le temps d'une seule vibration est plus petit, on a 

V / S : \/I^ :T ' ouT: ^\/? : V / ?' 0Ules 

m • â /PL 

temps des vibrations comme \/ — . 



COROLLAIRE II, 



Le pendule dont la longueur D est de trois pieds huit 
lignes f , ou de ^-pouces, fait une oscillation à chaque seconde, 
et 1 \ c '.'. 113 *. 355. Substituant ces valeurs dans la formule 

c\/ — , on trouve le nombre des vibrations d'une corde dans 
une seconde, à peu près comme fffl/ ' =19,03MW ~. 



RExAI ARQUE I. 



On n'entend dans tout ce calcul, par la longueur et le poids 
de la corde, que la longueur et le poids de la partie interceptée 
entre deux chevalets, et qu'on fait résonner : c'est à l'aide de 
ces chevalets qu'on empêche la corde de frémir. 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 97 

REMARQUE II. 

Quoique les formules de M. Taylor ne paraissent pas d'abord 
applicables à tous les cas, mais seulement à celui où la corde 
vibrante prend une certaine figure, elles sont cependant bonnes 
pour tous ceux où les points de la corde arrivent en même temps 
à la ligne de repos. 

Car, soit (fig. 7) une corde A B, fixe par ses deux extrémités 
en A et en B : si l'on imprime perpendiculairement à chaque 
point de cette corde une certaine vitesse, il est évident que cette 
corde mise en mouvement fera des vibrations. Si les vitesses im- 
primées à chaque point sont telles que tous les points arrivent 
en même temps à la ligne droite AB en faisant leurs vibrations, 
alors le temps de ces vibrations sera le même, quelle que soit la 
vitesse primitive imprimée à chaque point. Ainsi, soit que la 
corde doive prendre la figure donnée par Taylor, soit qu'elle en 
doive prendre une autre, le temps de ses vibrations sera tou- 
jours le même, et par conséquent elle fera entendre le même 
son. Nous nous contentons d'énoncer ces propositions, dont la 
démonstration rigoureuse est difficile et nous mènerait trop loin. 

Il en serait de même si la corde avait d'abord une figure 
ABC, qu'elle eût été obligée de prendre par l'action de quel- 
ques puissances. Car il est évident que, relâchant subitement 
cette corde, elle fera des vibrations autour des points A et B ; et 
que si tous ses points doivent arriver en même temps à la ligne 
droite A B, sa figure ne fait rien à la durée de ses vibrations, ni 
par conséquent au son qu'elle produit, du moins relativement 
à son degré du grave à l'aigu ; quant à sa véhémence et à son 
uniformité, ce pourrait être autre chose. 

Mais il est d'expérience qu'une corde qui a été frappée par 
un archet prend en assez peu de temps une figure telle, que tous 
ses points arrivent en même temps à la ligne de repos. Ainsi 
les formules de Taylor peuvent être regardées comme générales 
et comme exprimant assez exactement le nombre des vibrations 
des cordes. 

Cependant on trouve que, si l'on éloigne une corde de son 

point de repos en la touchant par son milieu, et que ses deux 

parties conservent toujours dans leurs vibrations la figure mix- 

tiligue, ces vibrations seront de plus longue durée que si on 

ix. 7 



98 PREMIER MEMOIRE. 

frappait la corde dans un autre point; ce qui donne lieu de 
croire que ce n'est qu'après un certain nombre de vibrations que 
la corde acquiert une figure telle que tous ses points arrivent en 
même temps à la ligne droite, et que ses premières vibrations 
sont d'autant plus courtes qu'on la frappe plus loin de son 
milieu. C'est apparemment pour cette raison qu'une corde de 
violon que l'on touche à vide près du chevalet, rend un son plus 
aigu que si on la touche par son milieu. 

Il en est de même si le coup dont on la frappe n'est pas 
appliqué avec une certaine modération. Le coup d'archet est-il 
violent, et l'écart de la ligne de repos devient-il sensible, les 
vibrations cessent d'être isochrones, et se font, en commençant, 
un peu plus vite que dans la suite. Il en est encore en cela des 
vibrations des cordes comme des oscillations d'un pendule, qui 
ne sont isochrones que lorsqu'elles sont fort petites. 

11 est inutile d'insister sur les variétés que les suppositions 
qu'on peut faire introduisent dans les formules précédentes. 11 
est évident que le nombre des vibrations d'une corde étant, dans 
un temps donné, comme la racine carrée du poids qui la tend, 
divisé par le produit fait du poids de la corde et de sa longueur, 
si deux cordes sont de même longueur, les nombres de leurs vibra- 
tions dans un temps donné seront comme les racines carrées des 
poids qui les tendent divisés par les poids des cordes ; et ainsi 
des autres hypothèses. 



V. 



Les vibrations d'une corde produisent des ondulations dans 
l'air. L'air agite le tympan ; le tympan transmet son frémisse- 
ment aux nerfs auditifs, et les nerfs auditifs ne font peut-être 
que répéter les vibrations de la corde. Cela supposé, l'oreille est 
un vrai tambour de basque : le tympan représente la peau : les 
nerfs auditifs répondent à la corde qui traverse la base ; et l'air 
fait l'office des baguettes ou des doigts. 

Quoi qu'il en soit, il est certain que la célérité plus ou moins 
grande des vibrations distingue les sons en graves et en aigus. 
Un son est d'autant plus grave, que le nombre des vibrations 
qui frappent l'oreille dans un temps donné est plus petit. Un son 
est d'autant plus aigu, que le nombre des vibrations est plus 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 99 

grand dans le même temps : ceci est d'expérience. Attachez succes- 
sivement différents poids à la même corde, vous en tirerez des 
sons d'autant plus aigus que les poids seront plus grands. Or, 
il est évident que plus les poids sont grands, plus les vibrations 
sont promptes. 

Nous avons donc une façon d'exprimer les rapports des sons 
du grave à l'aigu ; il ne s'agit que de les considérer comme des 
quantités dont les nombres des vibrations produites dans un 
temps donné sont les mesures ; car la longueur d'une corde, sa 
grosseur et le poids qui la tend étant donnés, on a, par les pro- 
positions précédentes, l'expression en nombre des vibrations 
produites dans un temps limité. 

Voici donc ce que l'on entend précisément en musique par 
une octave, une seconde, une tierce, une quarte, etc. Si vous 
pincez une corde, et qu'elle fasse un certain nombre de vibra- 
tions dans un temps donné, quatre vibrations, par exemple, 
trouvez moyen, soit en la raccourcissant, soit en la tendant d'un 
plus grand poids, de lui faire produire huit vibrations dans le 
même temps donné, et vous aurez un son qui sera ce qu'on 
appelle à l'octave du premier. 

Si vous pincez une corde, et qu'elle fasse deux vibrations 
dans un temps donné, trouvez moyen, soit en la raccourcissant, 
soit en la tendant d'un plus grand poids, de lui faire produire 
trois vibrations dans le même temps, et vous aurez l'intervalle 
du grave à l'aigu, que les musiciens appellent une quinte. 

Or, les formules précédentes donneront toujours de combien 
la corde doit être raccourcie ou tendue déplus qu'elle ne l'était. 
Mais il y a des mesures à garder avec nos sens, un tempé- 
rament à observer dans les choses qu'on leur présente. Ils ne 
peuvent embrasser un objet trop étendu; un trop petit leur 
échappe. Tous les sons sensibles sont renfermés dans des 
limites au delà desquelles , ou trop graves ou trop aigus, ils 
deviennent inappréciables à l'oreille. Or, on peut en quelque 
façon fixer ces limites. C'est ce que M. Euler a exécuté ; et, selon 
ses expériences et son calcul, tous les sons sensibles sont com- 
pris en 30 et 7,552, intervalle qui renferme huit octaves; c'est- 
à-dire que, selon ce savant auteur, le son le plus grave appré- 
ciable à notre oreille fait 30 vibrations par seconde, et le plus 
aigu 7,552 vibrations dans le même temps donné. 



100 PREMIER MÉMOIRE. 

En intervalle, en général, est la mesure de la différence de 
deux sons, dont l'un est grave et l'autre aigu. 

Soient trois sons a, b, c; a est le plus grave ; c, le plus aigu ; 
b est moyen entre a et c. Il est évident, par la définition pré- 
cédente, que l'intervalle de akc est fait des intervalles de a à b 
et de b à c. 

Si l'intervalle de a à b est égal à l'intervalle de b à c, ce 
qui arrive toutes les fois que a \ b \ \ b l c, alors l'intervalle 
de a à c sera double de l'intervalle de a à b. 

D'où il s'ensuit que les intervalles doivent être exprimés 
par les valeurs des rapports que les sons ont entre eux. Ainsi 

l'intervalle de a à b doit être exprimé par -; celui de b à c, par 



a 



c 



-; ou, ce qui est encore plus commode, on représentera le 
b 

premier par log. b — log. a ; et le second, par log. c — log. b, 
et faisant a = 2, et b = 3, on aura pour l'expression de l'inter- 
valle que les musiciens appellent une quinte, /3 — /2. D'où 
l'on voit que, l'expression de l'octave étant /2 — 11, l'octave 
et la quinte sont des intervalles incommensurables entre eux; 
en sorte qu'il n'y a aucun intervalle , quelque petit qu'il soit, 
qui les mesure exactement l'un et l'autre, ou aucune aliquote 
commune entre l\ et /f ; car il n'y a aucune puissance x entière 

ou fractionnaire qui soit telle que ( - ) =2. En effet, soit 

x = — . Donc (-) = 2\ Ce qui est impossible. 

11 en sera de même de tous les intervalles qui seront 
exprimés par des logarithmes qui différeront entre eux comme 
Il et II 

Au contraire, on pourra comparer les intervalles qui seront 
exprimés par des logarithmes de nombres, qui seront des puis- 
sances d'une même racine. Ainsi l'intervalle ~ est à l'inter- 
valle | * '. 3 : 2 ; car le premier est 3 / f , et le second 
est 2 / f . 

On a, par la même voie que nous venons de suivre, la faci- 
lité d'ôter un intervalle d'un autre et de connaître l'intervalle 
restant. Si on demande, par exemple, quel est l'intervalle res- 
tant, après qu'on a ôté la quinte de l'octave, j'ôte / 3 — / 2 de 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D' ACOUSTIQUE. 101 

/ 2, et j'ai 2/2-/3. Mais 2 / 2 = / h. Donc 2/2-/3 
= l lx — / 3 ou / 3- ou | , expression de l'intervalle connu sous 
le nom de quarte. 

Lorsque les intervalles sont incommensurables, on peut, à 
l'aide des logarithmes, avoir en nombres leur rapport approché. 
Ainsi / 2 = 0,3010300 et / 3 — / 2 = 0,1760913. L'inter- 
valle de l'octave est donc à l'intervalle de la quinte, comme 
3010300 : 1760913. 

REMARQUE. 

Pour abaisser cette fraction, et avoir des rapports de plus 
en plus approchés de celui qu'on cherche, il faut diviser 3010300 
par 1760913. Il vient pour quotient un entier, plus un reste. 

Soit cet entier = q, et le reste = — . 

m 1 1 

Transformez — en — ; et le quotient trouvé sera q + — . 

m m 

ix s 

Soit le quotient de r + - , le quotient trouvé sera donc 

1 s 1, 

transformé derechef en q + ■ . Changez la fraction - en — 

1 r + s ° t t 

1 s 

1 

et vous transformerez encore le premier quotient en q + -; 

7 

s 
et ainsi de suite. 

Il est évident qu'à chaque transformation on aura un nou- 
veau rapport, plus approché du vrai que le rapport qui l'aura 
précédé. 

Voici maintenant la manière de diviser un intervalle quel- 
conque en parties égales. Prenez le logarithme de cet inter- 
valle, divisez-le en tant de parties que l'on voudra, cherchez 
ensuite, dans la table, le nombre qui correspondra à l'une de ces 
parties. Il est évident que ce nombre aura à l'unité le rapport 
cherché. Ainsi, soit demandé un intervalle trois fois moindre 
que l'octave : je cherche le logarithme de 2, j'en prends la troi- 



102 PREMIER MÉMOIRE. 

sième partie ; je regarde dans la table le nombre correspondant 
à cette troisième partie; et il exprime, par son rapport à l'unité, 
l'intervalle demandé. 

REMARQUE. 

Mais on pourrait chercher pourquoi j'exprime indifférem- 
ment un intervalle par b ou par log. log. a, ces quantités 

n'étant pas les mêmes. 

En voici la raison : - exprime proprement le rapport des 

nombres de vibrations qui constituent les sons : mais le log. b 
— log. a peut être regardé comme exprimant les intervalles, 
puisque si l'on fait glisser un chevalet sous une corde, tandis 
qu'à l'aide d'un archet on en tirera un son non interrompu, on 
entendra ce son croissant, pour ainsi dire uniformément, depuis 
le degré le plus grave ou le son de la corde entière, jusqu'à son 
octave et par delà. 

Du reste, il n'y aurait pas d'inconvénient à ne prendre ces 
expressions logarithmiques que comme une hypothèse. Il n'y a 
pas même d'apparence que M. Euler, qui nous les propose, pré- 
tende les faire valoir davantage; car on ne peut guère calculer 
ou comparer les sons en tant que sensations. Les longueurs des 
cordes et les nombres des vibrations qui les constituent sont 
les seules choses comparables. Mais, pour représenter les inter- 
valles par des logarithmes, il faudrait, par exemple, qu'en 
entonnant une tierce majeure, l'excès de la sensation du der- 
nier son sur la sensation du second, fût double de l'excès de la 
sensation de celui-ci sur le premier. Mais qu'est-ce que cela 
signifie? et quand cela aurait un sens bien précis, qui sait s'il 
est vrai? 

VI. 

La distinction des sons en graves et en aigus n'est pas la 
seule qu'on puisse faire. On les considère encore comme forts et 
faibles. La force du son varie selon la distance au corps sonore. 
Il en est du son comme de la lumière, et, en général, de tout 
ce qui émane d'un point considéré comme centre. Plus la dis- 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 103 

tance à laquelle le son est parvenu est grande, plus il s'est 
affaibli; et cet affaiblissement suit ordinairement la raison des 
carrés des distances ; c'est-à-dire qu'à une distance double il 
est quatre fois plus faible ; neuf fois à une distance triple, seize 
fois à une distance quadruple ; et ainsi de suite, en supposant 
toutefois que sa propagation est libre : car si le son est dirigé 
de quelque côté par des causes particulières, à l'orient, par 
exemple, lorsqu'il tend naturellement à se propager vers le 
midi, la règle n'a plus lieu. 

Si le son se répand et s'affaiblit comme la lumière, il se 
réfléchit aussi comme elle; et il peut arriver qu'à la rencontre 
d'une surface dure et polie, plusieurs fibres sonores se réunis- 
sent dans un même lieu. Lorsque l'on se trouvera dans quel- 
ques-unes de ces chambres artificielles, aux angles desquelles 
des personnes parlent bas et s'entendent, malgré l'intervalle 
qui les sépare, on n'aura qu'à lever les yeux au plafond, et 
l'on apercevra dans sa figure elliptique la raison de ce phéno- 
mène. 

Il est démontré que, si des foyers d'une ellipse on tire deux 
lignes qui se coupent en un point quelconque de cette courbe, 
ces lignes feront sur la tangente en ce point deux angles égaux ; 
c'est-à-dire qu'en considérant l'un comme angle d'incidence, 
l'autre sera l'angle de réflexion. Or, les plafonds de ces chambres 
sont des ellipses dont les interlocuteurs occupent les foyers 
et où les fibres sonores qui partent de leurs bouches achèvent 
la figure 25, planche IV des Sections coniques du marquis de 
l'Hôpital. 

Les excursions d'une corde au delà de la ligne de repos 
peuvent être plus ou moins grandes, sans augmenter ni dimi- 
nuer en nombre dans un temps donné; c'est là ce qui rend le 
son plus ou moins fort, sans changer son rapport à un autre 
son plus ou moins grave. 

Il y a donc trois choses à considérer dans les vibrations: 
leur étendue, qui fait l'intensité ou la véhémence du son ; leur 
nombre, qui le rend plus ou moins aigu ; et leur isochronisme, 
d'où dépend son uniformité. 

J'entends, par son uniforme, celui qui est, pendant toute sa 
durée, également grave ou aigu. Si l'on veut qu'un son soit 
uniforme ou garde en s'éteignant le même rapport à un son 



10/j PREMIER MÉMOIRE. 

donné que celui qu'il avait en commençant, il faut que les vibra- 
tions qui fixent son degré soient isochrones; et, pour cet effet, 
la corde doit être suffisamment tendue, et le coup dont elle est 
frappée, modéré. Sans ces deux conditions, elle s'écartera sen- 
siblement de la ligne de repos ; ses premières vibrations seront 
plus promptes que les suivantes; aussitôt le son ne sera plus 
uniforme, et l'oreille se révoltera. 

Le chagrin de l'organe naît de ce que le défaut d'isochro- 
nisme dans les vibrations rendant le rapport d'un son variable, 
il ne sait en quelle raison ce son qui le frappe est à celui qui le 
précède, l'accompagne ou le suit : ce qui démontre que le plai- 
sir musical consiste dans la perception des rapports des sons. 

REMARQUE. 

Mais cette origine n'est pas particulière au plaisir musical. 
Le plaisir, en général, consiste dans la perception des rapports. 
Ce principe a lieu en poésie, en peinture, en architecture, en 
morale, dans tous les arts et dans toutes les sciences. Lue belle 
machine, un beau tableau, un beau portique ne nous plaisent 
que par les rapports que nous y remarquons : ne peut-on pas 
même dire qu'il en est en cela d'une belle vie comme d'un 
beau concert? La perception des rapports est l'unique fonde- 
ment de notre admiration et de nos plaisirs ; et c'est de là qu'il 
faut partir pour expliquer les phénomènes les plus délicats qui 
nous sont offerts par les sciences et les arts. Les choses qui 
nous paraissent les plus arbitraires ont été suggérées par les 
rapports ; et ce principe doit servir de base à un essai philoso- 
phique sur le goût, s'il se trouve jamais quelqu'un assez 
instruit pour en faire une application générale à tout ce qu'il 
embrasse. 

Mais si vous admettez une fois que le plaisir consiste dans 
la perception des rapports, vous serez contraint de faire un pas 
de plus et de convenir que le plaisir doit varier avec les rap- 
ports et que les rapports les plus simples, se saisissant avec 
plus de facilité que les autres, doivent aussi plaire plus géné- 
ralement. Or, de tous les rapports, le plus simple, c'est celui 
d'égalité : il était donc naturel que l'esprit humain cherchât à 
l'introduire partout où il pouvait avoir lieu; aussi cela est-il 
arrivé : c'est par cette raison qu'on fait les ailes d'un bâtiment 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 105 

égales et les côtés d'une fenêtre parallèles. Si la raison d'utilité 
demande qu'on s'en écarte, on lui obéit, mais c'est comme à 
regret, et l'artiste ne manque jamais de revenir au rapport 
d'égalité dont il s'était écarté. Ce retour, que l'on attribue vul- 
gairement à l'instinct, au caprice, à la fantaisie, n'est autre 
chose qu'un hommage rendu aux attraits naturels de l'harmonie 
et des rapports ; et c'est à lui que nous sommes redevables d'une 
infinité de petits ornements minutieux que l'on traite tous les 
jours d'arbitraires, et qui ne sont rien moins. La seule archi- 
tecture m'en fournirait mille exemples; mais ils seraient ici 
déplacés. 

Je me contenterai d'appliquer mes idées à une observation 
que ceux qui ont quelque habitude d'entendre ou de lire de la 
musique auront faite : c'est qu'ordinairement les sons aigus 
tiennent moins que les graves ; les dessus se précipitent, tandis 
que les basses vont lentement, à moins que le sujet n'exige 
qu'elles doublent le pas. Croit-on que ce soit sans raison que 
les musiciens aient pratiqué de cette manière et que leur caprice 
est la seule règle qu'ils aient suivie? Si on le croit on se 
trompe. 

Ils étaient secrètement guidés par la perception des rap- 
ports : s'ils ont permis aux sons aigus de courir et s'ils ont 
arrêté les sons graves, c'est que les rapports que ceux-ci ont 
entre eux sont plus difficiles à saisir que les rapports de ceux-là, 
tout étant égal d'ailleurs, puisque la corde qui rend des sons 
aigus fait beaucoup plus de vibrations dans un temps donné 
que celle qui rend des sons graves. Voilà pour l'emploi des rap- 
ports simples ; et maintenant voici pour le retour des rapports 
composés aux rapports simples. 

Si l'esprit, qui est naturellement paresseux, s'accommode 
volontiers des rapports simples, comme il n'aime pas moins la 
variété qu'il craint la fatigue , on est quelquefois forcé d'user 
de rapports composés, tantôt pour faire valoir les rapports 
simples, tantôt pour éviter la monotonie, tantôt pour ajouter 
à l'expression, et c'est de là que naît en musique l'emploi que 
nous faisons de la dissonance ; emploi plus ou moins fréquent, 
mais presque toujours nécessaire : mais la dissonance, selon 
les musiciens, veut ordinairement être préparée et sauvée; ce 
qui, bien entendu, ne signifie rien autre chose que, si l'on a de 



106 PREMIER MÉMOIRE. 

bonnes raisons d'abandonner les rapports simples pour en pré- 
senter à l'oreille de composés, il faut revenir sur-le-champ à 
l'emploi des premiers. 

OBJECTION. 

Mais comment se peut-il faire, dira-t-on, que le plaisir des 
accords consiste dans la perception des rapports des sons? La 
connaissance de ces rapports accompagne-t-elle donc toujours 
la sensation? c'est ce qu'il paraît difficile d'admettre; car com- 
bien de gens, dont l'oreille est très-délicate, ignorent quel est 
le rapport des vibrations qui forment la quinte ou l'octave à 
celles qui donnent le son fondamental ! L'âme a-t-elle ces con- 
naissances sans s'en apercevoir, à peu près comme elle estime 
la grandeur et la distance des objets sans la moindre notion de 
géométrie, quoiqu'une espèce de trigonométrie naturelle et 
secrète paraisse entrer pour beaucoup clans le jugement qu'elle 
en porte? 

RÉPONSE. 

Nous ne déciderons rien là-dessus ; nous nous contenterons 
d'observer qu'il est d'expérience que les accords les plus par- 
faits sont formés par les sons qui ont entre eux les rapports les 
plus simples; que ces rapports peuvent affecter notre àme de 
deux manières, par sentiment ou par perception ; et qu'ils n'af- 
fectent peut-être la plupart des hommes que de la première 
manière. 

L'expérience apprend à modérer un archet selon la véhé- 
mence qu'on veut donner aux sons. Quant à la tension des 
cordes, on peut observer la règle suivante : 

11 faut tendre les cordes autant qu'il est possible, sans les 
rompre. Les résistances que des cordes minces d'une même 
matière font à une puissance qui les tire dans le sens de leur 
longueur, sont comme leurs épaisseurs ; et les épaisseurs comme 
les poids divisés par les longueurs. On prendra donc les poids 
tendants en raison composée de la directe des poids des cordes 
et de l'inverse de leurs longueurs. 

Si le poids de la corde = q> sa longueur = a, et le poids 

tendant = p : il faut que p soit comme-, et par conséquent la 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 107 

fraction — est constante. Car V '. p \'. ~ : ^-. Donc -^-~ = — - 
q A a A a 

AP ap 
et -7T = • 

En prenant cette précaution, on pourra se promettre des 
sons également graves ou aigus pendant toute leur durée. 
Voyons maintenant ce qu'il y aurait à faire pour les avoir éga- 
lement forts. 

VII. 

Pour donner à des sons la même véhémence, outre la lon- 
gueur et le poids de la corde, il faudrait considérer encore et 
la force qui la met en mouvement, et le lieu où cette force est 
appliquée. Mais la plupart des instruments à cordes sont fabri- 
qués de manière que la force puisante est la même ; et, pour 
simplifier le calcul, nous supposerons qu'elle agit sur les cordes 
en des lieux semblables, c'est-à-dire, ou aux milieux, ou aux 
tiers, ou aux quarts, etc. 

Cela posé, la véhémence du son ne dépendra plus que de 
la vitesse avec laquelle les particules de l'air viendront frapper 
l'oreille à chaque vibration de la corde. Or, cette vitesse des 
molécules de l'air qui constitue la force du son, est propor- 
tionnelle à la plus grande vitesse de la corde ; et la plus grande 
vitesse de la corde est, selon M. Euler, en raison sous-doublée 
de la directe du poids qui la tend, et de l'inverse de sa lon- 
gueur; c'est-à-dire, en conservant les mêmes expressions que 

ci-devant, comme 1 / y. On lit, page 11 de ses Tentamina 

musicœ : « Vehementia soni pendet a celeritate qua aeris par- 
ticule, quavis chordae vibratione, in aurem impingunt ; hœcque 
ex celeritate chordae maxhna est aestimanda. Est vero haec cele- 
ritas proportionalis radici quadratœ ex pondère chordam ten- 
dente diviso per longitudinem ejus. » D'où il conclut que, pour 

— 

q 

-j , et par conséquent que les poids tendants soient 

comme les longueurs des cordes. « Consequenter, quo soni 



v 



108 PREMIER MEMOIRE. 






fiant aequabiles , necesse est ut pondus tendens semper sit ut 
chordae longitude » 

Mais j'avouerai que, de quelque façon queje me sois retourné, 
je n'ai jamais pu trouver la plus grande vitesse de la corde, comme 
la racine carrée du poids qui la tend, divisé par sa longueur, 
sans supposer la masse de la corde constante. Or, cette suppo- 
sition n'a point été faite, et je doute qu'elle puisse avoir lieu; 
car dans les instruments à cordes de laiton, où l'épaisseur des 
cordes étant la même, elles ne diffèrent que par leur longueur 
et leur tension; et dans ceux où les cordes ont différentes lon- 
gueur, épaisseur et tension, la masse n'est assurément pas la 
même dans chaque corde. 

Si M. Euler entend par la plus grande vitesse de la corde 
celle qu'elle a en achevant sa première demi-vibration, je vais 

ca\/ G 
démontrer que — y est son expression. 

|/ML 



PROBLÈME. 

Trouver la plus grande vitesse de la corde, ou celle quelle 
a en achevant sa première demi-vibration. 

SOLUTION. 

Soient comme dans la fig. 5, BD = a, AG = L, BM = x, PM 

= y, l'arc BP = s, la masse de la corde = M. Le rayon osculateur 

ds dx 
en B = r. Le rayon osculateur en P = — — et le rapport 

1 

de la circonférence au diamètre = — . 

c 

M.P» 

La masse de l'élément pV sera . Car, à cause del'uni- 

E 

formité de la corde, L .* M \\Vp '. la masse de l'élément Vp. 

M.P/? 

Donc cette masse = — - —-. 

Q.Vp 
La force motrice en B est, par le lemme II, . Or la 

r 

force accélératrice étant en raison composée de la directe de la 

force motrice et de l'inverse de la matière à mouvoir, et la 









PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 109 

•x , . . ,.. M.P» . r 

matière a mouvoir étant ici — =-=- , on aura, pour la force âcce- 

,, • n GL 

leratnce en B, --=— . 
Mr 

L 2 

Mais corol. 1, propos. 1, r = — 7. Donc la force accéléra- 

a.c- 

„ G.a.c 2 . 

tnce en B sera — ^ — *. 

Soit DM = 2. 

' , ,,, ,. VI G.a.c 2 DM G. c 1 z 

La force accélératrice en M sera X *p-K = -ttt — • 

Donc, parle principe pdt = du, nommant u la vitesse en M, 

,,, . . G.c-.zdz 
on aura 1 équation suivante — — — = udu; car dt 

= . Donc, intégrant et complétant — = ==- x ( — 

u *2 ML \ 



2 

n , c G.cKa- ac\/G _ 

Donc, lorsque z = 0, on a z* 2 = — ^y-j— et ^* = v .. Ce que 

j'avais à démontrer. 

REMARQUE. 

Mais pour vérifier cette expression de la vitesse, suppo- 
sons-la telle que nous venons de la trouver ; et cherchons, par 
son moyen, le rapport des temps d'une vibration de la corde L 
et d'une oscillation d'un pendule dont la longueur soit D. 

c\/G dz 

Nous avons trouvé u = — = i/^ 2 — -2 ma i s dt = _, 

\/ML v u 

~ , dz\lML \/WL dz 

Donc dt = — — -. * - = Y . ■ x — -7- 



c.\/G. \Ja 2 — z 2 c.)J G \/a~ — z- 

J multiplié par l'élément du quart de cercle BNE, dont 



csj G 
dz 



= est l'expression. Donc le temps d'une demi- vibration 



\/a 2 — z 

\fWh BNE y/ML c_ y/ML 
""cVG X BD V" T^g X 2 _ 2v/G' 

1. iV. B. Dans les différentes formules, les valeurs de l et L sont égales, et 
servent à désigner la longueur de la corde. (Br.) 



110 PREMIER MÉMOIRE. 

Soit maintenant (fig. 8) le pendule G A dont la longueur G A 

= D. La pesanteur == p. L'arc AB = e. AN = x. L'effort en B 

v x AB » x AN »a; ^ . 

est — p-r — . L eliort en N est —rr- K — = Sr- Donc, par le prin- 
vj A G A D 

n ccdx 
cipe pdt = du, on a — — =r — = ud u. Donc, intégrant et 

complétant, u = 1 —— x v^ — a? • Donc dl = — — ■ = -V- 
y/D u \J P 

X — i Donc le temps d'une demi-oscillation = ^-7— X ~. 

\fe* — x> \J p 2 

Donc le temps d'une demi-vibration est au temps d'une demi- 
oscillation, commet—— à -X— X ^-, ou comme \/»ML à \]c- DG. 
2\/G V 7 ^ 2 

Mais la masse multipliée par la pesanteur d'une particule 
est égale au poids ou pM = P. Donc y^ML = y^PL. Donc le 
temps d'une vibration est au temps d'une oscillation, comme 
y/PL : \/c 2 DG. Or c'est précisément ce que nous avons démon- 
tré ailleurs, et ce que M. Euler suppose dans toutes ses propo- 
sitions sur les cordes. 

Cependant, comme il est beaucoup plus vraisemblable que 
je n'entends point cet endroit de M. Euler, qu'il ne l'est qu'il se 
soit trompé, je supposerai qu'afin que la véhémence de deux 
sons soit la même, il faut que les poids tendants soient propor- 
tionnels aux longueurs des cordes; d'où nous déduirons avec 
lui une règle qui peut être d'usage dans la construction des 
instruments. 

G GL L 2 

Conservant toujours les mêmes expressions, y, — , -=-, 

C T C P 

quotient de — divisé par T et le rapport de =- à L, sont tous 

constants : — , parce que les poids tendants doivent toujours 

Là 

être comme les longueurs , pour que la véhémence des sons 

C L 

soit la même; -p-, parce que les poids tendants doivent tou- 
jours être en raison composée de la directe des poids des cordes 
et de l'inverse de leurs longueurs, pour que les sons soient 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 111 

uniformes ; et ces deux raisons constantes , divisées l'une par 

p 

l'autre , donnent le rapport constant de L 2 à P, ou celui de - 

P 

à L. Mais j est l'épaisseur de la corde ; l'épaisseur de la corde 

doit donc être comme sa longueur; et la longueur, comme le 
poids tendant. 

D'ailleurs, le son est, ainsi que nous l'avons démontré, 



comme 



*/p7, et mettant à la place de G et de P leurs pro- 
portionnelles L et L 2 , on trouve le son réciproquement comme 
la longueur de la corde. 

Ainsi, selon le savant auteur que nous avons cité, pour con- 
server à un son l'uniformité, et l'égalité de force entre plu- 
sieurs sons, il faut que le poids tendant, la longueur de la 
corde, et son propre poids, soient tous réciproquement comme 
le son ou comme le nombre des vibrations à produire dans un 
temps donné, la force puisante étant la même. 



REMARQUE. 

Mais tout cela n'est vrai que dans la supposition que l'ex- 
pression de la plus grande vitesse n'est pas telle que nous 

., , . ac\l G , ,, , 

lavons trouvée; car si u = , on aura, pour que les vene- 

y/ M L 

\/ G v^ , . , V /G 

menées soient esrales , . == ; ; et par conséquent ; 

5 \fWh \fmî V H \/ML 

constante. D'ailleurs, lorsque les cordes sont de même matière, 
les masses sont comme les poids; donc, substituant P à M, on 

r~Q~ /~q~ 

aura \ / ^y constante. Or, 1/ yy- est l'expression du son. 

Donc la force puisante étant la même, il faut que les sons 
soient les mêmes pour être également forts, ou des sons diffé- 
rents ne peuvent être également forts , la force puisante étant 
la même; résultat bien différent de celui que donne l'expression 
que M. Euler assigne à u, et cependant assez conforme à l'ex- 
périence. 

On pourrait se proposer ici un problème dont je vais donner la 



112 PREMIER MEMOIRE. 

solution; c'est de trouver le plus grand écart de la corde, la 
force puisante étant donnée. 

PROBLÈME. 

La force ionisante étant donnée, trouver le plus grand écart 
de la corde. 

SOLUTION. 

Soit (fig. 5) F la force puisante. Les points S de la corde 
partiront avec des vitesses qui seront comme S P ; car je suppose 
que la corde prend tout en partant la forme de la courbe musi- 
cale ; et chaque particule de cette corde étant supposée animée 
de sa vitesse initiale, la somme des forces qui en résultera sera 
égale à F. 

Soit u la vitesse en D, — sera la vitesse en S, Pp = rfy, 

Vdy 

et par conséquent la masse Vp = - ^~ , et la quantité de mou- 

E 

u z P d y 
vement en S = — X — =-^. Substituant à dy et à z leurs va- 
a L 

leurs tirées de l'équation de la courbe, l'expression précédente 

u.V.?'ia* (a — x)dx 

T7~ X \Jlax — x* 



se transformera en u ^- r '- a ' x = dont l'intégrale 



est u 'V' r *' a% x J<2 ax x 1 c I u 'il f aut doubler et compléter; 

je dis doubler, parce que l'intégrale prise sans être doublée, ne 
donnerait que la quantité de mouvement de la partie CD. 

On a donc 2ttPr*/i 8 "xfl = 2uVr*a* > {l faut faire é j à 
L L 

F. Mais r = -, donc r = — ; — ; donc l = ■ . 

a. c- c » a c 

ac\l G v tic JG 

Mais u = -ri Donc 11Z = — — — . Or, les cordes étant 

y/ M L 2P \/ML 

supposées de même matière, M = P. Donc a = — X=. Ce qu'il 
1F 2y/PG 

fallait trouver. 

Cette dernière expression peut encore se simplifier ; car nous 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 113 

avons dit que, pour avoir des sons uniformes , il fallait que G 

P FL 

fût comme -; substituant donc cette valeur, il vient a = - — . 

Li z P 

Nous allons passer à quelques autres sons de la première 
espèce, et abandonner les cordes pour n'y revenir que lorsque 
l'analogie des corps sonores dont nous avons encore à parler nous 
y ramènera. 

VIII. 

On peut rapporter à la première espèce de sons les cloches, 
les verges de métaux, et même les bâtons durcis au feu ; mais 
on sait peu de chose sur ces corps. Il est presque impossible de 
déterminer le son d'une cloche par sa forme et son poids. Il 
faudrait entrer dans des considérations vagues sur l'élasticité et 
la cohésion des parties de la matière dont on les fond. Ce que 
l'on peut avancer, c'est que les sons de deux cloches de même 
matière et de figure semblable seront entre eux réciproquement 
comme les racines cubiques des poids ; c'est-à-dire que si l'une 
pèse huit fois moins que l'autre, elle fera dans le même temps 
un nombre double de vibrations ; un nombre triple, si elle pèse 
vingt-sept fois moins ; et ainsi de suite ; car en leur appliquant 
ce que nous avons dit des cordes, et faisant le poids tendant 

P I G 1 

G, comme— , la formule 1 / -— —se réduit à — : mais lors- 

que des corps homogènes sont semblables, leurs poids sont entre 
eux comme les cubes de leurs -côtés homologues; et par consé- 
quent leurs côtés homologues comme les racines cubiques de 
leurs poids; donc les nombres de vibrations produites dans un 

1 1 

temps donné étant comme , elles seront aussi comme , . 

F L y P 

Quant aux verges sonores, si, pour estimer le rapport de 
leurs sons, il ne faut avoir égard qu'à leurs longueurs, comme 
M. Euler le prétend; s'il faut considérer les fibres qui les com- 
posent comme autant de cordes qui font leurs vibrations séparé- 

/ T" 
ment; s'il faut négliger la force tendante, la formule A 



V 



P L 



devient alors 1 / — ■ — . Mais si les verges sont semblables et 
ix. 8 



ll*i PREMIER MEMOIRE. 



'. Donc 1 / 



de même matière, P sera comme IA Donc W __ se réduit à 

\ t L 
1 

YJ-; c'est-à-dire, que les nombres des vibrations, produites 

dans un temps donné, seront réciproquement comme les carrés 
des longueurs. 

REMARQUE. 

Mais, dira-t-on, pourquoi négliger, dans le cas des verges, 
la force tendante que l'on fait entrer en calcul lorsqu'il est ques- 
tion des cloches? 

C'est que la raideur des verges est si grande, relativement à 
la force puisante qui les fait résonner, qu'on peut, sans erreur 
sensible, traiter comme constante la force qui les tend. Mais il 
n'en est pas ainsi des cloches : la figure d'une cloche s'altère 
sensiblement quand elle est en volée; de ronde qu'elle était en 
repos, le coup du battant la rend ovale; et l'œil aperçoit cet 
effet, qui sera d'autant moins sensible, que le poids de la cloche 
sera grand, eu égard à son diamètre; c'est-à-dire, que la force 

p 

tendante peut être supposée comme -y-. 

La dilatation et la percussion subite de l'air, qui sont les 
deux causes des sons de la seconde espèce, agissent à peu près 
de la même manière. 

L'extrême vitesse de l'air, dans la dilatation, ou celle d'un 
corps mû, dans la percussion, donne lieu à une compression : 
l'air comprimé tend à se restituer dans son état naturel, mais 
d'un mouvement accéléré en vertu duquel il exerce des vibra- 
tions semblables à celles d'une corde. Or, c'est par ces vibrations 
qu'il faut expliquer le bruit ou plutôt le son des vents, du ton- 
nerre, de la poudre à canon, et de tout corps lancé dans l'air 
avec vitesse. Mais comme il est impossible d'appliquer à ces 
phénomènes le calcul, je passe aux sons de la troisième espèce, 
après avoir observé qu'il y a entre le bruit et le son une grande 
différence. 

Le bruit est un ; le son au contraire est composé : un son ne 
frappe jamais seul nos oreilles; on entend avec lui d'autres 
sons concomitants qu'on appelle ses harmoniques. C'est de là 
que M. Rameau est parti, dans sa Génération harmonique ; 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 115 

voilà l'expérience qui sert de base à son admirable système de 
composition, qu'il serait à souhaiter que quelqu'un tirât des 
obscurités qui l'enveloppent, et mît à la portée de tout le monde, 
moins pour la gloire de son inventeur, que pour les progrès de 
la science des sons. 



IX. 

Plus la cause d'un phénomène est cachée, moins on fait 
d'efforts pour la découvrir. Mais cette paresse, ou ce décourage- 
ment des esprits, n'est ni le seul, ni peut-être le plus grand 
obstacle à la perfection des arts et des sciences. Il y a une 
sorte de vanité qui aime mieux s'attacher à des mots, à des 
qualités occultes, ou à quelque hypothèse frivole, que d'avouer 
de l'ignorance; et cette vanité leur est plus funeste encore. Bien 
ou mal, on veut tout expliquer; et c'est grâce à cette manie, 
que l'horreur du vide a fait monter l'eau dans les pompes ; que 
les tourbillons ont été la cause des mouvements célestes; que 
l'attraction sera longtemps encore celle de la pesanteur des 
corps; et, pour en revenir à mon sujet, qu'on avait attribué 
jusqu'à présent au frémissement de la surface intérieure du 
tuyau le son et les autres propriétés des flûtes. Ces instruments 
avaient beau rendre le même son , quoique l'épaisseur, la 
matière et l'ouverture en fussent différentes, on s'en tenait 
opiniâtrement à un système que la diversité seule de la matière 
était capable de renverser. 

Enfin M. Euler, après avoir soigneusement examiné la struc- 
ture des flûtes, trouva une manière d'en expliquer les effets, 
aussi solide qu'ingénieuse. Ce morceau de physique est peu 
connu, quoique ce soit un des plus beaux que nous ayons ; ce 
sont ces deux motifs réunis au besoin que j'en ai pour les consé- 
quences que j'en tirerai, qui me déterminent à l'insérer ici. 

La flûte est composée, ainsi que les tuyaux appelés, dans 
un buffet d'orgue, tuyaux à bouche ou de mutation, du pied 
ABE qui est en bec ou en cône (fig. 9j; c'est ce bec qui intro- 
duit le vent qui fait résonner le tuyau. A ce pied est joint le 
corps EDDC du tuyau. 11 y a entre le pied et le corps un 
diaphragme EF percé d'une ouverture FB par où le vent 
s'échappe. On appelle cette ouverture lumière. Enfin, au-dessus 



116 PREMIER MÉMOIRE. 

de cette ouverture est la bouche BG du tuyau. C'est une 
espèce de fenêtre dont la lèvre d'en haut G G, qui est en biseau, 
coupe le veut au sortir de la lumière, et n'en admet dans le 
tuyau qu'une couche légère. Telle est aussi la figure des anches, 
et celle que prennent les lèvres au défaut d'anches ; ce qui fait 
rentrer les flûtes traversières et autres dans la classe des flûtes 
à bec ou tuyaux de mutation. 

Il faut observer de plus que, dans les instruments à vent, 
les parois intérieures sont dures et polies, et que l'air n'y ren- 
contre aucun obstacle. 

Il suit de cette construction que l'air , au sortir de la 
lumière, rase la surface intérieure du tuyau et comprime celui 
dont il était rempli. Cet air comprimé se dilate à son tour; et 
le son est produit par ces vibrations réciproques qui naissent de 
l'inspiration, et qui durent autant qu'elle. 

Cela supposé, dit M. Euler, cherchons le son d'une flûte 
dont la longueur et la capacité soient données, et renonçons à 
cette explication, si la solution de ce problème ne s'accorde pas 
avec les expériences. 

Le corps sonore dont les vibrations transmises à l'air 
viennent frapper notre oreille, c'est l'air même contenu clans le 
tuyau, dont la quantité se déterminera par la longueur et la 
capacité de la flûte. 

La pesanteur de l'atmosphère qui contraint l'air, dont la 
flûte est remplie, d'exercer des vibrations, fait ici la fonction de 
poids tendant ; et ce poids sera connu par la hauteur à laquelle 
le vif-argent est suspendu dans le tube de Torricelli. 

Yoilà donc le cas des flûtes réduit à celui des cordes, et 



V PL 
Soit a la longueur d'une flûte, b* son ouverture, le rapport 



soumis à la formule , 



n 



de la pesanteur de l'air à celle du vif-argent — ; la hauteur du 

mercure dans le baromètre k; c'est-à-dire que nous avons une 
coi'de dont la longueur est «, le poids ?nab 2 , et la tension 
égale à la pression de l'atmosphère. Mais les pressions des fluides 
sont, comme on le démontre en hydrodynamique, comme les 
bases multipliées par les hauteurs. La base est ici b i , et la hau- 
teur k' y donc le poids tendant est comme nkb 1 ; et par con- 



PRINCIPES GENERAUX D'ACOUSTIQUE. 117 

séquent le nombre des oscillations faites dans une seconde, 

355 4 / 881 nkb' 2 355 4 / 881 nk 

comme âtï\ / .77 "Ti — tt*—\ -^i = au son qu il 

113 y *lha x mab 2 113 a y 2lim 

fallait déterminer. 

Or, la raison de m à n étant toujours à peu près la même, 
et les différentes températures de l'air n'influant pas considéra- 
blement sur la hauteur k, les sons des flûtes cylindriques ou 
prismatiques seront entre eux réciproquement comme les lon- 
gueurs ; car, effaçant toutes les constantes , l'équation précé- 

1 

dente se réduit à -. 
a 

Mais entrons dans le détail des phénomènes; c'est lui qui 
ruine ou soutient une hypothèse. Cherchons donc, en demeu- 
rant dans celle de M. Euler, comment le son d'une flûte dont 
la longueur est donnée, est au son d'une corde dont la longueur, 
le poids et la tension sont connus. Si l'expérience et le calcul 
conservent entre la corde et la flûte l'unisson que nous y suppo- 
serons, il en résultera, pour la théorie que nous venons d'expo- 
ser, un grand degré de certitude. 

n 

Soit la plus grande valeur de — dans les temps chauds 
1 m r 

12 000; sa plus petite valeur dans les temps froids 1000; la 

plus grande hauteur k du mercure dans le baromètre 2 460 ; sa 

plus petite hauteur 2 260. Donc, le baromètre et le thermomètre 

étant l'un et l'autre à leurs plus grandes hauteurs, le son d'une 

960 771 

flûte quelconque a sera comme ; et, lorsqu'ils seront à 

840 714 

leurs plus petites hauteurs, comme — ; et prenant un 

900 000 
milieu entre ces deux expressions, on aura pour le 

nombre des vibrations, et par conséquent le son d'une flûte a, 
clans les temps ordinaires, lorsqu'il ne fait ni bien froid 
ni bien chaud. Donc une flûte qui fait 100 vibrations par 
seconde, a 9 000 scrupules ou 9 pieds du Rhin de longueur. 
Donc une flûte qui ferait 118 vibrations par seconde, et qui 
résonnerait le c ou le C sol ut, aurait 7 627 scrupules ou 1\ pieds 
du Rhin de longueur : ce qui s'accorde avec l'expérience; car 



118 PREMIER MÉMOIRE. 

c'est en effet cette longueur que l'on donne aux tuyaux que l'on 
prend pour le C sol ut. 

Mais, dira-t-on, ce n'est pas 1\ pieds qu'on leur donne, 
mais 8 pieds communément. 

J'en conviens; mais il faut négliger cette différence; car, 
selon la température de l'air, le tuyau rendra des sons qui seront 
entre eux dans la raison des nombres 8A0 71/i, 960 771, ou dans 
le rapport de 8 à 9 ; ce qui prend plus d'un demi-pied sur la 
longueur entière du tuyau. 

Ces altérations successives dans le son d'une même flûte 
achèvent de confirmer le système de M. Euler : car les musiciens 
éprouvent tous les jours, dans la comparaison qu'ils ont à faire 
des instruments à corde avec les instruments à vent, que, poul- 
ies mettre à l'unisson, il faut tantôt diminuer, tantôt augmenter 
la tension des cordes; et que la plus grande différence est d'un 
ton majeur entier; intervalle exprimé par le rapport de 8 à 9. 

On observe encore que les flûtes ont plus de haut dans un 
temps serein et chaud, que dans un temps froid et orageux, et 
qu'elles deviennent un peu plus aiguës pendant qu'on en joue. 
Ces deux phénomènes partent de la même cause : c'est que la 
chaleur naturelle de l'air dans un temps serein, ou celle qu'il 
reçoit pendant l'inspiration, rend ses vibrations un peu plus 
promptes ; et par conséquent le son un peu plus aigu ; et 

d'ailleurs le poids de l'air m étant moindre, la fraction — est 
1 m 

plus grande, et par conséquent le nombre des vibrations plus 

grand. 

La force du son dépend, dans les flûtes, de la violence de 
l'inspiration et du rapport de la capacité du tuyau à sa lon- 
gueur. Il en est encore en cela de ces instruments comme des 
cordes : la longueur et l'épaisseur de celles-ci répondent à la 
longueur et à la capacité de ceux-là. 

Toute corde n'est pas propre à rendre tout son. Il lui faut 
quelquefois une certaine grosseur pour un son donné. On ne 
peut pas non plus augmenter ou diminuer à discrétion la capa- 
cité d'une flûte de longueur donnée; il y a des limites au delà 
desquelles elle ne résonne plus; mais appliquant aux tuyaux à 
bouche ce que nous avons dit de la longueur, du poids et de la 
tension des cordes, pour en tirer des sons uniformes, il faut 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 119 

faire la base ou la capacité proportionnelle à la longueur, et la 
longueur proportionnelle à la pression de l'atmosphère, qui est 
toujours proportionnelle à l'ouverture. 

Quant à l'inspiration, elle a aussi ses lois. Trop faible, la flûte 
ne rend point de son ; trop forte, elle fait résonner la flûte une 
octave au-dessus de son ton. Plus forte encore, elle rendra la 
douzième, la quinzième, et ainsi de suite. 

Pour découvrir le rapport de ces degrés successifs, nous 
serons forcés de revenir aux cordes, et d'en examiner quelques 
propriétés. En attendant, nous observerons que la force du son 
dans les flûtes étant proportionnelle à celle de l'inspiration, 
plus l'inspiration sera violente, le son demeurant le même 
quant au degré du grave à l'aigu, plus les vibrations de l'air 
contenu dans le tuyau seront grandes, sans toutefois qu'elles en 
deviennent plus fréquentes. Mais la grandeur ou l'amplitude des 
vibrations est tellement déterminée par la capacité ou le diamètre 
de la flûte, que le même son ne peut pas subsister et conserver 
son degré dans toutes les variations possibles de l'inspiration. 
Il faut même qu'après avoir passé successivement par différents 
degrés du grave à l'aigu, il s'éteigne entièrement. 

X. 

Ce paragraphe sera sans doute un des meilleurs de ce mé- 
moire. Je le dois presque en entier à M. de Fontenelle. Cet 
auteur dit ingénieusement à son ordinaire, Hist. de VAcad., 
année 1700, qu'une recherche ou même une découverte n'est, 
pour ainsi parler, que l'épisode d'une autre. M. Sauveur, ajoute- 
t-il, en examinant la théorie de certains instruments qui vont par 
sauts et passent irrégulièrement d'un ton à un autre, fut obligé, 
pour en rendre raison , de recourir à des expériences qui lui 
produisirent un phénomène dont il fut extrêmement surpris; car 
quel philosophe aurait cru qu'un corps, mis en mouvement de 
manière que toutes ses parties y doivent être , en conserve 
cependant quelques-unes immobiles dans de certains inter- 
valles, ou plutôt en rend quelques-unes immobiles par une dis- 
tribution singulière qu'il semble faire entre elles du mouvement 
qu'il a reçu? 

Si une corde d'instrument est tendue sur une table, et qu'un 



120 PREMIER MÉMOIRE. 

chevalet mobile qui glisse sous la corde soit arrêté à quelqu'un 
de ses points, en sorte que, quand on pincera par le milieu l'une 
des deux parties déterminées par la position du chevalet, l'autre 
ne participe point du tout à l'ébranlement; on sait que le ton 
de la partie pincée sera au ton de toute la corde, en raison des 
longueurs de cette partie et de la corde entière. Si cette partie 
est J, elle sera à la double octave en haut de toute la corde. Si 
elle est ~, elle sera à son octave; et si au lieu de pincer |, on 
pinçait la partie |, il est encore indubitable que les longueurs 
de cette partie et de la corde entière étant comme 3 à 4, l'une 
résonnerait la quarte de l'autre. 

Mais si le chevalet n'empêche pas entièrement la communi- 
cation des vibrations des deux parties ; si ce n'est qu'un obstacle 
léger, comme le bout d'une plume; si la corde est menue; les 
deux parties, quoique inégales, rendront le même ton et forme- 
ront le même intervalle avec la corde entière. 

Il ne serait pas étonnant qu'elles fussent toutes deux à 
l'unisson de la corde entière ; on concevrait alors que l'obstacle 
léger ne les empêcherait pas de faire les mêmes vibrations que 
la corde entière, et qu'il ne tiendrait lieu de rien. Mais il est 
effectivement obstacle; il détermine les parties de la corde à être 
effectivement parties, et à rendre un son différent de la toute; 
et le merveilleux est qu'il laisse le même ton à des parties iné- 
gales. Si, par exemple, l'obstacle est au quart de la corde, non- 
seulement ce quart étant pincé, rend la double octave aiguë de 
la toute, mais l'autre partie, qui est trois quarts et qui devrait 
donner la quarte de la toute, donne la même double octave. 

Sur ce phénomène si bizarre, M. Sauveur imagina que, 
puisque f rendaient le même ton que |, ils ne devaient pas faire 
des vibrations proportionnées à leurs longueurs; qu'il fallait 
qu'ils se partageassent en trois parties, égales chacune au pre- 
mier quart, et qui fissent chacune leurs vibrations séparément. 
En ce cas, c'eût été la même chose que si l'on eût pincé à la fois 
ces trois parties égales; elles eussent été toutes à l'unisson entre 
elles et le premier quart , c'est-à-dire à la double octave aiguë 
de la corde entière. Mais, cela supposé comme vrai, il y aurait 
donc eu nécessairement entre les vibrations de deux parties 
égales un point immobile qui ne suivait ni l'une ni l'autre vibra- 
tion , et par conséquent deux points immobiles sur les f de la 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 121 

corde, et trois dans la corde entière; en comptant pour un de 
ces points celui où est posé l'obstacle léger, parce qu'il est effec- 
tivement entre deux vibrations. M. Sauveur appelle ces vibra- 
tions partielles et séparées, ondulations; leurs points immo- 
biles, nœuds ; et le point du milieu de chaque vibration, le ventre 
de l'ondulation. 

Lorsque M. Sauveur apporta à l'Académie cette expérience 
de deux tons égaux sur les deux parties inégales d'une corde, 
elle y fut reçue avec tout le plaisir que font les nouvelles décou- 
vertes; mais quelqu'un de la compagnie se souvint qu'elle était 
déjà dans un ouvrage de M. Wallis. Quant à la pensée des nœuds, 
qui n'était qu'un petit système, on trouva dans l'assemblée le 
moyen d'éprouver si elle était vraie. On mit sur les points de la 
corde où, suivant la supposition, se devaient faire les nœuds et 
les ventres des ondulations, de très-petits morceaux de papier à 
demi plies, qui pouvaient tomber sans peine au moindre mou- 
vement. On pinça la corde, et l'on vit avec contentement, et 
même avec admiration, que les petits papiers des ventres tom- 
bèrent aussitôt, et que ceux des nœuds demeurèrent en place. 
Dans la suite, pour les distinguer mieux, on fit les uns rouges, 
et on laissa les autres blancs; de sorte que les rouges et les 
blancs étaient disposés alternativement; et l'on vit toujours qu'il 
n'y avait que ceux d'une couleur qui tombassent. Les points, qui 
d'espace en espace se maintiennent immobiles entre tous les 
autres points qui se meuvent, et dans un corps qui aurait dû 
prendre du mouvement selon toute sa longueur, auraient été 
sans doute une grande merveille pour un physicien qui n'y 
aurait pas été préparé et amené par degrés. 

Il paraît par là que l'obstacle léger, placé, comme nous 
l'avons supposé jusqu'ici, sur un quart de la corde, n'empêche 
pas, à la vérité, la communication des vibrations de deux par- 
ties de la corde, parce qu'il est léger; mais qu'au moins il em- 
pêche une communication facile, parce qu'il est obstacle. Il 
détermine d'abord les deux parties à faire séparément et indé- 
pendamment l'une de l'autre, leurs vibrations. Mais comme elles 
sont inégales, la plus petite fait ses vibrations beaucoup plus 
vite; et parce qu'elle communique toujours avec l'autre, qui est 
beaucoup plus lente, elle la hâte et la force à suivre son mou- 
vement. Or cette partie plus grande ne peut jamais, à cause de 



122 PREMIER MÉMOIRE. 

sa longueur, faire ses vibrations en même temps que la plus 
petite, et lui obéir, à moins qu'elle ne se partage en parties 
toutes égales à cette partie qui domine à cause de sa vitesse. 

Si au lieu de mettre l'obstacle sur f, on le met sur |, *, 
{, etc., ce sera toujours la même chose, et le ton des |, J-, |, etc., 
ne sera que celui de |, -J, etc.; en un mot, l'obstacle léger 
étant posé sur une partie aliquote quelconque de la toute, c'est 
elle seule qui donne le ton à la partie plus grande qui est de 
l'autre côté. 

Mais si l'obstacle n'est point sur une partie aliquote ; par exem- 
ple, si la corde ayant cinq parties, il est sur les |, ces f forçant 
d'abord les f qui sont de l'autre côté à prendre une vitesse égale 
à la leur, ces f ne la peuvent prendre qu'en s'accourcissant et 
en s'égalant aux |. 11 reste donc |, qui est la plus petite partie, 
et dont les vibrations sont les plus promptes. Cette petite partie, 
qui n'a point été déterminée d'abord par la position de l'ob- 
stacle, et qui ne se forme que dans la suite et par une consé- 
quence de la formation des autres, ne laisse pas de donner la 
loi à tout le reste ; et les f , et les f ne rendront le ton que de 1. 
Si l'obstacle était mis sur {, il est évident, par la même raison, 
qu'elle se partagerait aussi en sept parties; c'est la même chose 
pour tous les autres cas semblables. 

En appliquant cette hypothèse sur trois vingtièmes, il semble 
que ces ^ partageant d'abord la corde en parties égales à elles, 
il resterait pour petite partie qui devrait dominer le reste ^ 
ou î^, et qu'ainsi la corde se partagerait en dixièmes. Mais il 
faut remarquer que l'obstacle doit toujours former un nœud à 
l'endroit où il est, parce qu'effectivement il arrête en partie les 
vibrations, et qu'il est le premier principe qui les change. Or, 
dans l'hypothèse présente, si la corde se partageait en dixièmes, 
l'obstacle se trouverait sur un ventre, et non sur un nœud ; ce 
qui est impossible; et par conséquent il faut que la corde se 
partage en vingtièmes. 

Donc, que l'obstacle soit mis sur une partie aliquote ou non, 
la corde se partagera toujours dans le nombre de parties marqué 
par le dénominateur de la fraction. 

Il s'ensuit de là que quelque différentes que soient les 
parties où l'on met l'obstacle, le ton est le même toutes les fois 
que le dénominateur de la fraction est nécessairement le même. 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 



123 



Par exemple, la corde étant de vingt parties, il sera indifférent 
de mettre l'obstacle sur f , A, ^, ^, fj, ||, ±i, if. Mais non 
pas sur-^j, g^, {j, etc., parce que ces fractions pouvant se 
réduire, le dénominateur n'est pas nécessairement le même. 

En faisant couler l'obstacle sous les 20 divisions delà corde, 
il est aisé de voir quels sont les nœuds ou intervalles des sons 
des différentes parties de la corde, comparés au son de la corde 
entière. En voici une petite table tirée de Y Histoire de V Aca- 
démie. 

TABLE. 



Partie de la corde divisée en 
v ingtièmes. 



J_ J_ J 9 11 13 17 19 

20' 20' 2 0' 2 0' 20' 20' 20' 20* 



Intervalles rendus par les dif- 
férentes parties relativement 
à la corde entière. 

-~ est la quatrième octave de 1. 
î£ et Yâ sont entre eux comme 
Il à 5, expression de la tierce majeure. C'est-à-dire que si l'on 
divise une corde 1 en vingtièmes, et que si l'on met d'un côté 
d'un obstacle léger ^, et de l'autre f|, ou h et 20' ou ifa et 
H, etc., les sons rendus par les deux parties de la corde feront 
une tierce majeure avec la quatrième octave de la corde entière. 
| est la troisième octave de 1. Or les sons 
rendus par \ et ^, sont entre eux réciproque- 
ment comme ces longueurs, c'est-à-dire, 
comme 8 à 10, ou h à 5, tierce majeure. Donc les parties de la 
corde entière ^ et ff ou ~ et ■— divisée par un obstacle léger, 
donneront des sons qui seront à la tierce majeure de la troi- 
sième octave aiguë de la corde entière. 

~ \ est la seconde octave de 1. Mais les sons 

■j rendus par \ et ~, sont entre eux réciproque- 

ment comme ces longueurs, ou comme k à 5, 
c'est-à-dire qu'ils seront à la tierce majeure de la seconde 
oc lave de 1 ou de la corde entière. 



Ou 



20 

1 

1 



REMARQUE. 



Une expérience qui méritait bien d'être faite , et qu'il ne 
paraît pas qu'on ait tentée, c'eût été de diviser la corde entière 



124 PREMIER MÉMOIRE. 

en parties égales, et une de ces parties égales en deux autres 
qui eussent un rapport incommensurable entre elles, comme 
celui de 1 à \/ 2, ou \J 3, ou \J 5; et de laisser l'incommensu- 
rable d'un côté de l'obstacle léger; et le reste de la corde, de 
l'autre. 

QUESTIONS. 

Si les deux parties, dans lesquelles la corde entière est 
divisée par l'obstacle léger, sont incommensurables entre elles, 

1° Quel sera le son rendu par les deux parties? 

2° Quel rapport aura ce son avec celui de la corde entière? 

3° Y aura-t-il sur la corde pincée, après avoir ainsi placé 
l'obstacle léger, des ondulations, des nœuds, des ventres et des 
points immobiles? 

h° Dans la supposition qu'il y ait des nœuds, où seront-ils 
placés? 

RÉPONSE. 

Lorsque les parties de la corde sont incommensurables, 
n' arriver a- t-il pas un phénomène analogue à celui que rap- 
portent quelques auteurs d'optique, qu'il a si fort embarrassés? 
C'est la vision confuse de l'objet, lorsque les rayons réfléchis ou 
rompus entrent dans l'œil convergents, c'est-à-dire comme s'ils 
venaient d'un point placé derrière l'œil. Si cela est, voilà des 
choses communes entre deux sensations d'une espèce bien dif- 
férente. 

Il est évident qu'en continuant la Table précédente, le mou- 
vement de l'obstacle léger, toujours promené de l'une de ces 
parties à l'autre, produirait une suite irrégulière de tons, tantôt 
les mêmes, tantôt différents; et qu'un instrument de musique, 
en qui il se trouverait quelque chose de pareil, ferait ce qu'on 
appelle des sauts, et passerait d'un ton à l'autre, ou reviendrait 
au même, sans aucune proportion sensible, sans degrés succes- 
sifs, et contre toutes les règles connues. Aussi la trompette 
marine, qui n'est qu'un monocorde, où le doigt tient lieu de 
l'obstacle léger, a-t-elle de ces bizarreries qui avaient été inex- 
plicables jusqu'à M. Sauveur, et qui deviennent fort claires par 
le système des ondulations. La trompette ordinaire, le cor de 
chasse, les grands instruments à vent, sont pareillement sujets 
à ces irrégularités ; elles naissent de la violence de l'inspiration. 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 125 

Si les deux moitiés de l'instrument font séparément leurs oscil- 
lations, le son monte à l'octave. Si, la force de l'inspiration 
étant augmentée, les tiers de l'instrument, ou plutôt de l'air 
qu'il contient, font séparément leurs oscillations, on aura la 
douzième. Si on augmente successivement l'inspiration, et qu'on 
fasse osciller les |, les | et les |, etc., l'instrument fera des sauts, 
et rendra des sons dont il est facile de connaître le rapport au 
son le plus grave. 

La division de l'air contenu dans les tuyaux des flûtes, suit 
cette progression : 1, £, |, J, -J, |, \ , | , etc.; et quoique la 
nature des cors de chasse, des clairons et des trompettes ne 
soit pas tout à fait la même que celle de ces instruments, l'inspi- 
ration produit en eux les mêmes divisions. D'où il est aisé de 
conclure qu'ils n'ont aucun son moyen entre la première octave 
et la seconde; qu'un seul son moyen, entre la seconde octave 
et la troisième; que trois sons moyens, entre la troisième octave 
et la quatrième, etc. 

On peut proposer ici un problème. La longueur de la flûte 
et son ouverture étant données, trouver la force de l'inspiration, 
pour que l'instrument fasse des sauts, passe, par exemple, de 
la première octave 1 à la seconde |. 

Voici comment je le résous. Il est à présumer que les deux 
parties de l'air contenu dans l'instrument ne commencent à 
osciller séparément que lorsque l'inspiration a été assez forte 
pour donner à l'air entier la plus grande vibration qu'il peut 
exercer, et le couper, pour ainsi dire, en deux parties égales. 
Mais, en considérant, comme nous avons fait jusqu'à présent, et 
comme le calcul et l'expérience nous y autorisent, l'air contenu 
dans la flûte comme une corde dont le poids de l' atmosphère 
était le poids tendant, il est évident que la plus grande oscilla- 
tion de l'air contenu dans la flûte répondra au plus grand écart 
de la corde. Or, nous avons trouvé le plus grand écart de la 
corde, la force puisante étant donnée; nous trouverons donc ici, 
par la même voie et par la même formule, la force puisante ou 
la violence de l'inspiration, si le plus grand écart est donné. 
Mais le plus grand écart est donné, c'est le diamètre de l'ouver- 
ture de la flûte ; donc nous aurons la violence de l'inspiration ou 

la force puisante F = — — . 



126 PREMIER MEMOIRE. 

La même formule aura lieu pour tous les autres sauts, eu 
supposant la flûte raccourcie: ainsi veut-on avoir la violence de 
l'inspiration, pour que l'air contenu se divise en trois parties, 
€t par conséquent pour que la flûte fasse le saut |; on n'a qu'à 

2L 

employer dans la formule au lieu de L, -=r- ; et ainsi des autres 

sauts. 

On observera que tout ce que j'ai dit jusqu'à présent, con- 
cerne les tuyaux prismatiques et cylindriques. Il serait peut- 
être plus difficile de déterminer leurs sons, s'ils étaient sup- 
posés de quelque figure dont les côtés fussent convergents ou 
divergents. Mais on pourrait toujours rapporter l'air qu'ils 
contiendraient à une corde, le poids de l'atmosphère au poids 
tendant, et résoudre les problèmes par les formules que nous 
avons données. 

On peut tirer , de ce que nous avons dit sur les flûtes , 
une manière de fixer le son. Ce sera le sujet de ce dernier 
paragraphe. 

XI. 

Avant qu'une corde, dont la longueur est *2, soit accourcie 
jusqu'à n'être plus que 1, c'est-à-dire à l'octave en haut du son 
qu'elle rendait auparavant, elle peut passer par autant de divi- 
sions que l'on voudra. M. Sauveur, dans son nouveau système 
de musique, fixe ce nombre de divisions à Zi3 ; et ces A3 parties, 
qu'il appelle mérides et qui remplissent toute l'étendue de l'oc- 
tave, donnent les tons les plus sensibles et les plus ordinaires 
qui y soient compris. Mais si l'on veut aller à des divisions de 
sons plus délicates, il faut encore diviser chaque méride en 
7 parties, qui s'appelleront eptamérides, et l'on aura par con- 
séquent dans une octave, 301 eptamérides. 

Les vibrations de deux cordes égales doivent toujours aller 
ensemble, commencer, finir, recommencer dans le même instant. 
Mais celles de deux cordes inégales doivent être tantôt séparées 
et tantôt réunies, et d'autant plus longtemps séparées, que les 
nombres qui expriment l'inégalité de ces cordes seront plus 
grands. Car, que deux cordes soient entre elles comme 1 à 2, 
et qu'elles commencent en même temps leurs vibrations, il est 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 127 

évident, partout ce que nous avons dit jusqu'à présent, qu'après 
deux vibrations de la plus courte et de la plus aiguë, et une 
vibration de l'autre, elles recommenceront à partir ensemble, 
et qu'ainsi, sur deux vibrations de la plus courte, il y aura tou- 
jours une réunion de vibrations de toutes les deux. Si elles 
étaient comme 2/i à 25, il n'y aurait une réunion de leurs vibra- 
tions qu'à chaque 25 e vibration ; et il est clair que, pour de plus 
grands nombres, les réunions sont encore plus rares. 

Voilà bien des rapports, mais rien d'absolu. Pour s'entendre, 
il faudrait fixer un terme au-dessus duquel on prit les tons 
aigus, et au-dessous les tons graves. A cet effet, on s'est servi 
et on se sert encore d'un petit tuyau de bois ou de métal, ajusté 
à l'extrémité d'un soufflet chargé d'un poids qui en chasse l'air 
et qui fait résonner le tuyau. Cet instrument s'appelle un ton. Ce 
nom lui vient de son usage, car c'est par son moyen que l'on 
détermine le ton sur lequel les voix et les instruments doivent 
s'accorder clans un concert; et comme les musiciens souhaitent 
que ce ton soit toujours le même, ils supposent que l'instrument 
dont ils usent pour le retrouver d'un jour à l'autre, le rend 
exactement : supposition qui n'est pas vraie, à la rigueur ; car 
1° un tuyau d'orgue de quatre pieds, qui par sa nature est 
beaucoup plus juste qu'un petit instrument de bois ou de métal, 
ne donne pas toujours le même son ; 2° la matière du petit tuyau 
étant susceptible d'altération, le seul usage qu'on en fait, le 
temps, cent autres accidents doivent en changer sensiblement le 
son au bout de quelques années ; 3° il est constant que l'inspi- 
ration plus ou moins forte hausse ou baisse le son dans un 
tuyau ; k° les changements qui se font dans le poids et la cha- 
leur de l'atmosphère, etc. 

Ce sont ces raisons et d'autres qui déterminèrent M. Sauveur 
à chercher, par une autre méthode, à fixer le son. On peut voir 
de quelle manière il s'y prit, dans Y Histoire de VAeacL, 
année 1700, page 137, et quel fut son succès. Lorsque M. Sau- 
veur communiqua ses vues à l'Académie, on pensa d'abord, dit 
M. de Fontenelle, à s'assurer des expériences sur lesquelles il 
fondait la détermination du son fixe, et des commissaires furent 
nommés à cet effet. M. Sauveur en rendit compte lui-même et 
avoua que, pour cette fois, elles n'avaient pas réussi. La diffi- 
culté de les recommencer, l'appareil qu'il faut pour cela, furent 



128 PREMIER MÉMOIRE. 

cause qu'on en demeura là. Soit donc qu'il y eût de l'incerti- 
tude dans la méthode de M. Sauveur ou beaucoup de difficulté à 
s'en servir, le petit tuyau prévalut et continua de donner le ton 
dans la Chapelle et dans l'Opéra. 

Cependant les objections qu'on peut faire contre cet instru- 
ment sont solides, et je ne doute nullement qu'en l'employant 
sans précaution, il ne donne en différentes contrées, et dans un 
même lieu sous différentes températures de l'air, le ton ou un 
peu plus haut ou un peu plus bas. Mais n'y aurait-il pas moyen 
d'obvier aux altérations qui surviennent soit clans la matière de 
l'instrument, soit dans le poids tendant ou dans l'atmosphère? 
C'est sur quoi je vais communiquer mes conjectures. 

J'ai décrit plus haut la construction d'un ton tel que nous 
l'employons aujourd'hui; voici comment je désirerais qu'on le 
corrigeât. 

Je voudrais qu'il fût composé de deux parties mobiles, en 
vertu desquelles il pût s'allonger ou s'accourcir; car, après 
cela, il ne s'agirait plus que de savoir quand et de combien pré- 
cisément il faudrait l'allonger ou raccourcir pour lui conserver 
le même son. 

Pour parvenir à cette connaissance, revoyons les causes qui 
produisent de l'altération dans le ton, tel que nous l'avons. 
S'il n'y en a que trois, et que nous puissions prévenir l'une 
et calculer les effets des deux autres, il ne sera pas difficile 
de conserver le même son au ton composé de deux parties 
mobiles. 

L'altération de l'atmosphère quant au poids, son altération 
quant à la chaleur et les changements que ces deux causes occa- 
sionnent dans la matière de l'instrument, sont les trois incon- 
vénients auxquels il faut remédier. 

On remédiera au dernier en donnant au ton une extrême 
épaisseur relativement à sa longueur, et en le construisant du 
métal sur lequel le froid et le chaud font le moins d'impres- 
sion. Cette précaution est d'autant plus sûre, qu'il n'y a que le 
changement dans la longueur d'un tuyau qui en rende le son plus 
ou moins aigu, ainsi que l'expérience nous l'apprend, et que 
nous l'avons trouvé par le calcul. 

Pour ce qui regarde la température de l'air, le thermomètre 
indiquera les vicissitudes de l'état de l'atmosphère quant à la 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 129 

chaleur, et le baromètre, ses altérations quant à sa pesanteur. Il 
ne serait plus question que de graduer le tuyau mobile, eu égard 
aux effets de ces deux causes, pour le même lieu ; et eu égard 
aux mêmes effets et au poids du mercure, pour deux différents 
lieux de la terre. 

Des expériences réitérées apprendraient ce que la première, 
ou les vicissitudes de l'état de l'atmosphère, quant à la cha- 
leur, produisent sur le son; et le moyen de faire ces expé- 
riences, ce serait d'avoir deux monocordes à l'unisson, et de 
les placer en deux endroits où la chaleur de l'air fût fort diffé- 
rente, et assez voisins pour qu'on pût les entendre en même 
temps et comparer les sons qu'ils rendraient. 

Le calcul donnerait exactement les effets de l'altération de 
l'atmosphère, quant à son poids ; car, connaissant la plus grande 
et la plus petite hauteur du vif-argent dans le baromètre, on 
trouverait aisément le ton pour ces grande et petite hauteurs 
et pour toutes les intermédiaires, et par conséquent la quan- 
tité précise dont il faudrait allonger ou raccourcir l'instrument 
d'un moment à l'autre, pour lui conserver le même son. 

Quand, à l'aide de l'expérience ou du calcul, on aurait 
gradué un tel instrument, je crois qu'on pourrait se promettre 
d'exécuter un concert dans dix ans et à mille lieues, sur le 
même ton qu'on l'aurait exécuté aujourd'hui à Paris. On n'au- 
rait pour cela qu'à savoir quelles étaient les hauteurs du baro- 
mètre et du thermomètre à Paris, et consulter ailleurs, ou dans 
un autre temps, les mêmes machines, pour en apprendre de 
combien il serait à propos d'allonger ou d'accourcir le ton gra- 
dué, à moins qu'il ne fallût le laisser au même degré; ce 
qu'elles diraient aussi. Si le thermomètre demandait qu'on 
l'allongeât d'une partie, et le baromètre d'une autre, on rallon- 
gerait de deux; et ainsi pour toute autre supposition. 

Il n'y a plus que l'inspiration plus ou moins forte qui pût 
tromper l'attente. Mais quiconque sait emboucher un instru- 
ment ménagera son haleine de manière à ne pas faire sauter le 
ton; ce qui suffira : car il n'importe aucunement qu'il soit plus 
ou moins fort. Il ne s'agit que de ne point occasionner de sauts 
à l'instrument; ce qui est toujours facile. 



IX. 



130 PREMIER MÉMOIRE. 



RESULTAT 



Pour avoir le son fixe, il faut donc construire un instrument 
de deux parties mobiles, d'un métal sur lequel le froid et le 
chaud fassent le moins d'impression. 

Anéantir cette impression par l'épaisseur considérable que 
l'on donnera au tuyau, relativement à sa longueur. 

Graduer ce tuyau sur les altérations qui surviennent dans 
le poids tendant, ou dans la pesanteur de l'atmosphère, à l'aide 
du calcul et du baromètre. 

Corriger cette première graduation par les expériences que 
nous avons indiquées sur les effets de la chaleur, dont le ther- 
momètre indiquera la quantité. 

Cette préparation suffit pour un même lieu de la terre; mais 
il faudra encore avoir égard à la pesanteur du mercure pour 
deux lieux différents. 

OBJECTION. 

Ce système de la graduation d'un tuyau composé de deux 
parties mobiles suppose, me dira-t-on, que la différence qui 
survient sur le poids tendant, à l'occasion des vicissitudes de 
l'atmosphère, influe sensiblement sur la longueur du tuyau; 
car si la quantité dont il faudrait l'allonger ou le raccourcir, 
pour le conserver au même ton, était peu considérable, la gra- 
duation pourrait devenir impraticable, et l'expédient proposé 
pour la fixation du son ne servirait à rien. 

RÉPONSE. 

Ce raisonnement est juste; et je conviens que la graduation 
du tuyau est impossible, si la différence qui survient dans le 
poids tendant, ou clans la pesanteur de l'atmosphère, n'influe 
pas sensiblement sur la longueur du tuyau. Mais l'effet de cette 
différence est considérable; car, selon la température de l'air, 
il y a tel tuyau qui rend des sons qui sont entre eux dans 
la raison des nombres 840 714, 960 771, ou dans le rapport 
de 8 à 9, ainsi qu'on l'a vu ci-dessus; ce qui prend plus 
d'un demi-pied sur la longueur entière d'un tuyau de huit 
pieds. 



PRINCIPES GÉNÉRAUX D'ACOUSTIQUE. 131 

Or, quel inconvénient y aurait-il à se servir d'un tuyau de 
cette longueur pour fixer. le son? On aurait donc alors l'espace 
de plus d'un demi-pied à graduer :' or, cet espace est assez 
considérable pour admettre un très-grand nombre de divisions, 
et promettre, dans la fixation du son, toute l'exactitude qu'on 
peut désirer. 



SECOND MÉMOIRE 



EXAMEN DE LA DEVELOPPANTE DU CERCLE. 

Les géomètres ont distingué des courbes de deux espèces; 
des courbes géométriques, et des courbes mécaniques. 

Ils entendent par une courbe géométrique, celle dont la 
nature est exprimée par une équation qui ne contient que des 
quantités finies; et par une courbe mécanique, celle dont la 
nature ne peut s'exprimer que par une équation qui contienne 
des différences. 

Ils ont ensuite considéré les courbes géométriques relati- 
vement au plus grand exposant de l'abscisse ou de l'ordonnée : 
ou plus généralement, relativement à la dimension du produit 
le plus grand que forment les variables, soit séparées, soit 
mêlées ensemble, dans les équations qui expriment la nature 
de ces courbes; et ils en ont fait différents genres, selon ce plus 
haut exposant de l'abscisse et de l'ordonnée , ou selon cette 
dimension du plus grand produit que forment les variables, soit 
séparées, soit mêlées. 

Ainsi, ils ont appelé courbes du second genre 1 , celles dont 
la nature est exprimée par des équations, où 2 est le plus haut 
exposant de l'abscisse x, ou de l'ordonnée y ; ou par des équa- 
tions, dans lesquelles x y, produit de deux dimensions, est le 
plus haut qui s'y rencontre. De même que, selon eux, les 
courbes du troisième genre sont celles dont la nature est 
exprimée par des équations, où 3 est le plus haut exposant de 
l'abscisse x, ou de l'ordonnée y; ou par clés équations, dans les- 

1. On dit maintenant : courbes du second degré, troisième degré, etc. 



DE LA DÉVELOPPANTE DU CERCLE. 133 

quelles il ne se rencontre point de plus haut produit que xy- 
ou œ 2 y de trois dimensions; et ainsi de suite. 

Je n'ai garde de traiter ces distinctions d'arbitraires; elles 
sont fondées dans la nature des choses. Il y a en effet des 
courbes dont l'équation contient nécessairement des diffé- 
rences; et d'autres dont l'équation n'en contient point; des 
courbes dont la nature s'exprime par une équation où le plus 
haut produit des variables n'est que de deux dimensions; et 
d'autres, dont la nature s'exprime par une équation où ce pro- 
duit est de trois, quatre, cinq, etc., dimensions. 

Mais je crains bien qu'on n'ait eu trop d'égard à ces distinc- 
tions; et que, par je ne sais quelle délicatesse, on n'ait pas fait 
des courbes mécaniques autant d'usage qu'on aurait pu, et 
qu'on n'ait attaché une élégance imaginaire à n'employer dans 
la construction des équations qu'une courbe d'un certain genre, 
dans des cas où une courbe d'un genre supérieur satisfaisait 
également, et se traçait avec plus de facilité. 

Cependant Newton et Leibnitz, dont l'autorité était assez 
grande en mathématiques pour entraîner le reste des géomètres, 
ont reconnu, il y a longtemps, que les courbes géométriques 
d'une construction simple devaient être préférées, dans la solu- 
tion des problèmes, à des courbes d'une équation moins com- 
pliquée, mais d'une construction plus difficile; et c'est par 
cette seule raison que tous les géomètres abandonnent unani- 
mement la parabole pour le cercle, sans en excepter Descartes, 
qui, perdant ailleurs de vue la facilité de la description, pro- 
nonce généralement que, dans les constructions des équations, 
il faut bien se garder d'employer une courbe d'un genre supé- 
rieur, quand celle d'un genre inférieur suffit. 

Mais pourquoi n'en serait-il pas des courbes mécaniques, 
lorsqu'elles sont faciles à décrire, ainsi que des courbes géo- 
métriques qui ont cet avantage? Cette question est d'autant 
plus fondée, que la description d'une ligne géométrique quel- 
conque, même du cercle et de la ligne droite, est une opération 
mécanique et toujours sujette à erreur, mais que la géométrie 
suppose exacte. 

Cette science n'aurait-elle de l'indulgence que dans ces 
deux occasions? Si l'on augmentait le nombre de ses instru- 
ments d'un nouveau compas, qui fût d'un usage aussi sûr et 



134 SECOND MEMOIRE. 

aussi exact que celui dont on se sert pour tracer le cercle, et 
qui facilitât un grand nombre d'opérations; serait-elle bien 
fondée à le rejeter? 

Si deux branches de cuivre ou d'acier sont assemblées fixe- 
ment en un point, et que l'extrémité de l'une tourne autour 
de l'extrémité de l'autre, la première tracera sur un plan une 
courbe fort connue. 

Si vous enveloppez un cercle de cuivre ou d'acier, d'une 
chaîne fort mince, l'extrémité de cette chaîne tracera, soit en 
s' enveloppant, soit en se développant, une courbe dont per- 
sonne, à ce que je crois, n'a encore recherché les propriétés. 

Le premier de ces instruments est un compas ordinaire ; et 
la courbe tracée est un cercle : le second est le compas que 
je propose; et la courbe tracée sera la développante du cercle. 

Or, conçoit-on que l'un soit plus simple que l'autre, et que 
la description du cercle puisse être plus facile et plus rigou- 
reuse que celle de sa développante? 

C'est la facilité qu'on a de tracer cette développante, et la 
multitude des cas où sa description peut avoir lieu, qui m'ont 
déterminé à en examiner les propriétés. Je souhaite que le peu 
que j'en ai découvert, engage, sinon les géomètres, du moins 
les faiseurs d'instruments de mathématiques à s'en servir. C'est 
en leur faveur que j'ai laissé dans ce mémoire quelques pro- 
blèmes que j'en aurais bannis, si je n'avais écrit que pour les 
savants. 

PROBLÈME I. 

Diviser un arc de cercle AFB (fig. 1) en une raison quel- 
conque, commensurable ou incommensurable. Soit, par 
exemple, proposé de trouver le point F, tel que A F soit à FB 
comme 1 à \J 5. 

SOLUTION. 

Tracez la développante AD E; tirez de l'extrémité B de l'arc 
donné la tangente BGE; divisez cette tangente au point G en 
deux parties qui soient entre elles dans la raison donnée de 
ai/ 5. Décrivez du rayon CG, l'arc GD qui rencontre la déve- 
loppante en D. Achevez sur CD, qui est égale à C G, le triangle 
CD F entièrement égal au triangle CBG. Je dis que le point F 
est le point cherché. 



DE LA DÉVELOPPANTE DU CERCLE. 135 

DÉMONSTRATION. 

Le triangle DFC étant tout à fait égal au triangle CBG, le 
côté DF touche le cercle en F ; donc, par la nature de la déve- 
loppante, il est égal à l'arc AF; il est de plus égal au côté B G 
du triangle CBG. Mais la ligne entière BGE est égale à l'arc 
entier AFB. Donc la partie BF de cet arc est égale à GE. 

DF = BG = AF et BF = GE. Mais BG : GE : : 1 : \/ 5. Donc 

A F : FB : : 1 : y/ 5. Ce qu'il fallait démontrer. 

COROLLAIRE. 

On a donc, par le moyen de cette développante, celui d'in- 
scrire dans un cercle, tel polygone régulier ou irrégulier qu'on 
désirera. 

PROBLÈME II. 

Trouver un secteur de cercle A C D égal à un espace quel- 
conque donné ab, figure 2. 

SOLUTION. 

h 

Je fais a \ CD *. 1 x \ b, et j'ai x = 7=-=:. Je tire ensuite une 

J CD 

tangente indéterminée au cercle donné. Je prends par cette tan- 

h 

gente la partie DE = wy. Je décris avec l'instrument que j'ai 

proposé, la développante AE qui passe par le point E. Je dis 
que le double du secteur ACD est égal à l'espace donné ab. 

DÉMONSTRATION. 

Le secteur ACD = . Mais DE = AD. Donc le sec- 

DE X CD c , . , ^ , ab . .. 

teur = . Substituez a DE sa valeur-^-, et il vous 

viendra le secteur = — . Donc le double du secteur = ab. Ce 
qu'il fallait démontrer. 

PROBLÈME III. 

Trouver un espace rectiligne égal au secteur extérieur quel- 
conque AHB, figure 3. 

SOLUTION. 

Prolongez le côté HA en F, où ce côté soit rencontré par la 



136 SECOND MÉMOIRE. 

ligne BGF qui part du point B et qui passe par le centre G du 




Planche 2. 



cercle. Prolongez cette ligne BGF en I. Tirez les perpendicu- 
laires HI et AL. Tracez du point A la développante AE, et 



DE LA DÉVELOPPANTE DU CERCLE. 137 

F R x H 1 
tirez la tangente BE. Je dis que l'espace ABH = 

FC X FA X HI BC X BE 



2FH 



DÉMONSTRATION. 



F R x H I 

La surface du triangle FBH = s . Mais F H : HI 

FA X HI 

*.: FA ; AL = — — — . Donc la surface du triangle FAC 
r H 

FC X FA X HI _ „ . rRTT FB X HI 

= — =-= . Donc 1 espace ACBH = 

zr H z 

— — — . Mais l'espace ACB = . Donc l'es- 

z r H *1 

kn „ FB X HI FC X FA x HI BC X BE r 
pace ABH = ^rg ^ ' Le 

qu'il fallait démontrer. 

PROBLÈME IV. 

Trouver par le moyen de la développante AE, un espace rec- 
tiligne égal au segment AQF. Voyez figure h. 

SOLUTION. 

Prenez sur la tangente EF la ligne EK = au sinus AB. Je 
dis que le triangle CFK est égal au segment AQF. 

DÉMONSTRATION. 

• i n™ CF x FK n _ „ FE — EK 

Le triangle CFK = ~ = CF X 

CF x arc AQF CF x AB . Krvri , 

= -^- — = au secteur ACFQ — le 

2 2 

triangle ACF = au segment AQF. Ce qu'il fallait démontrer. 



PROBLÈME V. 

Trouver un espace rectiligne égal ci une portion quelconque 
AFB du segment circulaire ', AB étant perpendiculaire ou non 
à FC. Voyez figure A. 



138 SECOND MÉMOIRE. 



SOLUTION. 

• 

Ayant mené du point B la perpendiculaire BD sur A G, on 
prendra sur la tangente EF, la partie EV = BD; et ayant joint 
VC, on aura le triangle CF V = à l'espace AQFB. 

DÉMONSTRATION. 

rvv GF x FV FE — EV GFx l'arc AQF 
CFV = — = GF X - — - _ 

GF X BD GF X l'arc AQF GA X BD 
— ~ = ~ - ■ = au secteur 

AQF G — le triangle ABC = l'espace curviligne AQFB. Ce qu'il 
fallait démontrer. 

PROBLÈME VI. 

Trouver une ligne droite égale à une portion quelconque 
AEG de la développante du cercle, 

SOLUTION. 

Soient (fig. 5) du point E la tangente EF et la perpendi- 
culaire EO à CE; que cette perpendiculaire soit rencontrée 
en par la ligne CF prolongée et qui passe par le point de 
contangence F. Je dis que l'arc AEG est égal à la moitié de la 
ligne FO. 

DÉMONSTRATION. 

Ayant tiré la tangente ef infiniment proche de E F et nommé 
CA ou GF,a-, l'arc AF, x; l'élément F/", dx. Les secteurs sem- 
blables CF/, Eef donneront GF, a : /F, dx II EF, x : Ee 

— et intégrant on aura AE = — . Mais à cause des 

a ô 2a 

triangles rectangles semblables CFE, FEO, on a CF ,a : FE,.r 

x 2 FO 

: : FE,^r : FO = -. Donc FO = 2AE ou AE = ^. Ce qu'il 
a 2 ^ 

fallait démontrer. 

PROBLÈME VII. 

Trouver un espace rectiligne égal à V espace AFEG. Voyez 
figure 5. 



DE LA DÉVELOPPANTE DU CERCLE. 139 

SOLUTION. 

Je dis que l'espace AFEG est égal au tiers du triangle 
EFO. 

DÉMONSTRATION. 

E# X EF x-dx 

Le secteur élémentaire Efe = = —z — , par la 

' 2 2a 

proposition précédente, dont l'intégrale donne l'espace AFEG 

= -X-. Mais le triangle EFO = EF * F ° = ^-. Donc l'es- 
2.3 a 2 2a 

pace AFEG = f du triangle EFO. Ce qu'il fallait démontrer. 



COROLLAIRE I. 

Si l'on prend FK = | FO et qu'on tire EK, je dis que le 
triangle CEK sera égal à l'espace mixtiligne CAGEF. 

Car EFK = AGEF et CFE = CABF. Donc CABF + AGEF 
ou l'espace mixtiligne CAGEF = CFE + EFK ou CEK. 



COROLLAIRE II 



Si on retranche des espaces CEK, CAGEF, la partie com- 
mune CEF, on aura CAGE = EKF = | FEO = AGEF. 

Ce que l'on peut démontrer encore en cette sorte. CEF = 
CABF. Donc, en ôtant la partie commune CBF, reste BEF = 
CBA, et ajoutant de part et d'autre BAGE, on a CAGE = AGEF. 

COROLLAIRE III. 

Si l'on avait la rectification d'un arc de cercle quelconque, 
la développante donnerait la quadrature du cercle. Parce que, 
faisant de la ligne droite une tangente au cercle, à l'extrémité 
de l'arc auquel elle serait égale, l'autre extrémité de cet arc 
serait l'origine de la développante. Or on va voir qu'un point 
de la courbe étant donné avec son origine, on a la quadrature 
du cercle. 

COROLLAIRE IV. 

Si le point E de la développante, la rectification de la partie 
AE, la quadrature de l'espace CAE, étant donnés, on peut trou- 
ver l'origine A de la courbe, on aura la quadrature du cercle; 
car FA sera toujours égal à FE. 



UO SECOND MÉMOIRE. 

COROLLAIRE V. 

Si l'on peut trouver la quadrature du segment AGE, la rec- 
tification de la partie de la courbe AGE, le point E de la 
courbe, la quadrature de l'espace GAGE, étant donnés, sans 
supposer l'origine de la courbe donnée, on aura bientôt cette 
origine; car ôtant de l'espace quarrable G AGE l'espace AGE, 
il restera la surface du triangle C AE dont les deux côtés G A, CE 
sont donnés de longueur, le. côté CE de position, et le lieu du 
sommet A dans la circonférence du cercle. Mais par le corol- 
laire précédent, si l'on a l'origine de la courbe A et le point E, 
on a la quadrature du cercle. 

PROBLÈME VIII. 

L'origine de la développante AE étant donnée avec un de 
ses points E, trouver ses autres points, figure 6. 

SOLUTION. 

Tirez du point E la tangente FE. Divisez l'arc A F en un cer- 
tain nombre de parties égales A a } a a, a a, etc. Divisez la tan- 
gente FE en un même nombre de parties égales. Prenez l'arc 
F/*= une des parties égales de l'arc A F. Tirez la tangente fe. 
Prenez fe = FE + une des parties égales de FE. Je dis que 
l'extrémité e de la ligne fe appartiendra à la développante. 

DÉMONSTRATION. 

11 est évident que chaque partie de la tangente FE est égale 
à chaque partie ka y de l'arc AF; clone si l'on augmente l'arc A F 
d'une partie égale aux précédentes, il faudra pareillement aug- 
menter la tangente FE d'une partie égale à une de celles dans 
lesquelles on l'a divisée, pour avoir une ligne fe qui soit tou- 
jours égale à l'arc kf, et qui, étant supposée tangente en f 
ait son extrémité dans la développante. 

PROBLÈME IX. 

Deux points E, e (fig. 6), de la développante étant donnés, 
trouver les autres, 

SOLUTION. 

Tirez les tangentes EF, fe; prenez l'arc F a = F/; tirez la 



DE LA DÉVELOPPANTE DU CERCLE. 141 

tangente *z E, il est évident qu'il doit y avoir la même différence 
de aE à FE, que de FE à f e. 

On peut encore diviser l'arc F/* en un certain nombre de 
parties égales et partager la différence de fe à FE en un même 
nombre de parties égales. On voit, sans qu'il soit besoin de le 
démontrer, qu'en faisant Ea égale à une des parties de l'arc F/*, 
et «E égale à FE moins une des parties de la différence de fe 
à FE, l'extrémité de aE appartiendra à la développante. 

PROBLÈME X. 
Trouver le centre de gravité d'un arc circulaire A F. Voyez 



figure 7. 



SOLUTION. 



Tirez la ligne CP qui divise l'arc AF par la moitié. La tan- 
gente PO et le sinus AV. Joignez CO, et menez AI parallèle 
à CP et IG parallèle à OP. Je dis que le point G sera le centre 
de gravité de l'arc. 

DÉMONSTRATION. 

Les géomètres savent que le centre de gravité G d'un arc 
APF doit être sur la ligne CP, à une distance du centre C, telle 
que CP X AV = CG x AP; c'est-à-dire, que CG soit à CP 
comme AV à l'arc AP ou à la tangente PO. Or, c'est ce que 
donne la construction précédente; car on a les triangles sem- 
blables C PO, CGI, et par conséquente G : CP :: GI : PO :; AV 
; PO. Donc, etc. Ce qu'il fallait démontrer. 

COROLLAIRE. 

Soit M le centre de gravité du secteur CAF. Ou sait que 

CM = | CG. Ainsi, ayant le centre de gravité G de l'arc, par 

le moyen de la développante A 0, on aura facilement celui du 

secteur. 

PROBLÈME XL 



Construire une équation cubique de cette forme x 3 — p x = 

P 
3 



± q , où le cube de ^ est supposé plus grand ou non moindre 



que le carré de ^. Cette construction demande quelques prépa- 
rations par lesquelles nous allons commencer. 



U2 SECOND MÉMOIRE. 

LEMME I. 

Dans tout quadrilatère inscrit, le rectangle fait des diago- 
nales est égal à la somme des deux rectangles faits des deux 
côtés opposés. Ainsi (fig. 8) je dis que dans le quadrilatère 
VBGD, A G X BD = AB X CD + ÀDxBC. 

DÉMONSTRATION. 

Tirez la ligne AE de manière que l'angle BAE soit égal à 
l'angle CAD et que vous ayez par conséquent l'angle CAB = 
EAD. Mais les angles ABE et A G D sont égaux, de même que 
les angles A DE et AGB, parce que les deux premiers, de même 
que les deux seconds, sont appuyés sur le même arc. Donc les 
triangles ABE et A CD et les triangles ADE et AGB sont sem- 
blables. 

Les deux premiers donnent A B '. B E '. '. A G : CD. 

Les deux seconds donnent AD ! DE :: A G : GB. 

Donc AB X CD = AG X BE, et AD X GB = AG X DE. 
Et AG X DE + AG X BE = AB x GD + AD X GB. Ou 
AG x BE + DE = AB X CD + AD X GB. Ce qu'il fallait 
démontrer. 

LEMME II. 

Si Von inscrit dans un cercle (fig. 9) un triangle équila- 
téral AGB, et que Von tire d'un de ses angles A la ligne AE, et 
du point E les cordes CE, EB, je dis que la corde AE sera égale 
à la somme des deux cordes CE, BE. 

DÉMONSTRATION. 

Par le lemme précédent, AEx BG =EG X AB -f AG 
X EB. Mais par supposition, les côtés du triangle sont égaux; 
donc, en les ôtant des deux membres de l'équation, on aura 
AE = BE + EG. Ce qu'il fallait démontrer. 

LEMME III. 

Soit ABGD (fig. 10), un arc d'un cercle donné, dont le 
diamètre est A F, AB le tiers de cet arc, AD la corde donnée de 
Varc entier, trouver la valeur de la corde de Varc AB. 



DE LA DEVELOPPANTE DU CERCLE. U3 

Prenez l'arc BC = l'arc B A ; faites de l'extrémité F du diamètre 




Planche 3. 



les arcs FE, F G = l'arc AB; tirez les cordes A B, BC, CD, AC, 
AD, BD et AE, EF, FG, EG; nommez le diamètre AF, 2 a, la 



\kh SECOND MÉMOIRE. 

corde donnée AD, 2 b, la corde AB et ses égales x, la corde 
A G et ses égales y. 

A cause du triangle rectangle AEF, on a (AE) 2 = Il a 2 — .z' 2 , 

et AE ou AG = \/li a 2 — x 2 . 

Mais les deux figures à quatre côtés ABGD et AEF G, don- 
neront par le lemme I , y 2 — x 2 + 2 b x et 2 a y = \J k a- — x 2 

,. , „ • . ha % a*—afi _ htfx* — x' 

+ 2 .r, d ou 1 on tire y 2 = - — = . Donc - = x 2 

J a 2 a 1 

+ 2 b x, ou x 9 — 3 a 2 x = — 2 a 2 b. 

COROLLAIRE. 

La corde AB est donc une des racines affirmatives de l'équa- 
tion x 3 — 3 a 2 x = — 2 a 2 b, et la corde de la troisième 
partie de l'arc qui est de l'autre côté de AD, l'autre racine posi- 
tive de l'équation; car on trouve la même chose, soit que x 
signifie le tiers de l'un de ces arcs ou le tiers de l'autre ; ce qui 
paraîtra en appliquant le même raisonnement à l'autre arc. 

Il faut seulement remarquer que la quantité positive b ne 
peut surpasser a; car si 2 b > 2 a, alors la corde AD sera 
plus grande que le diamètre. 

Cela posé, je passe à la solution du problème que je me suis 
proposé, savoir, de construire l'équation x s — p x = ± q. 

SOLUTION. 

Je commence par transformer la proposée en x 2 — 3 a 2 x 

P 

= ± 2 a 2 b, en substituant a 2 à ~ et 2 a 2 b à q. J'observe, 

o 

»3 

après la transformation, que •— étant plus grand par supposi- 

tion que ^, tf 6 sera plus grand que « 4 b 2 , a 2 que b 2 et a que b. 

Je décris ensuite (fig. 11) un cercle du rayon a. Je tire 
la corde AD = 2 b. Je trace la développante AE. Je mène la 
tangente DE que je partage en trois parties égales; du centre 
et du rayon OG, je décris l'arc de cercle GF; je construis sur 
OF = OGle triangle OBF tout à fait égal au triangle ODG. 
Donc BF = l'arc AB et AB = i AD. 

Je prends BC = AB; CD sera donc égale à AB : du point B 
et du côté BH, j'inscris le triangle équilatéral BHR, et je tire 



DE LA DÉVELOPPANTE DU CERCLE. U5 

les cordes AB, HA, AK. Je dis qu'elles seront les trois racines 
de l'équation x z — 3 a- x = ± la- b. 

DÉMONSTRATION. 

Il est évident, par le dernier lemme, que si AB est la corde 
du tiers de l'arc AD, elle sera une des lacines positives de 
l'équation x z — 3 a- x = — 2 « 2 b. Et que la corde de la 
troisième partie de l'arc AKHD sera l'autre racine positive de 
la même équation. Mais il n'est pas moins évident, par la nature 
de la développante, que l'arc AB est le tiers de l'arc AD. 

Et voici comment je démontre que AK est le tiers de l'arc 
AKHD. 

L'arc ABCD + l'arc AKHD = la circonférence. Mais l'arc 
AB + l'arc AK sont égaux pris ensemble au tiers de la circon- 
férence. D'ailleurs, l'arc AB est égal au tiers de l'arc ABCD. 
Donc l'arc AK est égal au tiers de l'arc AKHD. 

Donc ces deux cordes sont les racines positives de l'équa- 
tion proposée ; et leur somme, la troisième racine, en chan- 
geant le signe, parce que le second terme de l'équation manque. 
Mais, lemme II, AH = AB + AK. Donc AH est la troisième 
racine. 

Donc AB, ÂK, — AH, sont les trois racines de x 3 — 3 a~ x 
= — '2 a* b. Et AB, — AK, — AH les trois racines de x* 
— 3 a- x = + 2 a 2 b. 

Donc j'ai trouvé les trois racines de l'équation x z — 3 a 1 x 
= zt 2 a 1 b. Donc j'ai construit l'équation proposée x 3 — p x 
= ±q. 

REMARQUE . 

Nous avons trouvé pour l'expression de la corde du tiers 
d'un arc une équation du troisième degré. Il parait cependant, 
au premier coup d'œil, que le problème ne devrait avoir qu'une 
solution; car il n'y a certainement qu'une seule et unique 
valeur possible de la corde AC qui soutient le tiers de l'arc AB. 
Mais on remarquera que l'équation algébrique à laquelle nous 
sommes parvenus ne renferme point les arcs AB, AC, mais 
seulement leurs cordes ; et que, par conséquent, x n'est pas 
simplement la corde du tiers de l'arc ACB, mais la corde du 
tiers de tout arc qui a AB pour corde. Or, tous les arcs qui ont 
AB pour corde sont, en nommant c la circonférence, les arcs 
ix. 10 



146 SECOND MÉMOIRE. 

ACB, ACB + c, ACB + 2 c, AGB + 3 <r, ACB + Zi c, AGB 




Planche 4. 



+ 5 c, etc.; et ç — AGB ou ADB, 2 c 
Ac- AGB, etc. (fig. 12). 



— ACB, 3c — ACB, 



DE LA DÉVELOPPANTE DU CERCLE. 1/tf 

Or je dis que la division de tous ces arcs en 3 fournit 
3 cordes différentes, et jamais plus de 3. 

Car, 1° soit le tiers de l'arc ACB = z 3 le tiers de l'arc ACB 
+ c = y, le tiers de l'arc ACB + 2 c = u. Cela donnera 
3 arcs différents qui auront chacun leur corde. Voilà donc trois 
cordes différentes, et par conséquent les 3 racines de l'équa- 
tion ; 

2° Il semblerait d'abord que le tiers des autres arcs doit 
avoir aussi chacun sa corde, et que, par conséquent, le pro- 
blème a une infinité de solutions différentes. Mais on observera 
que l'arc ACB + 3 c a pour tiers c + z, dont la corde est la 
même que celle de Z] que l'arc ACB -f AC a pour tiers c + y, 
dont la corde est la même que celle de ?/; que l'arc ACB + 5 c 
a pour tiers c + u, dont la corde est la même que celle de. u, 
et ainsi de suite. 

De même, on trouvera que ADBour — ACBa pour tiers 
c — u, parce que 3 c — 3 »= % c — 2 c — AB C. Or la corde 
de c — u est la même que celle de u. Par la même raison, la 
corde du tiers de 2 c — ACB sera la même que celle de y, et 
celle de 3 c — A C B la même que celle de z } et ainsi de suite. 

Donc la division à l'infini de tous ces arcs en 3 donne 3 cordes 
différentes, et n'en donne pas plus de trois. Voilà pourquoi le 
problème est du troisième degré. 

Si on divisait un arc en h parties, on trouverait une équa- 
tion du quatrième degré, et on pourrait prouver, de la même 
manière, qu'en effet cette division donne Ix cordes différentes, 
et jamais davantage; et, en général, que,» si l'on divise l'arc 
A C B en n parties, la corde de la n partie de ne + A C B sera 
la même que la corde de la n partie de A CB, et que, par consé- 
quent, le problème aura n solutions, et jamais plus. Voyez, à ce 
sujet, le Bict. univ. des Scienees et des Àrts^ d'où j'ai tiré cet 
article par anticipation, article Trisection 1 . 

PROBLÈME XII. 

Une développante quelconque A E étant donnée ^ trouver, par 
plusieurs points ; une autre développante a e (fig. 13). 

1. Tome XVI, p. G02, col. 1, 2. L'article est de D'Alembert. 



148 SECOND MÉMOIRE. 



SOLUTION. 



Soit G A, le rayon de la développante donnée, C#, celui de 
la développante qu'on veut tracer. On fera Ce ! C E :: G a ! G A, 
et le point e sera à la développante cherchée. 



DÉMONSTRATION. 



Décrivant les cercles AF, af } et tirant la tangente EF, et la 
ligne G E^ puis joignant les points G, f, on aura, par la con- 
struction, G F : Cf *. : CE : Ce. Donc FE et fe sont parallèles. 
Donc e/* touche le cercle en f. De plus G F : G/". : E F : e f. Donc 

. C/xEF n . arcxAF f n t r ,., 

e f= i — = G/ X — tt^ — ■ = arc af. Donc, etc. Ce qu il 
' GF Gr 

fallait démontrer. 

PROBLÈME XIII. 

Ayant les deux tangentes A G, GE de la portion AE dont 
V extrémité A £s£ V origine de la courbe , trouver le cercle géné- 
rateur (fig. lli). 

SOLUTION. 

En menant les perpendiculaires AN, EN sur les deux tan- 
gentes, et prolongeant A G vers M, il est clair que le centre du 
cercle cherché sera sur A M, et que ce cercle doit toucher les 
deux lignes AN, EN en quelque point. C'est pourquoi, divisant 
l'angle ANO en deux parties égales par la ligne NG, le point G 
sera le centre, et G A le rayon. 

PROBLÈME XIV. 

Ayant les trois tangentes GV, VP, PF d'une portion quel- 
conque GEF de la courbe, on demande le cercle générateur 
(fig. 15). 

SOLUTION. 

Ayant mené les perpendiculaires GL, EN, FM, sur chaque 
tangente, la question se réduit à trouver un cercle qui touche 
ces trois lignes, ou, en général, à trouver un cercle qui touche 
les trois lignes données déposition (fig. 16) MVN, VDL, MLO. 



DE LA DÉVELOPPANTE DU CERCLE. 149 

Or on trouvera le centre C de ce cercle, en divisant en deux 




Planche 5. 



parties égales les angles V, L, par les lignes VC, LC. Le 
centre C étant trouvé, la perpendiculaire CD sera le rayon. 



150 SECOND MÉMOIKE. 



THEOREME I. 



Soient décrits deux cercles concentriques à discrétion FAB ? 
HI (fig. 17, 18, 19); soient tirées la tangente FE et la ligne GI. 
Soit pris l'arc FA : l'arc AD : : FI 2 — GF 2 : GF 2 . Soit regardé 
le point D comme V origine de la développante du cercle F AB, 
il arrivera de trois choses lune : ou que cette développante pas- 
sera au-dessus du point I, comme dans la fig. 18; ou quelle 
passera au-dessous, comme dans la fig. 19; ou qu'elle passent 
par ce point, comme fig. 17. 

Je dis que si elle fiasse au-dessus du point I, on aura la qua- 
drature de la différence des espaces C f/I; que si elle passe 
au-dessous, on aura la quadrature de la somme de ces espaces ; 
et que, si elle passe par le point I, on aura la quadrature de 
l espace G. 

DÉMONSTRATION. 

Premier cas (fig. 18) où la développante passe au-dessus du 
point I, par une proposition démontrée dans les Mémoires de 
V Académie, ami. 1703, l'espace A + B + G est quarrable. Par 
la nature de la développante, l'espace A + B 4- I est quarrable. 
Donc l'espace A + B + G — A, — B, — I, ou G — I est quar- 
rable. 

Second cas (fig. 19) où la développante passe au-dessous 
du point I, par la proposition que j'ai citée, A + B 4- G + I est 
quarrable. Par la nature de la développante A + B est quar- 
rable. Donc A + B + G + 1, — A, — Best quarrable, ou G + I 
est quarrable. 

Troisième cas (fig. 17). A + B + C est quarrable par la pro- 
position citée. A+B l'est par la nature de la développante. 
Donc G est quarrable. 

COROLLAIRE I. 

G est quarrable dans le troisième cas (fig. 17), B + D l'est 
aussi; mais G + B + D est égal au secteur GHI. Donc ce sec- 
teur est quarrable. 

COROLLAIRE II. 

G — I est quarrable dans le premier cas (fig. 18), mais A 
+ B + D + L + I est aussi quarrable. Donc A + B + D + L 



DE LA DÉVELOPPANTE DU CERCLE. 151 

+ I + C, — I, ou A 4- B + D + C + L est quarrable. Mais 
A + B + C est quarrable. Donc D + L l'est aussi. 

COROLLAIRE III. 

C + I est quarrable, second cas (fig. 19), A -f B + D + L 
l'est aussi. Donc A+B + D+ L + C + I est quarrable. Donc 
A + B + C + I l'est. Donc D -H L est quarrable. 

COROLLAIRE IV. 

Donc dans les cas où la développante, dont on suppose 
l'origine en D, passe au-dessus ou au-dessous du point I, on 
a la quadrature du secteur circulaire D + L. Et, dans le cas où 
elle passe par le point ï, on a la quadrature du secteur BDC. 

THÉORÈME II. 

Si l'on trace (fig. 20) un cercle A F G avec la développante A E, 
et un autre cercle Afg dont le centre c soit sur une ligne qui 
parte du centre C, et qui passe par le point A, avec sa dévelop- 
pante Ae; je dis que V espace AEe fait des deux dévelop- 
pantes et cV une partie de la ligne CEe prolongée est quarrable. 

DÉMONSTRATION. 

L'espace ACE est quarrable. L'espace kce est quarrable. 
Otant le premier du second, le reste AEe + ACe sera quar- 
rable. Mais kGc est un espace rectiligne ; donc l'espace KEe est 
quarrable. Ce que j'avais à démontrer. 

REMARQUE. 

Puisque l'on peut considérer une courbe quelconque comme 
composée d'une infinité de très-petits arcs circulaires, il 
s'ensuit que tout ce que nous avons démontré du cercle et de 
sa développante l'est aussi de ces petits arcs et de leurs déve- 
loppantes. 

Soient donc (fig. 1, pi. 7 1 ) l'arc infiniment petit abe d'une 
courbe quelconque, a g sa, développante, ca son rayon oscula- 
teur, eg sa tangente, et cg une ligne tirée du centre c au 

1. page 175. 



152 SECOND MÉMOIRE. 

point g où la développante du petit arc est rencontrée par la 
tangente. 

11 est constant, par une des propositions que nous avons 
démontrées ci-dessus ', que l'espace abc g = l'espace acbg. 
Otant donc de part et d'autre l'espace commun abg, restera 

._ qbxbe gbxae 

1 espace abc = 1 espace gbc. Donc ac = , — = — t — ; 

car l'angle acg étant infiniment petit, on peut substituer ae à 
bc. Or gb est le sinus de l'angle de contingence aeg, et ab son 
sinus verse. 

Donc le rayon de la développée est toujours comme l'arc 
infiniment petit, multiplié par le rapport du sinus de V angle de 
contingence au sinus verse du même angle, 

1 . Problème VII, corollaire h. 



TROISIÈME MÉMOIRE 



EXAMEN D UN PRINCIPE DE MECANIQUE SUR LA TENSION 

DES CORDES 1 . 

Si une corde AB est attachée à un point fixe B, et tirée, 
suivant sa longueur, par une force ou puissance quelconque A, 
il est certain que cette corde souffrira une tension plus ou 
moins grande, selon que la puissance A, qui la tire, sera plus 
ou moins grande (fig. 10, pi. 7). 

11 en sera de même si l'on substitue au point fixe B une 
puissance égale et contraire à la puissance A ; il est constant 
que la corde sera d'autant plus tendue que les puissances qui la 
tirent seront plus grandes. 

Mais voici une question qui a jusqu'ici fort embarrassé les 
mécaniciens. On demande si une corde AB, attachée fixement 
en B, et tendue par une puissance quelconque A, est tendue de 
la même manière qu'elle le serait, si, au lieu du point fixe B, 
on substituait une puissance égale et contraire à la puis- 
sance A. 

Plusieurs auteurs ont écrit sur cette question, que Borelli a 
le premier proposée. Voici comment on peut la résoudre, en 
regardant la corde tendue comme un ressort dilaté, dont les 
extrémités AB font également effort pour se rapprocher l'une de 
l'autre. 

Je suppose d'abord que la corde soit fixe en B et tendue par 
une puissance appliquée en A, dont l'effort soit équivalent à un 
poids de 10 livres, il est certain que le point A sera tiré suivant 
AD avec un effort de 10 livres; et comme ce point A, par hypo- 

1. L'édition Brière a modifié ce titre en substituant Preuve expérimentale au 
mot Examen. 



lbk TROISIEME MEMOIRE. 

thèse, est en repos, il s'ensuit que par la résistance de la corde, 
il est tiré suivant AB avec une force de 10 livres, et qu'il fait par 
conséquent un effort de 10 livres pour se rapprocher du point B. 

Mais, par la nature du ressort, le point B fait le même effort 
de 10 livres, suivant BA pour se rapprocher du point A; et cet 
effort est soutenu et anéanti par la résistance du point fixe B. 

Qu'on ôte maintenant le point fixe B, et qu'on y substitue 
une puissance égale et contraire à A, je dis que la corde demeu- 
rera tendue de même ; car l'effort de 10 livres que fait le point B 
suivant BA, sera soutenu par un effort contraire de la puis- 
sance B suivant BG. La corde restera donc comme elle était 
auparavant. 

Donc une corde AB fixe en B est tendue par une puis- 
sance A appliquée à l'autre extrémité, comme elle le serait si, au 
lieu du point B, on substituait une puissance égale et contraire 
à la puissance A. 

Tel est le principe de mécanique que je me propose d'exami- 
ner. La démonstration que je viens d'en apporter est tirée du 
Dictionnaire universel des Sciences et des Arts. Voyez, lorsque 
cet ouvrage paraîtra, les articles Corde ou Tension l . 

Si l'on veut s'assurer, par expérience, de la vérité de ce 
principe, il faut attacher une corde de laiton à un point fixe, 
suspendre à son autre extrémité un poids quelconque, et faire 
glisser un chevalet sous sa longueur, jusqu'à ce qu'elle soit à 
l'unisson avec une des touches d'un clavecin. Cela fait, on lais- 
sera le chevalet où il est, et l'on substituera au point fixe un poids 
égal au premier. 

Il arrivera de deux choses l'une, ou que la corde continuera 
d'être à l'unisson avec la touche du clavecin, ou qu'elle rendra 
un son plus aigu. Si elle rend un son plus aigu, la tension est 
plus grande avec deux poids égaux et agissant en sens contraire, 
qu'avec un seul poids et un point fixe. 

Le rapport des deux sons donnera même la différence des 
tensions. 

Un des avantages de cette expérience, c'est qu'elle fournit un 
moyen d'apprécier les tensions des cordes selon les poids qu'elles 



1. Le sujet est traité dans Y Encyclopédie à l'article Corde parD'Alembert. L'ar- 
ticle Tension ne fait qu'y renvoyer. 



SUR LA TENSION DES CORDES. 155 

soutiennent ; ce que l'on aurait peut-être bien de la peine à 
obtenir par une autre voie. . 

J'envoyais, dans un des mémoires précédents, au thermo- 
mètre et au baromètre pour avoir un son fixe; et j'envoie main- 
tenant au clavecin pour avoir la tension des cordes et la vérifi- 
cation d'un principe de mécanique. 



QUATRIÈME MÉMOIRE 



PROJET D'UN NOUVEL ORGUE SUR LEQUEL ON POURRA 
EXÉCUTER TOUTE PIECE DE MUSIQUE A DEUX, TROIS, 
QUATRE, ETC., PARTIES; INSTRUMENT ÉGALEMENT A 
L'USAGE DE CEUX QUI SAVENT ASSEZ DE MUSIQUE POUR 
COMPOSER, ET DE CEUX QUI N'EN SAVENT POINT DU 
TOUT. 

Entre tous les instruments de musique, il n'y en a peut-être 
aucun qui soit plus méprisé que l'orgue d'Allemagne : et c'est 
à juste titre, car il rassemble les défauts principaux des autres. 
Il a peu d'étendue; il est borné à un certain nombre d'airs, et 
l'on ne peut l'employer à l'accompagnement. Mais, en revanche, 
il ne suppose aucun talent dans celui qui en joue : et l'on ne 
disconviendra pas qu'il n'y ait quelque mérite à l'avoir inventé ; 
que le mécanisme n'en soit assez délicat ; et que, s'il n'exécute 
qu'un très-petit nombre de pièces, c'est avec tant de précision 
que les premiers organistes de l'Europe, les Calvière et les 
Daquin, en approchent à peine. Aussi les personnes sensibles à 
l'harmonie ne peuvent-elles quelquefois se défendre de lui prêter 
l'oreille ; la douceur des sons et l'exactitude de l'exécution sus- 
pendant en elles le dédain qu'elles ont de l'instrument. 

Mais c'est peut-être moins encore les imperfections de cet 
orgue, l'usage qu'on en fait et le peu de mérite qu'il y a à en 
jouer, qui l'ont avili, que les mains entre lesquelles il se trouve 
ordinairement. Le premier qui parut fut admiré; il n'en faut 
point douter. Aujourd'hui que cet instrument est commun, les 
boîtes qui le renferment ne s'ouvrent guère que pour satisfaire 
la curiosité des enfants émerveillés d'entendre sortir des sons 



PROJET D'UN NOUVEL ORGUE. 157 

d'un corps qui, par sa ressemblance extérieure à un morceau 
cubique de bois, ne leur paraît point fait pour cela. 

Pour moi, qui ne suis guère plus honteux et guère moins 
curieux qu'un enfant, je n'eus ni cesse ni repos que je n'eusse 
examiné le premier orgue d'Allemagne que j'entendis : et comme 
je ne suis point musicien, que j'aime beaucoup la musique, et 
que je voudrais bien la savoir et ne la point apprendre, à l'in- 
spection de cet instrument, il me vint en pensée qu'il serait bien 
commode pour moi et pour mes semblables, qui ne sont pas en 
petit nombre, qu'il y eût un pareil orgue ou quelque autre instru- 
ment qui n'exigeât ni plus d'aptitude naturelle, ni plus de con- 
naissances acquises, et sur lequel on pût exécuter toute pièce 
de musique. 

En appuyant sur cette idée, je ne la trouvai point aussi 
creuse que l'imaginèrent d'abord quelques personnes à qui je 
la communiquai. Il est vrai qu'elles avaient leur talent à 
défendre, et qu'au fond de l'âme elles auraient été fâchées qu'on 
découvrît un moyen de faire, à peu de frais et dans un moment, 
ce qui leur avait coûté beaucoup de temps, d'étude et d'exer- 
cice. « Eh! oui, me dirent-elles, monsieur le paresseux, on vous 
en fera des orgues d'Allemagne qui joueront tout sans que vous 
vous en mêliez ! Ne faudrait-il pas encore vous dispenser de 
tourner la manivelle? » Je répondis qu'assurément cela n'en 
serait que mieux, mais que j'aimais tant la musique, que je me 
résoudrais à prendre cette peine, pourvu qu'on m'épargnât celle 
d'avoir, pendant quinze ans, les doigts sur un clavecin, avant 
que d'exécuter passablement une pièce. « Si le célèbre Vau- 
canson, ajoutai-je, qui a fait manger et vivre un canard de bois 
et jouer de la flûte à des statues, se proposait cette autre ma- 
chine, je ne doute point qu'il n'en vînt à bout, et qu'on ne nous 
annonçât incessamment un organiste automate. Et pourquoi 
non ? Serait-ce le premier qu'on aurait vu ? » 

De réflexions en réflexions, moitié sérieuses, moitié folâtres, 
car je n'en fais guère d'autres, je parvins à me demander pour- 
quoi le carillon de la Samaritaine changeait d'airs, et pourquoi 
l'orgue d'Allemagne jouait toujours les mêmes. Je me répondis, 
par rapport à celui-ci, que c'est parce que les petites pointes, 
que les artistes appellent notes, qui agissent sur les touches, 
sont immobiles sur le cylindre ; et je conçus aussitôt un autre 



158 QUATRIÈME MÉMOIRE. 

cylindre criblé de trous artistement disposés, dans lesquels des 
pointes mobiles pourraient s'insérer, frapper les touches des 
tuyaux qu'on voudrait faire parler, et produire ensemble et 
successivement toutes sortes de sons à discrétion. 

Le mécanisme de ce cylindre, quoique de la dernière simpli- 
cité, ne fut d'abord que très-embrouillé dans ma tête ; mais, en 
attendant que mes premières idées se nettoyassent, je fus si aise 
de les avoir eues, que j'en tressaillis, et qu'il me sembla que 
j'exécutais déjà tout seul, et sans savoir presque un mot de 
musique, un concert à quatre ou cinq parties. On va juger si je 
présumais trop de ma découverte. 

Mais, pour bien entendre le reste de ce projet, il faudrait 
tâcher de vaincre sa honte , appeler la première marmotte qu'on 
entendra jouer de l'orgue d'Allemagne, se faire ouvrir la boîte 
et achever de lire, en donnant de temps en temps un coup d'œil 
sur la pièce de cette machine, dont on voit ici le dévelop- 
pement. 

Imaginez d'abord un cylindre creux de quelque matière 
solide, et auquel on donnera une épaisseur que l'usage qu'on en 
veut faire déterminera. 

Que ce cylindre creux ait pour noyau un morceau de bois 
rond ou un autre cylindre de bois couvert de plusieurs doubles 
d'une étoffe compacte, qui forment sur lui une espèce de 
pelote. 

Que cette pelote dure remplisse exactement toute la cavité 
du cylindre creux. 

Que ce cylindre creux soit percé de trous disposés de la 
manière que je vais dire. Voyez la figure. 

Les lignes verticales 1 sol, 1,2, 3, etc.; T) ou sol #, 1,2, 3, etc.; 
la, 1, 2, 3, etc., sont des projections de plusieurs circonférences 
du cylindre : c'est sur ces circonférences qu'on placera des 
notes ou pointes mobiles, ce qui suppose qu'elles seront percées 
de trous dans toute, leur longueur. 

Si ces petits trous n'étaient éloignés les uns des autres que 
d'une demi-ligne, on pourrait placer 16 pointes dans un espace 
de 8 lignes ; et chaque pointe exprimant par sa distance à celle 

1. La figure de l'édition originale donnait ces lignes dans ce sens. En conser- 
vant le texte, après avoir changé la disposition de la planche, nous devions pré- 
venir le lecteur. 



PROJET D'UN NOUVEL ORGUE. 159 

qui la suit, la valeur d'une double croche, on aurait pour l'in- 




Planche 6. 



tervalle d'une mesure à quatre temps, 8 lignes ; pour l'intervalle 
d'une mesure à trois temps, 6 lignes, etc. 



160 QUATRIÈME MÉMOIRE. 

D'où il s'ensuit : 1° que, si le cylindre tourne sur lui-même 
d'une vitesse uniforme de la quantité 1, 8, et qu'il y ait une note 
ou pointe fichée dans le premier trou de la ligne verticale sol, 
une autre dans le second trou de la verticale I), une autre dans 
le troisième trou de la verticale la, une autre dans le quatrième 
trou de la verticale D, et ainsi de suite, jusqu'au seizième trou 
de la seizième verticale; on entendra successivement, dans un 
temps donné, les seize sons sol, sol D, la, la D, si, ut, ut D, etc., 
dans les trois quarts de ce temps donné, les douze sons sol. soll), 
la, la D, si, ut, etc., dans la moitié du même temps, les huit 
sons sol, sol D, la, la D, etc. Donc, tous ces sons auront été par- 
faitement rendus en mesure; 

2° Que si la pointe que j'ai placée dans le premier trou de 
la verticale sol, avait eu de la continuité; que si, par exemple, 
elle eût couvert les huit premiers trous de cette ligne, elle eût 
représenté une blanche ; et que si j'avais placé dans le neu- 
vième trou de la verticale ut, une autre pointe qui eût couvert 
les huit autres trous de la mesure, laissant à vide les trous des 
autres verticales D, la, D, si, D, ré, D, etc.; au lieu d'entendre, 
dans le temps donné, pendant lequel le cylindre a tourné sur 
lui-même de la quantité 1, 8, sol, D, la, D, si, ut, etc., doubles 
croches, on aurait seulement entendu sol blanche suivi de ut 
blanche ; 

3° Qu'ayant des pointes de différentes longueurs, depuis la 
triple ou double croche jusqu'à la ronde et par delà, pour 
les tenues de plusieurs mesures , des pointes pour la triple 
croche pointée, la double croche, la double croche pointée, la 
noire, la noire pointée, la blanche, la blanche pointée, la ronde 
ou la mesure, etc.; et jouissant en même temps de la commodité 
de les placer sous toute verticale sol, D, la, D, si, ut, etc., et 
dans quelque endroit de ces lignes qu'on désirera, on pourra 
faire résonner à l'orgue tel son et de telle durée qu'on voudra; 
et qu'en laissant des trous à vide sur toutes les verticales en 
même temps, et autant de trous qu'il sera besoin, on pratiquera 
tous les silences possibles, depuis le plus long jusqu'au plus 
court. Or ces deux points comprennent toute la mélodie. 

Il faut observer seulement que, si l'on veut que l'orgue rende 
les triples croches, quel que soit l'intervalle sur une verticale, 
ou quelle que soit la partie d'une circonférence du cylindre dont 



PROJET D'UN NOUVEL ORGUE. 161 

la verticale est une projection, que l'on prenne pour une mesure, 
il faudra percer cette partie, cet intervalle ou cet arc de trente- 
deux trous; 

h° Que, tandis qu'une pointe ou note placée sur telle verti- 
cale, et couvrant autant de trous qu'on le désirera, fera entendre 
tel son et de telle durée qu'on voudra, d'autres pointes ou notes 
placées sur d'autres verticales pourront faire entendre la même 
quantité de sons; et que chaque partie de cette quantité de 
sons sera plus ou moins longue, plus ou moins aiguë à discré- 
tion. Deux points qui comprennent toute l'harmonie. 

Or la mesure, la mélodie et l'harmonie constituent tout ce 
que nous entendons par musique, et tout ce qui caractérise et 
différencie les pièces. 

Il n'y a donc point de pièces qu'on ne pût jouer sur un 
instrument tel que celui que je viens de décrire ; 

5° Que plus il y aura de verticales 1,2, 3, etc., entre sol et 
D, entre la et D, entre si et ut, etc., plus le cylindre pourra 
contenir de morceaux de musique différents à la fois ; 

6° Que plus il y aura de verticales, so/, D, la, D, si } ut, etc., 
plus l'instrument aura d'étendue, et on pourra lui en donner 
autant et plus qu'au clavecin; 

7° Que plus les verticales sol, 1, 2, 3, etc., la, d, 2, 3, etc., 
seront longues, plus elles contiendront de mesures, plus les 
pièces qu'on jouera pourront être longues. On peut donner à 
ces lignes ou à celles qu'elles représentent, ou au diamètre du 
cylindre assez de longueur pour qu'on y puisse noter toutes 
sortes de pièces. Je tiens de M. Richard, le plus habile construc- 
teur d'orgues d'Allemagne qu'il y ait à Paris, qu'on peut noter 
sur la circonférence d'un cylindre de deux pieds de diamètre 
plus de 120 mesures à quatre temps d'une allemanda largo : or 
ces 120 mesures équivalent à plus de 160 d'un allegro; 

8° Qu'à l'aide des lignes 1, 2, 3, A, 5, etc., horizontales qui 
passent sur une rangée de trous, et qui en contiennent entre 
elles une autre rangée , on connaîtra toujours facilement les 
endroits des verticales où les notes ou pointes qui agissent sur 
les touches se placeront; 

9° Que, si l'on donne au cylindre la facilité de se mouvoir 
de droite à gauche, ou de gauche à droite, on pourra faire en 
sorte que les pointes placées sur les verticales sol, D, la, D, si, 
ix. lt 



162 QUATRIÈME MÉMOIRE. 

ut, etc., ne portent plus sur ces touches, mais tombent dans 
l'intervalle que ces touches laissent entre elles, et que ces 
touches soient frappées des pointes placées sur d'autres 
verticales, d'où il s'ensuit qu'on aura sur le cylindre plusieurs 
pièces à la fois, et que le nombre en sera d'autant plus grand 
que l'intervalle laissé entre les touches permettra de laisser 
entre les verticales sol, D, la, D, si, ut, etc., plus d'autres ver- 
ticales 1, 2, 3, etc. ; 

10° Qu'en notant la même pièce sur les verticales sol, D, la, 
D, si, ut, D, ré, D, mi, fa, D, on l'essayerait dans tous les tons 
possibles. 

11 faut pratiquer à chaque petite pointe ou note un arrêt, 
afin qu'en agissant sur les touches, elles ne s'enfoncent pas plus 
qu'il ne faut. 

Il n'y a pas à craindre qu'elles se détachent, si l'étoffe dont 
on aura couvert le cylindre intérieur et dans laquelle elles sont 
fichées par leur extrémité faite en épingle, est suffisamment 
compacte; et si l'on observe, quand on rechange d'airs, de faire 
un peu tourner la pelote, afin que les trous faits dans l'étoffe 
par les épingles, pointes ou notes qu'on vient de retirer, ne 
correspondent plus aux trous du cylindre de cuivre. 

Elles se détacheront d'autant moins que l'action des touches 
sur elles est très-faible, et que, d'ailleurs, elle est oblique à 
leur enfoncement. 

Il faut observer, en perçant les trous, de ne laisser entre 
eux que l'intervalle qui convient au mouvement le plus prompt, 
parce que, 1° on placera sur une même circonférence un plus 
grand nombre de mesures; 2° qu'il vaut mieux avoir à ralentir 
le mouvement de la manivelle qu'à l'augmenter. On va toujours 
aussi lentement, mais non pas aussi vite qu'on veut. 

AVANTAGES DE L'INSTRUMENT PROPOSÉ. 

1° Un enfant de l'âge de cinq ans pourrait savoir noter sur 
le cylindre le morceau le plus difficile et l'exécuter. Cela lui coû- 
terait moins que d'apprendre à lire par le bureau typogra- 
phique, car les caractères et leurs combinaisons sont ici beau- 
coup moins nombreux que les lettres. Il y a vingt-quatre lettres, 
et il ne faut que onze caractères ; 



PROJET D'UN NOUVEL ORGUE. 163 

2° Tout musicien, au lieu de composer sur le papier, pour- 
rait composer sur le cylindre même, éprouver à chaque instant 
ses accords et répéter, sans aucun secours, toute sa pièce. 

3° Cet exercice faciliterait extrêmement aux enfants l'étude 
de la musique, soit vocale, soit instrumentale; car, lorsqu'ils se 
trouveraient vis-à-vis d'un maître, ils auraient déjà fait pendant 
longtemps la comparaison des notes sur le papier et de leur 
effet sur le cylindre. 

à Ils seraient plus avancés du côté de la composition, et ils 
auraient l'oreille plus faite à huit ans qu'ils ne l'ont aujourd'hui 
communément à vingt, après avoir passé par les mains des plus 
habiles maîtres. 

5° On aurait certainement plus de plaisir à entendre cet 
instrument qu'un organiste médiocre, comme la plupart le 
sont, qui ne fait que balbutier sur son orgue, ne marche jamais 
en mesure, pratique à chaque instant des accords déplacés, se 
répète sans fin et ne répète jamais que de mauvaises choses, etc. 

6° On ne serait plus exposé aux boutades d'un musicien, 
habile, à la vérité, dans son art, mais souvent plus habile que 
dévot, à qui il prendra envie de jouer, à la consécration, Y al- 
legro le plus, badin ou la gigue la plus folâtre, et d'inspirer à 
tout un peuple de fidèles la démangeaison de danser devant 
l'arche, au moment où c'est la coutume de s'incliner. 

7° Beaucoup de personnes qui n'ont point de voix, qui man- 
quent d'aptitude pour un instrument, qui n'ont point appris la 
musique, qui l'aiment et qui n'ont ni les moyens, ni le temps, 
ni la commodité de l'apprendre, pourraient toutefois s'amusera 
jouer toutes les pièces dont ils s'aviseraient. 

8° Cet exercice contribuerait nécessairement aux progrès de 
la musique. 

9° On n'emploierait à noter et à exécuter sur le nouvel 
orgue guère plus de temps qu'il n'en faudrait pour noter sur le 
papier telle pièce dont l'exécution sur le clavecin demanderait, 
des habiles, plus de temps qu'on n'en mettrait à en ranger et 
jouer sur le nouvel orgue une douzaine d'autres. 

10° La difficulté de l'exécution n'empêcherait plus de prati- 
quer certains tons peu usités, avec lesquels cet orgue familia- 
riserait, comme le sol D, le la D, etc. On pourrait composer 
dans tous ces tons, ce qui fournirait peut-être, sinon des chants, 



16& QUATRIÈME MÉMOIRE. 

du moins des traits d'harmonie et des expressions qui nous sont 
inconnues. 

11° D'un moment à l'autre, on pourrait hausser ou baisser 
une pièce d'un ton, d'un demi-ton ou de tout autre intervalle. 

12° Les expériences sur les sons se multipliant facilement 
de jour en jour, et cela par des gens exercés à penser, on pour- 
rait, à la longue, en amasser un assez grand nombre pour fonder 
une bonne théorie et donner des règles sûres de pratique, ce qui 
n'arrivera pas tant que les phénomènes demeureront ensevelis 
dans les oreilles des artistes. 

13° Un bon orgue de cette espèce ramènerait peut-être à 
l'église de leur paroisse un grand nombre d'honnêtes gens qui 
ont de l'oreille et qui en ont été chassés par un mauvais orga- 
niste. 

lli° Peut-être que la facilité qu'on aurait à exécuter les 
pièces les plus difficiles empêcherait que dans la suite on ne 
continuât à les prendre pour les plus belles. 

Je vais maintenant passer aux inconvénients de cet instru- 
ment; car il en a. 

INCONVÉNIENTS DE LARGUE PROPOSÉ. 

1° C'est un ignorant en musique qui le propose. 

2° Il ne serait plus permis aux organistes d'être médiocres. 

3° On n'aurait plus besoin de ces maîtres d'accompagne- 
ment et de composition, qui ne nous prescrivent que des règles 
vagues, dont un long usage peut seul déterminer l'emploi. 

h° Les maîtres à chanter garderaient moitié moins de temps 
leurs écoliers. 

5° Ils seraient contraints d'être la moitié plus habiles, ayant 
à montrer à des écoliers dont l'oreille serait déjà faite, qui 
mépriseraient la règle de transposition et qui demanderaient à 
chanter leur leçon comme ils la joueraient sur leur orgue. 

(5° On jouerait en quatre heures, et cela avec la dernière pré- 
cision, toutes les pièces de M. Rameau, qu'on n'apprend en 
plusieurs années que très-imparfaitement. 

7° Beaucoup de gens, qui sont bien aises de s'amuser avec 
un instrument, abandonneraient le clavecin, la basse-de-viole, 
le violon, etc., et négligeraient l'honneur d'apprendre mal en 



PROJET D'UN NOUVEL ORGUE. 165 

cinq ou six années de temps ce qu'ils pourraient exécuter par- 
faitement en dix jours. . 

8° Nous deviendrions extrêmement difficiles sur l'exécution 
de la musique instrumentale ; d'où il arriverait que la plupart 
de ceux qui s'en mêlent en seraient réduits à se perfectionner 
ou à brider leurs instruments. 

9° Gomme une pièce ne me plaît pas davantage, à moi qui 
l'entends, soit qu'on ait employé beaucoup de temps à l'ap- 
prendre, soit qu'on l'ait aussi bien apprise en un moment, 
l'oreille ne faisant point cette distinction, nous parviendrions 
peut-être à nous défaire d'un préjugé favorable à plusieurs 
choses fort estimées qui n'ont que le mérite de la difficulté. 

Je sens toute l'importance de ces inconvénients. J'en suis 
frappé, et je prévois que beaucoup de gens ne manqueront pas 
d'en imaginer une infinité d'autres de la même force et de me 
traiter moi et mon orgue d'impertinents. Mais le désir de servir 
en quelque chose au progrès des beaux-arts, autant que je le 
pourrai, sans nuire aux intérêts des artistes auxquels je n'ai 
garde de le préférer, suffira pour me consoler des épithètes 
injurieuses que j'encourrai. 

OBSERVATIONS SUR LE CHRONOMÈTRE. 

On entend par un chronomètre un instrument propre à 
mesurer le temps. On prétend qu'il serait fort à souhaiter qu'on 
eût un bon instrument de cette espèce, afin de conserver, par 
ce moyen, le vrai mouvement d'un air; car les mots allegro, 
vivace, presto, affcttuoso, soavemente, piano, etc., dont se 
servent les musiciens, seront toujours vagues, tant qu'on ne les 
rapportera point à un terme fixe de vitesse ou de lenteur, dont 
on sera convenu. Aussi voit-on aujourd'hui des personnes se 
plaindre que le mouvement de plusieurs airs de Lulli est perdu. 
Si l'on eût eu l'attention, disent-ils, de se servir d'un pendule 
pour déterminer le temps de la mesure dans un air et d'écrire 
à la tête des pièces de musique, au lieu des presto, prestis- 
simo, andante, etc., qu'on y lit, 1,2 ou 3 secondes par mesure, 
ou 5 secondes pour 4, 2, 3 ou h mesures, ou m de secondes 
pour n de mesures, on aurait évité cet inconvénient et l'on 
aurait, dans mille ans, le plaisir d'entendre les airs admirables 



166 QUATRIÈME MÉMOIRE. 

de M. Rameau, tels que l'auteur les fait exécuter aujourd'hui. 

Ceux qui s'en tiennent à l'écorce des choses trouveront 
peut-être ces observations solides ; mais il n'en sera pas de 
même des connaisseurs en musique. 

Ils objecteront contre tout chronomètre en général qu'il n'y 
a peut-être pas dans un air quatre mesures qui soient exac- 
tement de la même durée, deux choses contribuant nécessaire- 
ment à ralentir les unes et à précipiter les autres, le goût et 
l'harmonie dans les pièces à plusieurs parties, le goût et le pres- 
sentiment de l'harmonie dans les solo. Un musicien qui sait son 
art n'a pas joué quatre mesures d'un air qu'il en saisit le carac- 
tère et qu'il s'y abandonne : il n'y a que le plaisir de l'har- 
monie qui le suspende ; il veut ici que les accords soient frap- 
pés; là, qu'ils soient dérobés; c'est-à-dire qu'il chante ou joue 
plus ou moins lentement d'une mesure à une autre, et même 
d'un temps et d'un quart de temps à celui qui le suit. 

Le seul bon chronomètre que Ton puisse avoir, c'est un 
habile musicien qui ait du goût, qui ait bien lu la musique qu'il 
doit faire exécuter et qui sache en battre la mesure. 

Si l'on ne joue pas aujourd'hui certains airs de Lulli clans le 
mouvement qu'il prétendait qu'on leur donnât, peut-être n'y 
perdent-ils rien. Un auteur n'est pas toujours celui qui déclame 
le mieux son ouvrage. 

Mais si l'on ne trouve pas ces observations assez solides et 
qu'on persiste à désirer un instrument qui mette des bornes au 
caprice des musiciens, je commencerai par rejeter tous ceux 
qu'on a proposés jusqu'à présent, parce qu'on y a fait du musi- 
cien et du chronomètre deux machines distinctes, dont l'une 
ne peut jamais bien assujettir l'autre. Cela n'a presque pas 
besoin d'être démontré. Il n'est pas possible que le musicien 
ait, pendant toute sa pièce, l'œil au mouvement ou l'oreille au 
bruit du pendule ; et s'il s'oublie un moment, adieu le frein 
qu'on a prétendu lui donner. 

Mais comment, me demandera- t-on, faire du musicien et 
du chronomètre une seule et même machine? Il paraît que cela 
est impossible. 

Je réponds qu'il y a tout au plus quelque difficulté. Mais 
voici comment j'estime qu'on viendrait à bout de la surmonter: 
il faudrait d'abord que les musiciens renonçassent aux signes 



PROJET D'UN NOUVEL ORGUE. 167 

dont ils se sont servis jusqu'à présent et qu'ils substituassent 
aux piano, presto, vivace, allegro, etc., qu'on trouve à la tête 
de leurs pièces, les temps employés à les jouer en entier; et 
qu'au lieu d'écrire giga, allegro, ils écrivissent giga, 12, 13, 
14, etc., secondes. 

On noterait ensuite cette gigue sur le cylindre de l'orgue 
que je propose, et l'on appliquerait le pendule à secondes au 
cylindre, de manière que l'aiguille parcourrait 12, 13 ou 14, etc., 
secondes, tandis que le cylindre tournerait sur lui-même par le 
mécanisme même du pendule qui lui serait appliqué, de l'arc 
sur lequel la gigue entière serait notée. 

Je n'entrerai point dans la manière dont cette application du 
pendule au cylindre peut se faire; c'est un bon horloger qu'il 
faut consulter là-dessus. Voici seulement l'énoncé du problème 
qu'il faut lui proposer à résoudre : 

Trouver le moyen de faire tourner un cylindre sur lui-même, 
d'une quantité donnée dans un temps donné. 



CINQUIÈME MÉMOIRE 



LETTRE SUR LA RESISTANCE DE L AIR AU MOUVEMENT 

DES PENDULES. 



M*** 



Si l'endroit où Newton calcule la résistance que l'air fait au 
mouvement d'un pendule vous embarrasse, que votre amour- 
propre n'en soit point affligé. 11 y a, vous diront les plus grands 
géomètres, dans la profondeur et la laconicité des Principes 
mathématiques de quoi consoler partout un homme pénétrant 
qui aurait quelque peine à entendre ; et vous verrez bientôt que 
vous avez ici pour vous une autre raison qui me paraît encore 
meilleure; c'est que l'hypothèse d'où cet auteur est parti n'est 
peut-être pas exacte. Mais une chose me surprend : c'est que 
vous vous soyez avisé de vous adresser à moi pour vous tirer 
d'embarras. Il est vrai que j'ai étudié Newton dans le dessein 
de l'éclaircir; je vous avouerai même que ce travail avait été 
poussé, sinon avec beaucoup de succès, du moins avec assez 
de vivacité; mais je n'y pensais plus dès le temps que les 
RR. PP. Le Sueur et Jacquier donnèrent leur Commentaire ; et 
je n'ai point été tenté de le reprendre. Il y aurait eu, dans mon 
ouvrage, fort peu de choses qui ne soient dans celui des savants 
géomètres; et il y en a tant dans le leur, qu'assurément on 
n'eût pas rencontrées dans le mien! Qu'exigez-vous donc de 
moi? Quand les sujets mathématiques m'auraient été jadis très- 
familiers, m'interroger aujourd'hui sur Newton, c'est me parler 



LETTRE SUR LA RÉSISTANCE DE L'AIR. 169 

d'un rêve de l'an passé. Cependant, pour persévérer dans l'ha- 
bitude de vous satisfaire, je. vais, à tout hasard, feuilleter mes 
parfasses abandonnées, consulter les lumières de mes amis, 
vous communiquer ce que j'en pourrai tirer et vous dire avec 
Horace : 

Si quid novisti rectius istis; 
Candidus imperti, si non, his utere mecum. 

Horat. Epistol. lib. I, ep. m, v. 07, 08. 

PROPOSITION I. 

PROBLÈME. 

Soit (fig. 2, pi. 7) unpendide M qui décrit dans Vair Varc B A, 
étant attaché à la verge G M fixe en G. On demande la vitesse de 
ce pendule en un point quelconque M, en supposant qu'il com- 
menée à tomber du p oint B. 

Soient GM = tf.NA = fr. AP = x. La pesanteur =p. La résis- 
tance que l'air ferait au corpuscule M, s'il était mû avec une 
vitesse g — /*. La vitesse du pendule au point M = v. 

SOLUTION. 

Si on suppose, avec tous les physiciens, que la résistance de 

l'air et des autres fluides est comme le carré de la vitesse, on 

fv- 
aura la résistance au point M = '—r- ; et cette résistance agissant 

9' 

suivant wM, tend à diminuer la vitesse v. De plus, la pesan- 
teur p tirant suivant MQ, on voit facilement qu'elle se décom- 
pose en deux autres forces, dont l'une, qui agit suivant MR, est 
arrêtée et anéantie par la résistance du fil ou de la verge G M, 
et dont l'autre a son effet suivant Mm perpendiculairement à 

G M, et est égale à gxMP = IVW — a^ Donc la force accé- 

GM a 

lératrice totale qui agit au point M pour mouvoir le corps sui- 

. AT psJ^lax — x- /V 
vaut Mm = <-l . — '— r . 

a g- 

Mm 
Mais le temps employé à parcourir Mm = ■ , et l'élément 

ou l'accroissement de la vitesse est égal à la force accélératrice 



170 CINQUIÈME MÉMOIRE. 

multipliée par le temps. Donc ( P )/*«*-* _f*\ x ^ 

\ a g- J v 

= dv. Dans cette équation, je mets, au lieu du petit arc M/?z ; sa 

adx 

valeur , -, avec le signe — , parce que v croissant à 

\/'2ax — x 2 

mesure que le pendule descend, x diminue au contraire. J'ai 

fv 2 x adx v 2 

— pdx + , i ■ = vdv, dont 1 intégrale est-r = pb — px 

1 O'sJ'lax—x- to 2 l l 

r fv 2 Xadx 
J 9'\/2ax—x 2 ' 

J'ai ajouté la constante pb, afin que v fût = 0, lorsque x = b 
c'est-à-dire lorsque le pendule est au point B, d'où on suppose 
qu'il commence à descendre par sa seule pesanteur. 

On remarquera d'abord, dans cette équation, que si /"=(), 
c'est-à-dire, si le pendule se mouvait dans le vide ou clans un 
milieu non résistant, on aurait v 2 = 2pb — 2 px; mais comme la 
résistance de l'air est fort petite par rapport à la pesanteur p, 
la valeur réelle de v 2 différera très-peu de 2pb — 2px; et l'on 
pourra substituer f (2pb — 2px) à fv 2 ; ce qui ne produira 
qu'une très-petite erreur. 

k . . x , Cfilpb — 2px)xadx 

Ainsi on aura v 2 = 1pb — Zpx + 2 I ■ , 

r r j g -2^2ax — x 2 ' 

pour la valeur approchée de v 2 . 

Il s'agit, à présent, de trouver l'intégrale du terme qui est sous 

/badx — nxdx 
j et la difficulté est réduite à intégrer , 
Sjlax — x 2 

On remarquera que cette intégrale doit être prise de telle 

manière qu'elle soit =0, quand x = b. Or l'intégrale du premier 

C badx 
terme —r- est b x (arc AM — arc AB). Dans laquelle 

J sjîax—x 1 K } H 

.,..,, , n C badx 

1 ai aioute la constante — b x arc AB, afin que / , -= — 

J 4 J s/Jax—x 2 

r»+ ^ ^ -, C badx 

lut = 0, lorsque x serait = b: on aura donc /— t~ 

1 J sjïax—x 2 

= — b XarcBM. 

f* cix d x 

Maintenant, pour avoir l'intégrale de / , -,je l'écris 

y 4-dlLX X 



LETTRE SUR LA RÉSISTANCE DE, L'AIR. 171 

. . C — axdx Ca-dx — axdx C a 2 dx 
ainsi: / — = = / , — I , =, dont 

«/ v 2 ^^ — ^ 2 ^ V 2rt;r — ^ 2 ^ v 2 «# — x 2 

l'intégrale est a\/'2ax — x 2 — a X AM = fl X (MP — AM), à 

laquelle il faut ajouter la constante — /z(BN — AB), pour la 

/ — axdx 
raison que nous avons dite ci-dessus ; on aura donc / , 

^ y2## — x 2 

— = //x(BO — BM). 

n o ^ , 2/x2»6XBM a - a 
Donc r 2 = '2pb — Zpx — a — 2 f X 2 » « 

x(B0— BM). 

COROLLAIRE I. 

Donc, lorsque le pendule est arrivé en A, on a v 2 — 2pb 
2/'x2/?6xBA 2/ , x2/7flX(BN — BA) 

COROLLAIRE II. 

n ic qn • i. t •♦ a u 2/*&xBA 
Donc ( figure 3), si Ion fait kn = b — — z 

9" 

2 fa X (BN — BA) , a , t ,' 

! ^ — : , on aura v 2 — 2p x kn; c est-a-dire que 

la vitesse au point A serait la même que celle que le pendule 
aurait acquise en tombant dans le vide du point b jusqu'en A. 



COROLLAIRE III 



Si l'arc AB ne contient que peu de degrés, BN sera presque 

- i < ~i xi. , « t 2/.2»OA 

égale a BA; et 1 on pourra supposer v 2 = 2pb - ^ . 



PROPOSITION II. 

PROBLÈME. 

Supposons (fig. h) qu'un pendule A, placé dans la situation 
verticale G A, reçoive une impulsion ou vitesse h suivant V hori- 
zontale AR. On demande sa vitesse en un point quelconque M. 

SOLUTION. 

Les mêmes noms étant supposés que ci-dessus, la force retar- 



172 CINQUIÈME MÉMOIRE. 

, . . v\J ^Lax t 2 fv 

datnce sera ici I —^ L — ~ + — r , parce que la résistance 

s ajoute à la pesanteur, pour diminuer continuellement la vitesse 

du pendule, et on aura -du= adx x M*»*-* 

v\/'2ax — x- \ & 

Je mets — du, parce que x croissant, v diminue; donc 

f ' V 2 X (I fl T 

— vdv=pdx -\ ' — et ajoutant les constantes 

g 2 ^2ax — x 2 

V—v* C /V *adx n 

— — - = px + / — '—. =,. Donc si / = o, on aura v 2 

2 •/ g % \j%ax — x* 

~ h* — %2 )x > or l'on pourra, comme dans le problème précé- 
dent, mettre au lieu de v 2 sa valeur approchée h 2 — 2px dans 

i *. C fr-adx . 1 m 

le terme / ' ce qui donnera v 2 = h 2 — '2px 

J g-\/ïax — x 2 

_,/• fk**dx , a çfxi P **dx_ u yy 

J g-ylax— x 2 J g 2 )Jlax — # 2 2 

x kM + 2fx ? pa x (+ AM — MP). 

Soit AN, la hauteur à laquelle le pendule aurait remonté 
dans le vide, on aura h 2 = 2p x AN, et v 2 = 2p X PN 

# 2 £ 2 v ; 



COROLLAIRE I. 

Donc (fig. 5), lorsque le corps est arrivé au point c, tel que N n 
2/xANxAi Zfxax{ nc— kc) 

^ 



Z./ /Wi /N l /«G Jit , . . 

x ~ ', la vitesse v sera = 0. 



COROLLAIRE II. 



Comme ne et kc diffèrent très-peu de NC et de AC, il s'en- 
suit que, pour trouver le point c où le corps s'arrête, ou la hau- 

2 /* X A N X AC 

teur n à laquelle il remonte, il faut prendre N?i=— — — — 

, 2/VzX(NC— AC) 
+ 9* " 



LETTRE SUR LA RÉSISTANCE DE L'AIR. 173 

COROLLAIRE III. 

Si l'arc AC ne contient que peu de degrés, AG sera presque 

• 1 < iAT H> ■ K M 2/"xANxAC 

égale a AN ; et 1 on aura a peu près N n — — o . 

U 
COROLLAIRE IV, 

Si un pendule (fig. 6) descend du point B, sa vitesse en A, 
que je nomme h, sera égale, corol. n, propos. I, à celle qu'il 
aurait acquise en tombant dans le vide de la hauteur A?* b 

2/-&XBA 2/7/ x(BN — BA) .. .-..„., 

— — — , *-= ■; et il remontera lusqu a la 

99 

2 /* x V n x A c 
hauteur Av (corollaire n, propos. II) = kn — ~ T — - — 

2 fax (ne — kc) „■ . v/r , . _,., 

+ — S • Et comme ne et kc dînèrent peu de BN et 

, T> . . àfbxBk hfa x (BN — BA) 
de BA, on aura Av = £ = — . + JL L^ i % 

9- 9 

COROLLAIRE V. 
1 

Donc, si l'arc BA contient peu de degrés, on aura Av = # 

àfbxBk , AAT (1— 4/-XBA) A _ 

— r = ANx '. Or, dans cette même 

9' 9 

supposition, les arcs AC,A& sont entre eux, à très-peu près, 
comme les racines des abscisses AN, Av; car, dans le cercle, 
les cordes sont entre elles comme les racines des abscisses; 
or les arcs peuvent être pris ici pour les cordes. Donc Gk = 

acx(vTn— s/IÏ) n r— J (1-/1/XBA) , — 

vv ^ Or v^I=\/aN V - -Js l = \/kX 



f à/xBA nt lif.Bk 



x y J — — — g — ; et comme — '— — est fort petite par rap- 

*'j v a i/i ^T^BÀ . 2/xBA 
port a 1 , on peut, au lieu de v 1 - — 5 — . , mettre 1 — — . 

v g* g* 



qui lui est à peu près égale ; car on sait que y/l — a, a étant 
une très-petite fraction, est 1 — ^ à très-peu près. Donc Gk 

9 /'T) * 9 f k T)2 

= AC x — — = .-> . Donc la différence Gk entre l'arc des- 
9' 9- 

cendu AB et l'arc remonté kk, est comme le carré de l'arc AB. 



17/i CINQUIÈME MÉMOIRE. 



COROLLAIRE VI. 



Donc (fig. 7), si on a l'arc BAC, qu'un pendule décrit dans 
l'air, en tombant du point B, on aura facilement l'arc b A k\ 
qu'il doit décrire en tombant du point b; car il ne faut que 
trouver A k qu'on aura en faisant BA — A G '. b A — kk '.'. BÂ a 
: bk\ 



COROLLAIRE VII. 



Donc (fig. 6), si un pendule décrit l'arc BA dans l'air, on 
aura sa vitesse au point A, en divisant la ligne Nv en deux par- 
ties égales au point n; car cette vitesse, corol. m, propos. I, 
est à très-peu près égale à celle qu'il aurait acquise en tom- 

n i i , i 2/xBA . Nv 

bant dans le vide de la hauteur b - — , = b — . 

g- 2 

COROLLAIRE VIII. 

On a AG 2 : Ac 2 ! *. AN : An; c'est-à-dire, AG 2 : A G 2 — 2 Ce 

. in., av. a ni v ^ v 2CcxACxAN 2 Ce X AN 

x AG.. AN! AN— Nn. Donc™n = ■— = — — . 

AG" AG 

T> 1 « . AT 2C/f X AN ^ 

Par le même raisonnement, on aura N v = ■ ^ . Donc 

Ck'. G<?*.:Nv; Nn. Donc c est le point du milieu de l'arc C&. 
Donc, au lieu de diviser Nv en deux parties égales, on pourra 
diviser G/cen deux parties égales pour avoir l'arc A G que le 
corps A, en remontant, aurait parcouru dans le vide. 

COROLLAIRE IX. 

Si le pendule A est un petit globe, la résistance f } toutes 
choses d'ailleurs égales, est en raison inverse du diamètre de 
ce globe et de sa densité; car la résistance de l'air à deux 
globes de différents diamètres est comme la surface ou le carré 
des diamètres ; et cette résistance doit être divisée par la masse, 
laquelle est comme la densité multipliée par le cube du diamètre. 
Donc l'arc Gk, toutes choses d'ailleurs égales, est comme AB- 
divisé par le produit du diamètre du globe et de sa densité. 

C'est à vous, M***, à voir maintenant l'usage qu'on peut 
faire de ces propositions, lorsqu'on veut avoir égard à l'altéra- 



LETTRE SUR LA RÉSISTANCE DE L'AIR. 175 

tion du mouvement que cause la résistance de l'air dans les 




3. 





6. 




G 




B 




N 




C 






n 


/ 




yù 








y h 




10. 



D A 



B C 



Planche 7. 



expériences par lesquelles on cherche avec des pendules les 
lois du choc des corps. Vous apercevrez sans peine que les 



176 CINQUIÈME MÉMOIRE. 

corollaires vi, vu, vin, donneront les vitesses que les deux 
pendules ont ou reçoivent au point le plus bas où ils sont sup- 
posés se choquer. 

M. Newton, qui, comme vous savez, n'a pas cru devoir 
négliger cette résistance, lorsqu'il a parlé des lois du choc des 
corps dans le premier livre de ses Principes, paraît avoir fait 
G A* proportionnelle, non au carré de l'arc parcouru, comme 
nous l'avons trouvé, et comme peut-être vous le supposiez, 
lorsque cet endroit de son ouvrage vous a arrêté, mais à l'arc 
seulement : c'est ce qu'il me reste à vous démontrer. Pour cet 
effet, je transcrirai son texte, et j'y ajouterai les éclaircisse- 
ments que je trouve dans les papiers que les RR. PP. Jacquier 
et Le Sueur ont condamnés à l'oubli, en prévenant par leur 
excellent Commentaire celui que je méditais. 



TEXTE DE NEWTON. 

« Soient, dit Newton, Princip. Mathémat. (pag. J9 et 20, 
édit. d'Amstercl. 1714 *), (voy. la fig. 8), les corps sphériques 
A, B suspendus, des points G, D par des fils parallèles et égaux 
AC, BD. De ces points et de la longueur des fils, soient décrites 
les demi-circonférences EAF,GBH, divisées en deux parties 
égales par les rayons G A, DR. Faites remonter le corps A à 

1. Pcndeant corpora sphœrica A, B, filis parallelis et sequalibus AC, BD, a 
centris C, D. His centris et intervallis describantur semicirculi E A F, GBH, 
radiis G A, DB bissecti. Tràhatur corpus A ad arcus EAF punctum quodvis 
Pi, et subducto corpore B, demittatur inde, redeatque post unam oscillatio- 
nem, ad punctum V. Est BV retardatio et resistentia aeris. Hujus BV fiât 
ST pars quarta sita in medio, ita scilicet ut BS, et TV aequentur, sitque 
B S : ST :: 3 : 2, et ista ST exhibebit retardationem in descensu ab S ad A 
quam proxime. Restituàtur corpus B in locum suuni. Gadat corpus A de puncto S, 
et velocitas ejus in loco reflexionis A absque errore sensibili tanta erit, ac si in 
vacuo cecidisset de loco T. Exponatur igitur hsec velocitas per chordam arcus TA; 
nam velocitatem penduli in puncto infimo esse ut chordam arcus, quem cadendo 
descripsit, propositio est Geometris notissima. Post reflexionem perveniat corpus A 
ad locum s, et corpus B ad locum K. Tollatur corpus B et iuveniatur locus u; 
a quo si corpus A demittatur, et post unam oscillationem redeat ad locum r, sit 
st pars quarta ipsius ru sita in medio, ita videlicet ut rs et tu œquentur ; et per 
chordam arcus £A exponatur velocitas, quam corpus A proxime post reflexionem 
habuit in loco A. Nam t erit locus ille verus et correctus, ad quem corpus A, 



LETTRE SUR LA RÉSISTANCE DE L'AIR. 177 

quelque point R de l'arc EAF. Otez le corps B, et laissez retom- 
ber le corps A; s'il remonte, après une oscillation, au point 
V,RV exprimera la retarclation causée par la résistance de l'air. 
Prenez ST égale à la quatrième partie de RV, placez-la dans le 
milieu, de sorte que RS soit égale à TV, et que RS soit à ST 
comme 3 à*2, ST exprimera à peu près la retarclation après la 
descente de S en A. Remettez à sa place le corps que vous 
aurez ôté. Laissez tomber le corps A du point S. Sa vitesse au 
point de réflexion A sera, sans erreur sensible, la même que 
s'il était descendu dans le vide du point T. Soit donc cette 
vitesse exprimée par la corde TA; car tous les géomètres savent 
que la vitesse d'un pendule au point le plus bas de l'arc qu'il 
décrit, est comme la corde de cet arc. Si le corps A remonte 
après le choc, au point s } et le corps B, au point K, ôtez le 
corps B, et trouvez le point u, d'où, laissant tomber le corps A, il 
remonte, après une oscillation, au point r, tel que st soit la 
quatrième partie de ru, et sr égale à tu. La corde t A expri- 
mera la vitesse que le corps A avait en A après sa réflexion; 
car t est le lieu vrai et corrigé, auquel le corps A serait remonté 
sans la résistance de l'air. Il faudra corriger de la même façon 
le lieu K auquel le corps B est remonté, et trouver le point / 
qu'il eût atteint dans le vide. C'est ainsi qu'on fera les expé- 
riences comme dans le vide. Enfin il faudra, pour ainsi dire, 
multiplier le corps A par la corde TA, qui exprime sa vitesse, 
pour avoir son mouvement au point A, immédiatement avant le 
choc; et par la corde tk, pour avoir son mouvement après le 

sublata aeris resistentia, ascendere debuisset. Simili methodo corrigendus erit 
locus K, ad quem corpus B ascendit, et inveniendus locus l, ad quem corpus illud 
ascendere debuisset in vacuo. Hoc pacto experiri licet omnia, perinde ac si in vacuo 
constituti essemus. Tandem ducendum erit corpus A, ut ita dicam, in chordam 
arcus TA, quse velocitatem ejus exhibet, ut habeatur motus ejus in loco A proxime 
ante reflexionem ; deinde in cbordam arcus £A, ut habeatur motus ejus in loco A 
proxime post reflexionem. Et sic corpus B ducendum erit in cbordam arcus B /, 
ut habeatur motus ejus proxime post reflexionem. Et simili methodo, ubi cor- 
pora duo simul demittuntur de locis diversis, inveniendi sunt motus utriusque tam 
ante quam post reflexionem ; et tum demum conferendi sunt motus inter se, et 
colligendi effectus reflexionis. Hoc modo in pendulis pedum decem rem tentando, 
idque in corporibus tam ina?qualibus quam œqualibus, et faciendo ut corpora de 
intervallis amplissimis, puta pedum octo, vel duodecim, vel sexdecim, concurre- 
rent; reperi semper, sine errore trium digitorum in mensuris, ubi corpora sibi 
mutuo directe occurrebant, quod œquales esse mutationes motuum corporibus in 
partes contrarias illatœ, atque adeo quod actio et reactio semper erant œquales, etc. 

ix. 12 



178 CINQUIÈME MÉMOIRE. 

choc. [Puis enfin il faudra multiplier le corps B par la corde B/, 
pour avoir l'expression de son mouvement après le choc] 1 . Il faut 
chercher, par la même méthode, les quantités de mouvement 
qu'ont, avant et après le choc, deux corps qu'on a laissés tomber 
en môme temps de deux points différents; et trouver, par la 
comparaison de ces mouvements, les effets du choc. C'est ainsi 
qu'en faisant mes expériences sur des pendules de dix pieds de 
long, tant avec des corps égaux qu'avec des corps inégaux, que 
je laissais tomber de fort loin, de la distance, par exemple, 
de 8, 12, 16 pieds, j'ai trouvé, sans avoir erré dans mes mesures 
de la quantité de trois doigts, que les changements que le choc 
direct fait en sens contraire aux mouvements des corps, étaient 
égaux; et par conséquent que l'action était toujours égale à la 
réaction, etc. » 



ÉCLAIRCISSEMENTS. 

Voilà le texte de Newton; et voici maintenant les éclaircis- 
sements que je me suis engagé de vous donner. Si un corps tombe 
de R en À (fig. 9), dans un milieu non résistant, sa vitesse est, 
comme on sait, égale à celle qu'il aurait acquise en tombant 
d'une hauteur égale cà celle de RA. Mais comme le milieu résiste 
ici, on peut supposer la vitesse du corps en A égale à celle qu'il 
aurait acquise en tombant dans un milieu non résistant par un 
arc /\V<RA. 

Arrivé en A, si le milieu ne résistait point dans la branche 
VM, le corps remonterait par un arc Ao = Ar; mais la résis- 
tance du milieu fait qu'il ne remonte que jusqu'en N; de N il 
descend en A, où l'on suppose qu'il ait une vitesse égale à celle 
qu'il eût acquise en tombant par un arc nA<N A dans un milieu 
non résistant; et, au lieu de remonter par l'arc A?/ = A>?, la 
résistance du milieu ne lui permet de remonter qu'en V. 

Cela posé, l'arc RY exprime les retardations produites par 
la résistance du milieu dans toutes les oscillations dont je viens 
de parler. Mais, ces oscillations étant toutes plus petites les 
unes que les autres, pour avoir la retardation de chacune d'elles 

4. Phrase de l'édition Brière; elle ne se trouvait pas dans le texte de Newton 
cité par Diderot. 



LETTRE SUR LA RÉSISTANCE DE L'AIR. 179 

en particulier, il faudrait partager inégalement l'arc RV; et 
comme ces oscillations sont au nombre de quatre, la retarda- 
tion, pour la première oscillation, est plus grande que la qua- 
trième partie de RV; et cette quatrième partie, trop grande 
pour la retardation de la quatrième oscillation. Mais il est un 
point S (fig. S) d'où le corps tombant jusqu'en A, la quatrième 
partie de RV exprimera exactement la retardation pour 
l'arc SA. 

Cherchons ce point S. Pour le trouver, soit RÀ=1, RV 
= kb, SA=.r. En supposant les retardations proportionnelles 
aux arcs parcourus, on aura Rr, retardation de l'arc parcouru 

RA = -, et Ap second arc = Ar = RA— Rr = l ,demêmeplN 



X X 

~ arc 



( ', b\ b b b* 
retardation de 1 arc Ap =11 — -) x - = — . Donc AN 3* 

x «X-/ t-o Ju *JU 

= Ap — pN=l h — ; et la retardation Nu de l'arc AN = 

k k xx- 

/, '2b b 2 \ b b '2b 2 ¥ „ 

I 1 + —, -, ) X- = + — . Donc Ay=An=AN— Nw 

Ê U , Zb 1 b* _ , . 

quatrième arc = 1 + — — - -; Donc \ ?/, retardation du 



b Zb 1 36 3 b' 

quatrième arc = 7- 4- — = :. 

X Y% qnZ sy t O syè\ 

On a donc R r, retardation du premier arc = - . 

x 

pN, retardation du second = r. 

k x x- 

b 2b 2 b 3 

Nu, retardation du troisième = — r + — *• 

3 x x- X A 

, . -, à 'èb 2 , 3£ 3 b" 

Y?/, retardation du quatrième = r + — = — — . 

07 ^ x x- x 3 x k 

Et à cause que Rr + p N + Nw + V?/ = VR = àb } on a 

fxb 6b* àb* b' .. , 3 ^ $bx- ., , b* 
r + — r z=kb, OU X* — X* + — - 6 2 a,' 2 + — 

= , équation dont la solution approchée donnera la valeur 

de x. 

Pour cet effet, je retranche les deux derniers termes — b 2 x 2 

fc 3 . 
+ y- qui sont insensibles par rapport aux autres, parce que b 



180 CINQUIÈME MÉMOIRE. 

'èbx- 
est fort petite ; et il reste x k — x* + — — = 0, ou x- — x 



36 -ni • Ià/l3£ 

+ __ = 0, équation dont la racine est x = \ + \ / J — • 

Mais \ / f x- est à peu près | — — ; donc x est t à peu 

,ii 3& „ 36 
près f + I 9~ = Y* 



REMARQUES SUR CETTE APPROXIMATION. 



è 3 
Remarquez 1° que — b 2 x 2 + .- <0, parce que x>b, d'où 



il s'ensuit que x'* — x 3 + -— - >0. Donc x > | + 4/ | — 



Mais | — est un peu plus grand que Wj — ; donc, en 

mettant | — pour y { _-, on rend a^a peu près autant 

qu'on lui avait ôté; d'où il suit que cette approximation est aussi 
simple et aussi exacte qu'on le puisse désirer dans la supposi- 
tion que les retardations sont comme les arcs, et non comme 
les carrés des arcs ; 

^ 1 1 . b r b b~ 

2° Que les retardations — , — — —, etc., sont en progrès- 

sion géométrique; 

. 1 *i.. • àb 6b- , hb" 
3° Que pour résoudre exactement 1 équation + — -ç 

du JU **s 

- = h b, on eut fait 1 + — + — = 1 — h b. 

b 



Donc 1 -- = s/l-4é ou x = i _^ T=rb ; 

li° Que pour trouver le lieu V, on à st : tu II 2 : 3, et que 

iu = sr; d'où il s'ensuit que sa', sr '.'. b '. 3. Soit donc Xs = i, 

3.r 
sr= x } on a A«=l + -r-; A?' = 1 — x. Or ku '. Ar à peu 

près :: AV *. AR. Donc si l'on fait AV I AR *. I m \ n, on aura 



LETTRE SUR LA RÉSISTANCE DE L'AIR. 181 

bx , ^ bxn _ 

m '. n '.'. 1 + -5- : 1 — x.. Donc ?i + —z— = m — mx. Donc x 
6 6 

m — n 3x?ft — n . , , . 

= — = — — X A. 9, parce qu on a suppose ks = 1. 

an 3ih + 5ii 

On peut chercher ce point V par expérience, en laissant 
tomber le pendule d'un point V jusqu'à ce qu'il revienne en un 

3 

point r, dont la distance sr au point s soit = su X ? ; ou enfin 

As 

on peut prendre simplement st = r-= X ST. 

Voilà, ce me semble, tout l'endroit de Newton sur les retar- 
dations du pendule causées par la résistance de l'air, assez bien 
défriché. D'où il paraît s'ensuivre que cet auteur suppose les 
retardations comme les arcs, au lieu que nous les trouvons, par 
les propositions précédentes, comme les carrés des arcs. 

Vous m'objecterez, sans doute, que Newton a l'expérience 
pour lui; et que c'est d'après cette hypothèse 1 qu'il a trouvé 
que l'action est toujours égale à la réaction ; et que si, par 
exemple, le corps A, après avoir choqué le corps B en repos 
avec 9 degrés de mouvement, continuait d'aller avec deux, le 
corps B partait avec sept degrés ; que si les corps se choquaient 
en sens contraires, A avec 12 degrés de mouvement, et B avec 
6, et que A se réfléchit avec 2, B se réfléchissait avec 8, etc. 

Je vous répondrais que, quoiqu'on ne se soit jamais avisé de 
douter ni de l'exactitude, ni de la bonne foi de Newton, cela n'a 
pas empêché qu'on n'ait réitéré ses expériences sur les couleurs. 
Pourquoi n'en ferait-on pas autant dans cette occasion-ci, où 
cet auteur est parti d'une hypothèse que le calcul contredit 
évidemment, et où il était d'autant plus facile de se tromper, 
que les vitesses sont représentées par des quantités dont les 
différences sont très-petites; savoir, les cordes des arcs par- 
courus devant et après les retardations? 

1. Ut si corpus A incidebat in corpus B quiescens cum novem partibus motus, 
et amissis septem partibus pergebat post reflexionem partibus cum duabus; 
corpus B resiliebat cum partibus istis septem. Si corpora obviam ibant, A cum 
duodecim partibus et B cum sex, et redibat A cum duabus, redibat B cum octo, 
facta, etc.' 

* Newton, édit. cit., p. 20. 



182 CINQUIÈME MÉMOIRE. 

Si vous trouvez que ce ne soit pas assez accorder au grand 
nom de Newton, j'en suis fâché ; pour moi, je ne puis lui accorder 
davantage. J'ai pour Newton toute la déférence qu'on doit aux 
hommes uniques dans leur genre; j'incline fort à croire qu'il a 
la vérité de son côté; mais encore est-il bon de s'en assurer. 
J'invite donc tous les amateurs de la bonne physique à recom- 
mencer ses expériences, et à nous apprendre si les retardations 
sont telles que Newton paraît les avoir supposées, proportion- 
nelles aux arcs parcourus; ou telles que le calcul nous les 
donne, proportionnelles aux carrés de ces arcs. 



CONCLUSION DES CINQ MEMOIRES. 

Première expérience. Graduer un tuyau composé de deux 
parties mobiles, et tenter, par ce moyen, la fixation du son. 

Seconde expérience. Construire un compas du cercle et de sa 
développante, et essayer si, par ce moyen, on n'obtiendra pas 
la division des arcs de cercle en parties commensurables ou 
incommensurables, et d'autres opérations, et plus facilement et 
plus exactement que par toute autre voie. 

Troisième expérience. Déterminer, par le son, si une corde 
attachée par une de ses extrémités à un point fixe, et tirée de 
l'autre par un poids, est aussi tendue que si elle était tirée à 
ses deux extrémités par deux poids égaux. 

Quatrième expérience. Construire un harmonomètre ou un 
orgue, sur lequel on puisse jouer ou même composer toutes 
pièces de musique, et éprouver à chaque instant son harmonie. 

Cinquième expérience. S'assurer si les retardations que l'air 
fait au mouvement des pendules sont comme les arcs ou comme 
les carrés des arcs, et recommencer les expériences de Newton 
sur le choc des corps 1 . 

1. Ces Mémoires sont accompagnés d'une table des matières très-détaillée qu'on 
trouvera à la tin du volume. 



RÉFLEXIONS 



sir. 



UNE DIFFICULTE PROPOSEE CONTRE LA MANIERE DONT LES 
NEWTONIENS EXPLIQUENT LA COHÉSION DES CORPS 
ET LES AUTRES PHENOMENES QUI s'y RAPPORTENT. 



1761 



On a lieu de croire que l'attraction qui fait circuler les 
planètes, et qui précipite les corps pesants vers le centre de la 
terre, produit encore plusieurs autres effets naturels, tels que 
la dureté, l'adhérence des parties des fluides, les fermentations, 
et généralement tous les phénomènes qui naissent de la cohé- 
sion, ou qui s'y rapportent. En effet, 1° il est assez bien prouvé 
que ces divers phénomènes ne dépendent point de l'impulsion, 
au moins comme cause unique ou même principale ; 2° si l'at- 
traction est une propriété générale de la matière, sentiment 
qui, pour ne rien dire de plus, est très-probable, il est naturel 
de lui attribuer tous les effets qui lui sont analogues; et ceux 
dont je viens de parler sont de ce nombre. 

Il faut cependant convenir qu'il se présente ici une difficulté 
très-considérable. La force avec laquelle les corps pesants, et 
nommément les planètes, se portent vers le centre de leur ten- 

1. « Cet écrit n'a été inséré dans aucune des éditions de Diderot antérieures à la 
nôtre : il a paru pour la première fois dans les Mémoires de Trévoux, avril 1761, 
deuxième volume, page 97G. M. Barbier rapporte dans son Examen critique, et 
Complément des Dictionnaires historiques, Paris, 1820, que lorsque M. Naigeon mit 
en ordre les matériaux de la collection des œuvres de Diderot, il ne put se rappeler 
dans quel journal ce morceau était déposé, et c'est d'après ses propres indications 
que M. Barbier l'a retrouvé dans le journal de Trévoux. 11 a été réimprimé dans 
le Journal des Savants combiné avec les Mémoires de Trévoux, tome L1X, p. 121. 
Amsterdam, 1761 ; mois de mai, vol. I. » (Br.) 



I8Z1 RÉFLEXIONS 

dance, est toujours réciproquement proportionnelle au carré de 
la distance; et celle avec laquelle les particules s'approchent 
et s'unissent dans les cohésions, etc., est manifestement plus 
grande. Il semble donc que ces deux forces ne peuvent pas être 
produites par une seule et même cause. 

Cette difficulté a paru si forte à quelques newtoniens, que, 
pour n'en être pas embarrassés, ils ont pris le parti de borner 
le principe de l'attraction aux seuls phénomènes célestes, aux- 
quels il s'applique avec une facilité merveilleuse. D'autres ont 
mieux aimé chercher à la résoudre, que d'admettre des bornes 
dans un principe dont l'universalité est prouvée par des raisons 
au moins très-plausibles. 

Dans cette vue quelques-uns ont cru que la loi générale de 
l'attraction pouvait n'être pas celle de la raison inverse du 
carré, mais celle de la raison inverse du carré plus la raison 
inverse du cube, ou même de quelque fonction ou puissance 
plus élevée que le cube. Mais outre que cette idée n'est qu'une 
supposition entièrement dénuée de preuves; outre qu'une 
pareille loi présente une complication de termes embarrassante 
et même un peu bizarre, il est certain qu'elle ne s'accorderait 
ni avec les phénomènes de la pesanteur, comme il est aisé de 
le voir, ni même avec ceux des cohésions, comme nous le 
ferons bientôt remarquer. 

D'autres ont admis deux lois d'attraction, l'une pour les 
grandes distances et pour les phénomènes célestes, et l'autre 
pour les petites distances et les cohésions ; la première en 
raison inverse du carré, la seconde en raison inverse du cube. 
Si l'on n'avait autre chose à objecter contre ce sentiment, sinon 
la variation qu'il suppose dans les lois de l'attraction, il semble 
qu'on ne serait pas suffisamment autorisé à le rejeter. Quel- 
ques philosophes ont beau vanter la simplicité des lois de la 
nature, il est certain que plusieurs de ces lois souffrent des 
variations et des modifications considérables. Par exemple, les 
lois de la réfraction ne sont pas les mêmes pour les corps gros- 
siers, et pour les petits corpuscules de la lumière. Celles que 
suivent les fluides, en pressant leurs bases, sont, à plusieurs 
égards , très-différentes de celles que suivent les solides. Ce 
serait donc sur des modèles fournis par la nature même, 
qu'aurait été formée l'idée d'une double loi d'attraction ; et 



SUR LA COHÉSION DES CORPS. 185 

rien n'engagerait à la proscrire, pourvu qu'elle s'accordât avec 
les phénomènes. 

Mais c'est précisément là ce qui manque à la double loi dont 
je viens de parler. Si elle avait lieu, presque tous les corps 
seraient d'une dureté infinie et rigoureusement parfaite : car 
on ne saurait douter qu'il ne se trouve dans tous les corps un 
grand nombre de particules qui se touchent en quelques points. 
Or il est démontré que si l'attraction qui est entre ces particules, 
suivait la raison inverse du cube, elle serait absolument infinie 
aux points où ces particules se touchent; d'où il suit que ces 
particules opposeraient à leur séparation une résistance qu'au- 
cune puissance finie ne pourrait vaincre, et formeraient par 
conséquent des corps parfaitement durs. 

Ainsi la difficulté dont il est question, malgré les tentatives 
qu'on a faites pour la résoudre, semble rester encore tout 
entière. Eh! quoi donc, serait-elle insoluble? On aura de la 
peine à se le persuader, si l'on considère que plusieurs autres 
difficultés proposées contre le système de Newton, et qui, au 
premier coup d'œil, ne devaient pas paraître moins fortes que 
celle-ci, ont été toutefois pleinement résolues. Il en eût été 
probablement de même de celle-ci, si, parmi tant de célèbres 
géomètres qui ont travaillé à perfectionner le système newto- 
nien, il se fût trouvé quelqu'un qui y eût donné une attention 
suffisante. Mais la plupart ne se sont occupés sérieusement que 
des phénomènes célestes; et s'ils ont examiné quelquefois les 
phénomènes qui donnent lieu à la difficulté présente, ce n'a 
guère été que comme en passant, et sans les suivre dans leurs 
détails. En attendant que quelqu'un entreprenne ce travail, 
j'ose proposer quelques vues très-générales à la vérité, mais 
capables peut-être de conduire à des idées plus précises. Je ne 
parle qu'en doutant ; parce que clans une matière comme celle- 
ci, à moins qu'on ne soit géomètre très-profond, il est très- 
facile de se tromper. 

Il suit de ce que j'ai déjà dit, que la force qui se manifeste 
dans les cohésions, etc., étant très-finie, même au point de 
contact, elle est infiniment au-dessous de celle que produirait 
une attraction en raison inverse du cube, ou de toute autre 
puissance supérieure au carré. Ne semblerait-il donc pas natu- 
rel de penser qu'une attraction en raison inverse du simple 



186 RÉFLEXIONS 

carré pourrait suffire à la produire? Et si cela était, la difficulté 
dont il s'agit ici, ne serait-elle pas résolue? Il est vrai que la 
disproportion qu'on remarque entre la force de la pesanteur et 
celle des cohésions, paraît devoir faire rejeter cette idée. Mais, 
en effet, doit-elle la faire rejeter? Ces deux forces ne sont pas 
l'attraction même, mais des effets de l'attraction : car j'appelle 
attraction l'effort que fait le corps attirant pour faire mouvoir 
le corps attiré, et je regarde comme l'effet de l'attraction la 
force avec laquelle le corps attiré est mû en vertu de cet effort. 
Or il est certain que les effets d'une seule et même cause 
peuvent varier dans leurs rapports, sans que la cause elle- 
même varie dans sa loi. 11 ne faut pour cela que le mélange 
de quelques circonstances particulières, qui rendent l'action de 
la cause tantôt plus simple, et tantôt plus compliquée; qui 
tantôt en prolonge et tantôt en raccourcisse la durée; qui 
l'applique à son effet tantôt d'une manière, et tantôt d'une 
autre, etc. C'est ainsi que, dans le choc des corps, une même 
puissance motrice, suivant la nature des obstacles contre les- 
quels elle s'exerce, ou le temps et la manière dont elle est 
appliquée, produit des effets qui sont tantôt dans le rapport 
des simples vitesses, et tantôt dans celui des carrés des vitesses. 
Pourquoi n'en serait-il pas de même de l'attraction? Pourquoi 
cette puissance, en suivant toujours une même loi, ne pourrait- 
elle pas, ainsi que l'impulsion, produire dans les corps sur 
lesquels elle se déploie, des effets, des forces qui ne suivissent 
pas le même rapport, si, par le concours de quelques cir- 
constances particulières, son action se trouvait diversement 
modifiée ? 

A ne considérer donc les choses qu'en général, il ne paraît 
pas impossible que la force qu'on observe dans les cohé- 
sions, etc., et celle de la pesanteur, quelque disproportion 
qu'il y ait entre elles, ne puissent être produites par une même 
attraction agissant en raison inverse du carré. 

Pour s'assurer si la chose est véritablement ainsi, il faudrait 
entrer dans des détails où je ne me suis pas proposé d'entrer. 
J'ai averti que mon dessein était de me borner à des vues 
générales. Je me contenterai donc de faire remarquer clans les 
cohésions quelques circonstances particulières, à raison des- 
quelles l'attraction en raison inverse du carré semble devoir. 



SUR LA COHÉSION DES CORPS. 187 

produire dans ces phénomènes une force beaucoup plus grande 
à proportion que celle qu'elle produit dans les planètes. 

La première circonstance que je remarque, c'est l'extrême 
petitesse des particules entre lesquelles l'attraction agit dans 
les cohésions. Soit (fig. 1) S une superficie sphérique, ou une 
sphère creuse delà moindre épaisseur possible, et P un corpus- 
cule placé à quelque distance sur le prolongement du diamètre 
AB. Si chaque particule infiniment petite de la sphère, D, 0, etc., 
est supposée exercer sur le corpuscule P une attraction qui soit 
en raison inverse du carré de sa distance au corpuscule, il est 
démontré par la propos, lxxi 6 du livre I de Newton, que ce 
corpuscule sera mû vers le centre C de la sphère, avec une 
force réciproquement proportionnelle au carré de sa distance à 
ce centre. Or, cela supposé, je dis que si deux ou plusieurs 
particules D, 0, etc., viennent à se réunir dans une petite 
masse, et que cette petite masse agisse toute seule sur le cor- 
puscule P, elle lui communiquera une force relativement plus 
grande que celle qu'il reçoit de la sphère entière. Que l'on 
prenne sur le même grand cercle ADBO de part et d'autre du 
diamètre AB, et à distances égales, deux particules égales D et 
: que l'on fasse l'effort attractif de la particule D égal k la 
petite ligne PG, et celui de la particule égal à la petite ligne 
PE = PG; la force avec laquelle le corpuscule P sera porté vers 
le centre C en vertu de ces deux efforts, sera égale à la diago- 
nale PT, et cette force sera proportionnelle à celle avec laquelle 
il est mû vers le même centre en vertu de l'attraction de la 
sphère entière. Il suffit donc de prouver que si ces deux parti- 
cules viennent à se réunir dans une petite masse, et que cette 
petite masse agisse toute seule sur le corpuscule P, elle lui 
communiquera une force plus grande que PT. Or cela paraît 
évident : car la particule 0, par exemple, venant à se réunir à 
la particule D, l'angle DPO s'évanouira entièrement, les forces 
PG et PE cesseront d'être obliques l'une à l'autre, et consé- 
quemment, au lieu que dans le cas de leur obliquité il y en 
avait une partie qui était perdue, et qui n'était point commu- 
niquée au corpuscule P, cette obliquité cessant, elles seront 
communiquées tout entières; et la force avec laquelle le corpus- 
cule sera mû, ne sera plus PT, mais PG + PE, ou 2 PG > PT. 
Or, de là ne suit-il pas qu'en général une petite particule qui 




Planche 8. 



RÉFLEXIONS SUR LA COHÉSION DES CORPS. 189 

en attire une autre, suivant une certaine loi, doit produire 
dans elle une force relativement plus grande que ne produirait 
un corps d'un volume considérable qui l'attirerait, suivant la 
même loi? Donc à raison de l'extrême petitesse des particules, 
entre lesquelles l'attraction agit dans les cohésions, etc., la 
force qu'on y remarque ne peut-elle pas être beaucoup plus 
grande relativement que celle qu'on observe dans les vastes 
corps des planètes, quoique l'attraction suive par rapport aux 
unes et aux autres la même loi du carré? 

Une autre circonstance que je remarque, c'est la réciprocité 
de l'attraction, dont l'effet, qui est presque nul par rapport aux 
planètes, doit être très-considérable et très-sensible clans les 
cohésions. Tout corps qui en attire un autre en est en même 
temps attiré; ce qui produit nécessairement entre les deux 
corps une augmentation de force pour s'approcher ou pour s'unir. 
Or il faut remarquer : 1° que cette augmentation de force ne 
peut avoir lieu entre des corps dont les masses sont en trop 
grande disproportion, parce que l'attraction étant à distances 
égales à raison des masses, un corps dont la masse sera extrê- 
mement petite ne produira qu'un effet extrêmement petit ou 
nul sur un autre corps dont la masse sera très-grande; '2° qu'à 
de très-grandes distances cette augmentation de force, eût-elle 
lieu dans la réalité, serait insensible, et, par conséquent, devrait 
encore être censée nulle ; car elle ne pourrait se manifester aux 
sens que par l'augmentation de la vitesse sensible avec laquelle 
les deux corps se porteraient l'un vers l'autre, ou, ce qui est la 
même chose, par l'augmentation de l'espace sensible dont ils 
s'approcheraient dans un temps donné. Or, il est évident que 
plus la distance qui sépare les deux corps est grande, plus 
l'augmentation de l'espace sensible dont ils s'approchent dans 
un temps donné est petite, et qu'à de très-grandes distances 
elle devient absolument nulle. Ces deux raisons réunies empê- 
chent qu'il n'y ait ou qu'on ne remarque entre le soleil et les 
planètes aucune augmentation cle force qui puisse être attribuée 
à leur attraction réciproque. Mais il semble que des raisons 
contraires doivent produire une augmentation cle force très- 
considérable et surtout très-sensible dans les cohésions, etc. 
En effet, comme les particules qui s'attirent clans ces phéno- 
mènes sont à peu près égales, la force avec laquelle elles s'ap- 



190 REFLEXIONS 

prochent ou s'unissent devient, en vertu de leur attraction 
réciproque, double de ce qu'elle serait sans cette attraction; et 
dans les petites distances auxquelles ces phénomènes s'opèrent, 
la moindre augmentation de vitesse, ou, ce qui est la même 
chose ici, la moindre augmentation de force devient, au moins 
sensiblement, très-considérable. Voilà donc encore une circon- 
stance à raison de laquelle l'attraction, quoiqu'elle agisse tou- 
jours suivant la même loi du carré, pourrait, ce semble, pro- 
duire clans les cohésions une force beaucoup plus grande, du 
moins sensiblement, que celle qu'elle produit dans les planètes. 

Une troisième circonstance qui regarde principalement les 
phénomènes de la dureté, c'est qu'au lieu que les planètes ne 
tendent vers leur centre qu'en vertu de l'attraction qui en 
émane, les particules d'un même corps sont portées vers le 
centre et par une attraction semblable et par la pression des 
autres particules. Ceci demande à être expliqué. 

Soit (fig. 2) une sphère solide, qu'on suppose partagée 
en différentes superficies concentriques et qui se touchent, 
AGBD, PEQF, etc. Si l'on suppose un corpuscule P placé au 
dedans de la sphère dans une superficie quelconque, il est 
démontré par les propos, lxx, lxxii et lxxiii du liv. I de 
Newton, que, dans l'hypothèse de la loi du carré, la force avec 
laquelle ce corpuscule sera attiré vers le centre S sera propor- 
tionnelle à sa distance PS du centre; d'où il est aisé de voir 
que les particules les plus éloignées du centre sont plus forte- 
ment attirées que celles qui sont plus proches. 

Or, de là suivent deux choses : 1° les particules extérieures 
doivent, par les règles de la communication du mouvement, 
partager avec les intérieures l'excès de leurs forces et accroître 
par conséquent dans ces particules la force qui leur vient de 
l'attraction du centre; 2° les accroissements de force que reçoi- 
vent les particules intérieures ne doivent pas se perdre, mais se 
conserver au contraire, et s'accumuler sans cesse vers le cen- 
tre. Car 1° l'attraction du centre et la pression des particules 
extérieures agissent sans cesse; 2° les forces qui viennent de 
parties opposées, comme d'A et de B, aboutissant également au 
centre et ne passant pas au delà, n'agissent pas les unes contre 
les autres et ne peuvent par conséquent se détruire. Il paraît 
donc qu'en vertu de cette troisième circonstance, la force qu'ont 



SUR LA COHÉSION DES CORPS. 191 

les particules des corps durs pour s'unir et adhérer les unes 
aux autres doit non-seulement être beaucoup plus forte que la 
pesanteur des planètes dans un premier moment quelconque, 
mais qu'elle doit, au bout de quelque temps, devenir prodi- 
gieusement grande, quoiqu'elle dépende originairement de la 
même attraction en raison inverse du carré qui produit la 
pesanteur des planètes. 

Présentement si l'on réunit ces diverses circonstances ; si 
l'on y en ajoute d'autres ou dépendantes de celles-ci ou qui 
leur sont analogues, telles qu'on en pourrait encore imaginer; 
si l'on a égard clans les phénomènes de la dureté à l'aspérité des 
surfaces qui seule empêcherait les parties de se séparer aisé- 
ment; si, de plus, on lait attention que, quoique l'impulsion ne 
paraisse pas pouvoir produire toute seule les phénomènes dont 
il s'agit ici, elle peut cependant, au moins dans certains cas, y 
entrer pour beaucoup ; si enfin on considère que, quelle que 
soit la loi d'où dépend la force qu'on remarque dans ces phé- 
nomènes, elle ne peut être dans la raison d'aucune puissance 
au-dessus du carré, ne doit-on pas trouver beaucoup d'appa- 
rence à croire que c'est celle même du carré? , 

On pourrait objecter que la force qui se fait sentir dans les 
cohésions, etc., est beaucoup plus grande au point même du 
contact qu'à la plus petite distance de ce point, et que, suivant 
ce que Newton a démontré, propos, lxxxv, liv. I, cela ne 
devrait pas être, si cette force était l'effet d'une attraction en 
raison inverse du carré. Je réponds que cette proposition lxxxv 
étant relative aux propositions lxx, lxxi et lxxiv, dans lesquelles 
Newton n'a point égard aux circonstances particulières qui sem- 
blent pouvoir augmenter dans les cohésions, surtout au point 
de contact, la force qui vient originairement de l'attraction, il 
ne paraît pas s'ensuivre que, si l'on fait attention à ces circon- 
stances, la force, au point de contact, ne puisse être beaucoup 
plus grande qu'à la moindre distance de ce point, quoique la 
cause première et principale dont elle dépende soit une attrac- 
tion en raison inverse du carré. 



SUR 

DEUX MÉMOIRES DE D'ÂLEMBEET 

l'un concernant 
LE CALCUL DES PROBABILITÉS 

l'autre 
L'INOCULATION 

1761 
(inédit) 



D'Alembertfit paraître en 1761 les premiers volumes de ses Opuscules 
mathématiques. C'est au commencement du tome II de cette collection, 
que se trouvent les deux Mémoires auxquels Diderot répond. Ces 
pages étaient destinées à la Correspondance de Grimm. Mais telle 
qu'elle a été imprimée jusqu'à présent, cette Correspondance est bien 
incomplète, particulièrement pour l'année 1761. La discussion des 
opinions de d'Alembert est, par suite, restée inconnue. Nous pouvons 
combler cette lacune grâce à l'obligeance de M. Brière, qui possède le 
manuscrit autographe de Diderot et qui nous a autorisé à le reproduire. 

Dans ses lettres à M lle Voland, Diderot revient par trois l'ois sur ce 
sujet et, la dernière fois, il dit : « Le morceau sur les probabilités est 
un grimoire, qui ne vous amusera pas. » (25 octobre 1761.) Il n'est point 
absolument nécessaire d'être amusant dans de pareils sujets ; il suffit 
de montrer, comme l'a fait Diderot, une connaissance approfondie des 
termes du problème et de conclure, non pas comme d'Alembert, en 
vue de l'intérêt particulier, mais en considérant l'intérêt général, l'in- 
térêt de la patrie. 

SUR LES PROBABILITÉS 

M. d'Alembert vient de publier ses Opuscules mathématiques. 
11 y a dans ce recueil deux mémoires qu'il n'est pas impossible 
de réduire à la langue ordinaire de la raison. 

L'un a pour objet le calcul des probabilités ; calcul dont l'ap- 



SUR LES PROBABILITÉS. 193 

plication a tant d'importance et d'étendue. C'est proprement la 
science physico-mathématique de la vie. L'autre traite des avan- 
tages ou désavantages de V inoculation. 

L'examen de quelques cas particuliers a fait soupçonner à 
M. d'Alembert un vice caché, dans la règle générale de l'analyse 
des hasards. 

Voici cette règle : Multipliez le gain ou la perte que chaque 
événement doit produire, par la probabilité qu'il y a que cet 
événement doit arriver. Ajoutez ensemble tous ces produits, en 
regardant les pertes comme des gains négatifs', et vous aurez 
r espérance du joueur-, ou, ce qui revient au même, la somme 
que ce joueur devrait donner avant le jeu, pour commencer à 
jouer but à but. 

Cette règle paraît simple et tout à fait conforme au bon sens. 
Cependant si l'on suppose que Pierre et Jacques jouent à croix 
ou pile, h. condition que si Pierre amène croix au premier coup 
Jacques lui donnera un écu; que si Pierre n'amène croix qu'au 
second coup, Jacques lui donnera deux écus; qu'au troisième, 
quatre écus ; qu'au quatrième, huit écus; qu'au cinquième, seize 
écus et ainsi de suite selon la même progression , et qu'on 
cherche par la règle présente l'espérance de Pierre, ou ce qu'il 
doit donner à Jacques pour commencer k jouer avec lui but à 
but, on trouve une somme infinie. 

Or, outre qu'une somme infinie est une chimère, qui est-ce 
qui voudrait donner, dit M. d'Alembert, non cette somme, mais 
une somme assez modique, pour jouer ce jeu. 

On répond à M. d'Alembert, que si l'enjeu de Pierre se 
trouve infini, c'est qu'on a fait la supposition tacite et fausse 
que le jeu doit durer toujours et que tous les jets peuvent avoir 
lieu. 

M. d'Alembert réplique que dans le nombre des cas, celui 
où croix n'arrive jamais et pile arrive toujours se trouve comme 
un autre et qu'il a sa valeur; 

Que si l'on prétend que croix arrive nécessairement après 
un nombre fini de coups, au moins ce nombre est indéterminé; 

Que quelque somme qu'on assigne pour l'enjeu de Pierre, 
elle sera contestable ; 

Qu'on ne peut soutenir qu'elle soit indéterminée, car enfin 
un homme peut proposer ce jeu à un autre, et celui-ci l'accepter; 
ix. 13 



19û SUR DEUX MÉMOIRES DE D'ALEMBERT. 

Que si Pierre donnait cinquante écus à Jacques et que l'on 
fixât à cent le nombre des coups à jouer, il faudrait pour que 
Pierre rattrapât cette somme en jouant, que croix ne vînt qu'au 
septième coup, risque qu'assurément personne ne voudrait 
courir. 

Un habile géomètre (c'est, je crois, M. Fontaine 1 ) a remarqué 
que l'enjeu de Pierre n'était ni infini ni indéterminé; que 
quelque richesse qu'on supposât aux joueurs, ils n'auraient pas 
de quoi jouer cent coups et qu'ainsi l'enjeu de Pierre n'excé- 
dait pas cinquante écus. 

M. d'Alembert dit encore à cela que pour ravoir cette mise 
de cinquante écus, il faudrait que croix n'arrivât qu'au septième 
coup; qu'il y a 127 à parier contre 1 qu'il arrivera plus tôt et 
que Pierre perdra sa mise en tout ou en partie ; 

Qu'il n'y a pas un homme sensé qui donnât 78 125 livres 
d'un billet de loterie composée de cent vingt- sept mauvais 
billets contre un bon, de dix millions; 

Et si l'on a égard, ajoute-t-il , au tort qu'une perte de 
78125 livres ferait à la fortune d'un joueur; donc la mise ne 
sera plus purement et simplement proportionnelle à la somme 

espérée 2 . 

D'où M. d'Alembert conclut que, quand la probabilité d'un 
événement est fort petite, il faut la traiter comme nulle, et ne la 
point multiplier par le gain espéré, quelque considérable qu'il 
soit, pour trouver l'espérance ou l'enjeu, c'est-à-dire qu'alors 
il n'y a somme au monde qui puisse compenser le risque. 

11 ajoute qu'en jouant à croix ou pile, les combinaisons où 
les croix et les piles seront le plus mêlées seront aussi les plus 
fréquentes. Il entend par être mêlé, ne pas arriver un grand 
nombre de fois de suite, et il regarde ces cas comme plus pro- 
bables et plus possibles que les autres. 

11 distingue un possible métaphysique et un possible phy- 
sique] il comprend sous le premier tout ce qui n'implique aucune 
contradiction, quelque rare ou extraordinaire qu'il soit. Sous le 
second, tout ce qui est commun, fréquent et selon le cours jour- 
nalier des événements. Ainsi, d'après cette idée, il est d'une pos- 

1. Voir le Recueil des Mémoires de M. Fontaine. 

2. Tout ceci n'est point extrait textuellement de D'Alembert. Diderot suit le 
raisonnement, mais ne prend pas les mêmes chiffres. 



SUR LES PROBABILITÉS. 195 

sibilité métaphysique d'amener rafle de six avec deux dés cent 
fois de suite; mais cela est d'une impossibilité physique. 

Mais si dans l'usage ordinaire de la vie, il faut regarder 
comme nulle une probabilité fort petite, on demande à M. cl'A- 
lembert où est le terme où elle cessera d'être nulle et où elle 
commencera à pouvoir être traitée comme quelque chose. D'ail- 
leurs si la probabilité qui est d'un millième n'est pas à négliger, 
comment estimer celle qui est un peu plus grande? Si la valeur 
des probabilités varie, quelle est la loi de cette variabilité? Et 
si le géomètre n'a point de réponse à ces questions, que devient 
l'analyse des probabilités? 

M. d'Alembert renvoie la solution de ces difficultés à la 
connaissance des cas rares et fréquents, c'est-à-dire à l'expé- 
rience. 

11 n'y aura donc quelque exactitude dans l'analyse des ha- 
sards qu'après des siècles d'observation? Il est vrai, répond 
M. d'Alembert. 

Voici une autre de ses idées. C'est qu'à pair ou non, à 
croix ou pile, les coups passés font quelque chose au coup sui- 
vant, et que, par conséquent, plus croix sera arrivé de fois con- 
sécutives , plus il y aura d'apparence que pile arrivera le coup 
d'ensuite. — Et quelle est la loi de cet accroissement d* apparence? 
— Je n'en sais rien. — Et la loi des combinaisons que devient- 
elle? — Ce qu'elle pourra. 

Une supposition de l'analyse des probabilités que M. d'Alem- 
bert attaque encore, c'est que dans le nombre des combinaisons 
possibles celles qui amènent plusieurs fois de suite le même évé- 
nement sont aussi possibles que chacune des autres, prise en par- 
ticulier. 

Si l'on représente croix par a et pile par b , il nie que le 
cas aaaaaa, etc., soit aussi possible que le cas aababa, etc. 
Mais si la possibilité varie entre les cas, quelle règle se faire 
Ici-dessus? — Je n'en sais rien. — Compter -a- t-on pour quelque 
chose la possibilité des cas oh le même événement a lieu trois, 
quatre, cinq fois de suite ? — 11 faudra voir. — Où commencer ?... 
où finir?... Quand on aura commencé , quelle loi suivront les 
probabilités? Si la loi varie, quelle sera sa variabilité? Sans ces 
préliminaires connus, point d'analyse. — Gela se peut. 

M . d'Alembert s'était demandé au mot croix ou pile dans 



196 SUR DEUX MÉMOIRES DE D'ALEMBERT. 

X Encyclopédie, combien on doit parier d'amener croix en deux 

coups. 

La réponse ordinaire, c'est que la mise est de 3 contre 1. 

Celle de M. d'Alembert, c'est qu'elle est de 2 contre 1. 

Pour prouver qu'elle est de 3 contre 1, on dit : il y a quatre 
combinaisons différentes, croix-croix ; croix-pile ; pile-croix ; 
pile-pile. Les trois premiers font gagner ; la seule dernière fait 
perdre; donc la mise doit être de 3 contre 1. 

M. d'Alembert répond : Si croix arrive du premier coup, le 
i"eu est fini, on n'en joue pas un second. Les combinaisons croix- 
croix et croix-pile se réduisent donc à une. 11 n'y a que trois 
combinaisons possibles, deux qui font gagner et une qui fait 
perdre : donc la mise doit être de 2 contre 1. 

Il croit que la manière dont on raisonne pour prouver que 
la mise est de 3 contre 1 est paralogistique, et que son paralo- 
gisme s'accroît encore si le pari est d'amener croix, non pas en 
deux coups, mais en cent coups joués de suite; car, dit-il, alors 
on traite la combinaison qui amènerait croix cent fois consécu- 
tives comme aussi possible qu'une autre; ce qu'elle n'est pas. 

On dit à M. d'Alembert : Mais la probabilité d'amener croix 
au premier coup est d'un demi, et ce cas est favorable. 

La probabilité d'amener pile au premier coup est aussi d'un 
demi, et ce cas est nul. 

Et dans le cas où l'on amène pile au premier coup, la proba- 
bilité d'amener croix au second coup est d'un demi multiplié 
par un demi, ou d'un quart, et ce cas est favorable. 

La probabilité d'amener pile au second coup est aussi d'un 
demi multiplié par un demi, et ce cas seul est défavorable. 

La somme des probabilités favorables est donc à celle des 

11 1 

probabilités défavorables comme - + t est à -, ou comme 3 

est à 1. 

Dans ce raisonnement, dit M. d'Alembert, on traite le pre- 
mier coup comme le second. Or cela ne doit pas se faire, car le 
premier coup est certain, et le second n'est que probable. Il 
ajoute 1 que, d'ailleurs, cette manière d'estimer les probabilités 
est sujette à toutes les difficultés qui naissent de la supposition 
d'une probabilité égale pour toutes les combinaisons possibles, 
supposition contraire au cours ordinaire des choses. 



SUR LES PROBABILITÉS. 197 

On insiste et on lui dit : Les combinaisons croix] pile-croix; 
pile-pile fisûnt les seules possibles. — D'accord. — Mais la pro- 
babilité d'amener croix au premier coup est égale à celle d'ame- 
ner pile au premier coup. — Je ï avoue. — Or, la probabilité 
d'amener pile au premier coup est double de celle d'amener /??7e 
au premier coup et croix au second, ou pile au premier coup et 
pile au second. — Je V avoue. — Donc... — Je nie la conséquence. 

L'argument n'est pas en forme. Le moyen terme, le terme 
de comparaison n'est pas le même dans la majeure et dans la 
mineure. Ce moyen terme dans la majeure, c'est probabilité 
d'amener pile au premier coup, avant d'avoir joué ce premier 
coup; dans la mineure, c'est probabilité d' 'amener pile au premier 
coup, comparée à probabilité d'amener croix ou pile au second 
coup. Or probabilité suppose ici le premier coup joué et pile 
amené, donc amener pile au premier coup n'est plus probabilité, 
mais certitude. En un mot, il y a cette différence entre croix et 
pile, au premier coup, que croix amené, plus de second coup; 
pile amené, second coup nécessaire. Et puis, pourquoi le coup 
pile-croix ne serait-il pas un peu plus probable que le coup pile- 
pile? Pile-pile est deux fois de suite le même événement. Si les 
probabilités de pile-croix et de pile-pile sont inégales, alors 
j'avoue, dit M. dWlembert, que le rapport des mises ne sera ni 
de 3 à 1, comme on le veut, ni de 2 à 1, comme je l'ai cru. — 
Qu est-il donc? — Peut-être incommensurable, inappréciable. — 
Et cela supposé, que devient l'analyse des probabilités? — Ce 
n'est pas mon affaire. Ce que j'aperçois, c'est que la règle géné- 
rale selon laquelle on détermine le rapport des probabilités, 
n'est pas exacte; qu'une théorie satisfaisante des probabilités 
suppose la solution de plusieurs questions peut-être insolubles, 
comme d'assigner le rapport des probabilités dans les cas qui ne 
sont pas, ou qu'il faut regarder comme n'étant pas également 
possibles; de fixer quand la probabilité est assez petite pour être 
traitée de nulle; enfin, d'estimer la mise selon la probabilité 
plus ou moins grande. 

M. d'Àlembert prétend que la combinaison aaaaaa est moins 
possible que la combinaison aababa. J'avoue qu'abstraction 
faite de toute cause physique, qui favorise l'une ou l'autre, cette 
proposition me paraît encore vide de sens. 



198 SUR DEUX MÉMOIRES DE D'ALEMBERT. 

Je porte le même jugement de la solution qu'il donne du 
problème de la mise de celui qui propose d'amener croix en 
deux coups et de celui qui accepte ce jeu. Rien n'est plus faux 
que ces mises soient comme 2 à 1 ou dans quelqu'autre rapport 
que celui de 3 à 1. 

Comme il en a fait une affaire de dialectique, il faut argu- 
menter contre lui, et lui montrer le peu de fondement de la 
distinction du cas possible et du cas certain, en écartant ces 
idées de la solution. 

Si un joueur a égale espérance, en jouant un seul coup, d'ob- 
tenir ou rien ou une coupe d'or, il est clair que la valeur de 
son coup est de la moitié de la coupe d'or. 

Si un joueur a égale espérance, en jouant un seul coup, d'ob- 
tenir ou un casque ou une coupe d'or, ou quelque sorte d'avan- 
tage que ce soit, il est clair que la valeur de son coup est de la 
moitié de ces avantages ; ainsi, dans l'exemple proposé du cas que 
et de la coupe) il est de la moitié du casque, plus de la moitié 
de la coupe. 

Gela posé, si Pierre et Jacques jouent à croix ou pile, et que 
Jacques accorde deux coups à Pierre pour amener croix, voyons 
quelle doit être la mise de Pierre, et quelle est la mise de Jacques. 

Soit une quantité quelconque ignorée la somme de la mise de 
Pierre et de la mise de Jacques. 

Lorsque Pierre est sur le point de jouer son premier coup, 
son espérance est la même h toute la somme des mises, et à un 
second coup. 

Donc la valeur de son espérance est de la moitié de toute la 
somme des mises, plus de la moitié d'un second coup. 

Mais quelle est la valeur de ce second coup pour Pierre? 

Puisque ce second coup lui donne une égale espérance à 
toute la somme des mises et à rien, sa valeur est de la moitié 
de toute la somme des mises, et la moitié de sa valeur du quart 
de toute la somme des mises. 

Donc, lorsque Pierre est sur le point de jouer son premier 
coup, la valeur de son espérance est de la moitié de toute la 
somme des mises, plus du quart de toute la somme des mises, 
ou bien des trois quarts de toute la somme des mises. 

Donc, la valeur de l'espérance cle Jacques est d'un quart de. 
toute la somme des mises. 



SUR LES PROBABILITÉS. 199 

Donc, la valeur de l'espérance de Pierre est à la valeur de 
l'espérance de Jacques comme trois quarts à un quart, ou comme 
3 à 1. 

Donc la mise de Pierre doit être à celle de Jacques comme 
3 àl. 

Le même raisonnement s'applique au cas où le joueur A pro- 
pose au joueur B un écu, s'il amène croix du premier coup; 
deux écus, s'il n'amène croix qu'au second coup ; quatre écus, 
s'il n'amène croix qu'au troisième coup; huit écus, s'il n'amène 
croix qu'au quatrième coup ; seize écus, s'il n'amène croix qu'au 
cinquième coup ; et ainsi de suite selon la même progression. 

Je dis : lorsque B est sur le point de jouer son premier 
coup, son espérance est la même à un écu et à un second 
coup. 

Donc, la valeur de son espérance est de la moitié d'un écu, 
plus de la moitié d'un second coup. 

Mais quelle est la valeur de ce second coup ? 

Puisque ce second coup lui donne égale espérance à deux 
écus et à un troisième coup , donc la valeur de ce second coup 
est d'un écu, plus de la moitié d'un troisième coup; et la valeur 
de la moitié de ce second coup, d'un demi-écu, plus du quart 
d'un troisième coup. 

Donc, lorsque Pierre est sur le point de jouer son premier 
coup, son espérance est de la moitié d'un écu, plus delà moitié 
d'un écu, plus du quart d'un troisième coup. 

Mais quelle est la valeur de ce troisième coup? 

Puisque ce troisième coup lui donne égale espérance à quatre 
écus, plus à un quatrième coup, donc la valeur de ce troisième 
coup est de deux écus, plus de la moitié d'un quatrième coup ; 
et la valeur du quart de ce troisième coup, de la moitié d'un 
écu, plus d'un huitième d'un quatrième coup. 

Donc, lorsque Pierre est sur le point de jouer son premier 
coup, son espérance est de la moitié d'un écu, plus de la moitié 
d'un écu, plus de la moitié d'un écu, plus d'un huitième d'un 
quatrième coup. 

Mais quelle est la valeur de ce quatrième coup ? 

Puisque ce quatrième coup lui donne égale espérance à huit 
écus et à un cinquième coup, donc la valeur de ce quatrième 
coup est de quatre écus, plus de la moitié d'un cinquième coup ; 



200 SUR DEUX MÉMOIRES DE D'ALEMBERT. 

et la valeur du huitième de ce quatrième coup d'un demi-écu, 
plus du seizième d'un cinquième coup. 

Donc, lorsque Pierre est sur le point de jouer son premier 
coup, son espérance est de la moitié d'un écu, plus de la moitié 
d'un écu, plus de la moitié d'un écu, plus de la moitié d'un 
écu, plus du seizième d'un cinquième coup. 

Et ainsi de suite. 

D'où l'on voit que l'expression de l'espérance de Pierre con- 
tiendra toujours un demi-écu, plus une portion du second coup; 
ou un demi-écu, plus un demi-écu, plus une portion du troi- 
sième coup ; ou un demi-écu, plus un demi-écu, plus un demi- 
écu, plus une portion du quatrième coup; et ainsi jusqu'à 
l'infinitième coup. 

Donc, on suppose que A et B jouent pendant toute l'éternité. 

Et dans cette supposition, l'infinitième coup ne pouvant 
jamais avoir lieu, on voit que l'espérance des joueurs ou leur 
avantage réciproque tend sans cesse à l'égalité, mais n'y arrive 
jamais. D'où l'on voit que cette solution ramène à l'idée que j'ai 
donnée d'un jeu égal, lorsque j'ai dit qu'un jeu égal était celui 
où il y avait un à parier contre un à chaque coup, et où, plus 
on jouait de coups, plus le rapport des coups gagnés aux coups 
perdus s'approcherait du rapport d'égalité, quelquefois donnant 
ce rapport, ordinairement s'en écartant, soit en dessus, soit en 
dessous. 

Lorsque M. d'Alembert a distingué le premier coup, qu'il 
appelle certain, du second coup, qu'il appelle probable, il n'a 
pas vu qu'il ne s'agissait ni de probabilité de jouer ni de certi- 
tude de jouer, mais des prétentions ou espérances réciproques 
des joueurs avant que de jouer; de ce qui reviendrait à chacun 
d'eux, s'ils ne voulaient pas jouer, mais partager les enjeux; et 
que ces prétentions, antérieures au premier coup parleur nature, 
n'admettaient aucune distinction de probabilité ou de certitude. 

Il n'en est pas de deux coups comme d'un nombre infini de 
coups, ainsi : 

Si un joueur a égale espérance, en jouant un seul coup, d'ob- 
tenir ou ou P, il est certain que la valeur de son coup 

P 

= -. Gela est évident. 

Si un joueur a égale espérance, en jouant un seul coup, 



SUR LES PROBABILITÉS. 201 

d'obtenir ou P ou ?, en un mot quelques sortes d'avantages 

P (O 

que ce soient, il est certain que la valeur de son coup =— +— . 

Cela posé, si Jacques accorde à croix ou pile deux coups à 
Pierre pour amener croix, voyons quelle doit être la mise de 
Pierre et quelle la mise de Jacques. 

Soit P la somme de la mise de Pierre et de la mise de 
Jacques. Je dis que la prétention de Pierre, lorsqu'il est sur le 

• ! • • 3P 

point de jouer son premier coup, = — ; par conséquent, celle 

P 

de Jacques =— , et la mise de Pierre est à celle de Jacques 

comme 3 à 1. Car, lorsque Pierre est sur le point de jouer 
son premier coup, sa prétention est la même à P et à un coup 
qui lui assure également ou ou P. 

Or, un coup auquel on a la même prétention qu'à P et qui 

P 

assure également ou ou P = -. 

Donc, lorsque Pierre est sur le point de jouer son premier 

p 

coup, sa prétention est la même à P et à -. 

.*■■■■ • * t, P P , P 3P 

Or, une prétention qui est la même a P et a — = -4- T = -7-. 
1 L 2 2 ' h h 

Donc, lorsque Pierre est sur le point de jouer son premier 

3P P 

coup, sa prétention = — ; donc celle de Jacques = -; donc la 

mise de Pierre à celle de Jacques est comme 3 à 1. 

La même démonstration s'applique au cas où le joueur A 
propose au joueur B un écu s'il amène croix du premier coup, 
2 écus s'il n'amène croix qu'au deuxième coup, h écus s'il 
n'amène croix qu'au troisième coup, 8 écus s'il n'amène croix 
qu'au quatrième coup, 16 écus s'il n'amène croix qu'au cin- 
quième coup, et ainsi de suite en suivant la même progression. 

Je dis : la prétention deB, lorsqu'il est sur le point de jouer 
son premier coup, est la même à 1 écu et à un second coup. 

Donc, quelle que soit la valeur de ce second coup, la pré- 
tention de B lorsqu'il est sur le point de jouer son premier 

1 un 2 e coup 
coup= r2 + . 2— l - 



202 SUR DEUX MEMOIRES DE D'ALEMBERT. 

Mais ce deuxième coup lui assure également ou 2 écus ou 
un troisième coup; donc la valeur de ce second coup = 1 
un 3 e coup 

+ — — . 

Donc la prétention de B, lorsqu'il est sur le point de jouer 

1 1 un 3 e coup 
son premier coup = ~ + - + . 

Mais ce troisième coup lui assure également h écus ou un 

i i t i un h L coup 
quatrième coup ; donc la valeur de ce 3 e coup = 2 + -. 

Donc, la prétention de B lorsqu'il est sur le point de jouer 

1 1 1 un li e coup 
son premier coup =-+-+-+ £ 

Mais ce quatrième coup lui assure également 8 écus ou un 

t , t ! . , un 5 e coup 
cinquième coup ; donc la valeur de ce !x e coup = a + - - -. 

Donc, la prétention de B lorsqu'il est sur le point de jouer 

1 1 1 1 un 5 e coup 
son premier coup =-+-+-+_+- ^ ** . 

Le paradoxe de M. d'Alembert consiste, quand il a distingué 
le premier coup, qu'il appelle certain, du second coup qu'il ap- 
pelle probable, à n'avoir pas vu qu'il ne s'agit ni de probabilité 
ni de certitude; mais de la prétention du joueur avant que de 
jouer; de ce qui lui reviendrait s'il ne voulait pas jouer, et 
que cette prétention à P et à tout autre quantité dont la chance 
lui donne une égale alternative n'admet aucune distinction. 



QUELQUES OBSERVATIONS SUR CE MÉMOIRE. 

L'analyse des probabilités peut être considérée comme une 
science abstraite ou comme une science physico-mat hématique. 

Sous le premier aspect les problèmes se résolvent dans la 
tête du géomètre, comme ils se résoudraient dans l'entendement 
divin. Une durée qui n'a point de fin tend à chaque instant à 
donner une valeur infinie aux quantités finies les plus petites. 
Les résultats ne doivent jamais étonner. Comme la combi- 
naison s'exécute sans cesse, il n'y a rien qu'elle ne puisse 
amener. Le temps équivaut à tout. Supposez à un atome de 



SUR LES PROBABILITÉS. 203 

matière une dureté absolue ; placez cet atome sur un bloc de 
marbre gros comme est l'univers ; animez-le du degré de pesan- 
teur le plus petit ; avec ce faible effort et le temps, il parvien- 
dra au centre du globe. Avec le temps, tout ce qui est possible 
dans la nature est. Si l'éternité multiplie le moindre degré de 
vraisemblance, le produit égalera la plus énorme vraisemblance 
multipliée par l'instant qui fuit. 

Sous le second aspect, c'est une science restreinte à de petits 
moyens, à une expérience d'un moment, un être qui passe 
comme l'éclair et qui rapporte tout à sa durée. 

Toute la science mathématique est pleine de ces faussetés 
que M. d'Alembert reproche à l'analyse des probabilités. D'où 
naissent les incommensurables ? l'impossibilité des rectifications 
et des quadratures? C'est la fable de Dédale. L'homme a fait le 
labyrinthe et s'y est perdu. 

Dans le problème des deux joueurs à croix ou pile dont la 
solution révolte l'esprit au premier coup d'œil, toute l'absurdité 
est dans les noms des joueurs. Au lieu de Pierre et de Jacques, 
dites : Oromaze et Arimane jouent sans cesse, et la mise infinie 
sera juste et le jeu égal. Car qu'est-ce qu'un jeu égal ? Celui où 
il y a un à parier contre un à chaque coup, et où par consé- 
quent une suite de coups ininterrompue tend sans cesse à rendre 
le nombre des coups perdus égal au nombre des coups gagnés. 

Lorsque vous dites : A et B jouent, vous instituez A et B 
jouant pendant toute l'éternité : c'est un état permanent. Votre 
solution est éternelle, et quand vous dites : Pierre et Jacques 
jouent, vous la restreignez à un instant. L'expression jouent est 
indéfinie dans le premier cas ; dans le second, au contraire, 
elle est déterminée. 

La question était physico-mathématique, et votre solution est 
abstraite; la question supposait des êtres infinis, et votre solu- 
tion s'applique à des êtres finis, d'où il s'en est suivi qu'on a 
fait entrer en calcul une multitude de jets qui ne pouvaient 
être, un avantage imaginaire, une durée chimérique, des sommes 
et un jeu sans interruption et une vie sans fin. 

Pour demeurer clans la physico-mathématique et accorder 
la demande avec la réponse, voici comment il fallait proposer 
le problème. 

Pierre et Jacques (deux hommes) s'engagent à jouer toute 



20/i SUR DEUX MÉMOIRES DE D'ALEMBERT. 

leur vie, à tel jeu et sous telles conditions-, quelles doivent être 
leurs mises? 

Alors il faut trouver l'expression moyenne de la durée d'un 
coup. Jeune, on joue plus vite que vieux, le matin plus vite que 
sur la fin du jour. Ceci est un travail : on ne peut guère jouer 
que le temps qu'on travaillerait. Tout défalqué, le temps donné 
au repos et aux besoins et pris par les distractions et les mala- 
dies, le reste du jour qu'on emploie ou à un travail ou à un jeu 
continu sera peu de chose. 

11 faut avoir la durée probable de la vie du plus âgé, car il 
faut qu'ils vivent tous les deux, il faut qu'ils aient chacun la 
plus grande somme qu'il soit possible de perdre à ce jeu. 

Mais si la condition est de jouer toute la vie, je ne sais si 
l'expression du temps ne sera pas une quantité variable, car à 
chaque coup perdu ou gagné il faudra recommencer, et alors 
autres valeurs de la durée d'un coup, du jeu, de la vie, des 
mises, et puis qui sait si cette expression deux joueurs jouent 
ne restera pas illimitée; ne supposera pas un état permanent 
et éternel, et si la question ne rentrera pas encore, par ce côté, 
dans la classe des abstractions? Je soupçonne cette expression 
jouent dont on fait peut-être un état permanent dans la solu- 
tion, et qui est un état momentané dans l'application, d'être 
en partie la cause de toutes ces différences que M. d'Alembert 
établit entre les coups successifs et les coups mêlés, car on n'a 
pas sitôt étendu la durée à l'infini que cette différence disparaît, 
et elle diminue à mesure que le nombre des coups ou que la 
notion de la durée du jeu s'accroît; c'est une considération qui 
vaut la peine qu'on s'y arrête. Quand on dit dans l'énoncé d'un 
problème A et B jouent, peut-être suppose-t-on ou qu'ils jouent 
toujours ou qu'ils ne jouent qu'un seul coup. 

M. d'Alembert dit que, dans le nombre des cas, celui où 
j^Vtf arrive toujours, et cro î# jamais, s'y trouve comme un autre... 
Oui, comme un autre qu'on spécifie pareillement. Or, pour 
amener un coup spécifié entre une infinité d'autres coups diffé- 
rents , il faut une infinité de jets-, une durée infinie, et les 
joueurs A et B ne peuvent plus être des hommes. 

M. d'Alembert dit que si l'on prétend que croix arrive après 
un certain nombre de coups, au moins ce nombre est indéter- 
miné et que quelque somme qu'on assigne à l'enjeu de Pierre 



SUR LES PROBABILITÉS. 205 

elle sera contestable... Cela est vrai • et la raison que M. d'Alem- 
bert n'a pas vue, c'est qu'il n'y a et qu'il ne peut y avoir aucun 
jeu où des causes physiques n'introduisent une inégalité secrète 
inappréciable. On croit en jouant avec un clé à six faces, jouer 
un jeu à six chances égales, ce qui est faux : il faudrait que le 
centre de gravité fût rigoureusement au centre de la masse, ce 
qui est impossible dans un instant ; ce qui serait possible clans 
un instant et cesserait d'avoir lieu dans l'instant suivant. 

Un seul clé donne au moins six chances inégales. De là cette 
distinction que l'expérience marque entre un cas et un autre. 
On a beau remuer le cornet, les clés ne s'y meuvent point ni 
sur la table du trictrac comme s'ils étaient parfaits. La cause 
physique a son effet; de là les cartes voûtées, les coups voûtés et 
tant d'observations fines des joueurs de profession. 

Or, l'effet des causes physiques change perpétuellement. 
Tantôt elles tendent à amener un même événement plusieurs 
fois de suite, tantôt un autre événement, mais aussi plusieurs 
fois de suite. 

M. d'Alembert répond à l'ingénieuse solution de M. Fon- 
taine, qu'il faudrait, pour que Pierre rattrapât sa mise, que croix 
n'arrivât qu'au septième coup et qu'il y a J27 à parier contre 1 
qu'il arrivera plus tôt; mais qu'importe, si un seul coup peut 
valoir à Pierre 1*27 fois sa mise et plus? 

Si un homme ne met pas 78 125 livres sur un billet de lo- 
terie qui peut valoir 10 millions, mais sur lequel il y a 127 à 
parier contre 1 qu'il ne vaudra rien, c'est qu'il y a des jeux 
qui ne sont point faits pour les hommes et des hommes qui ne 
sont point faits pour le jeu. 

Les jeux auxquels les hommes risquent la moindre partie de 
leur bonheur ne sont pas faits pour eux. 

Les rois et les hommes d'une fortune exorbitante ne sont 
pas faits pour le jeu. 

Les rois ne risquent rien, et ceux qui jouent contre eux ris- 
quent tout. 

Les hommes qui jouissent d'une grande fortune peuvent la 

perdre contre un malheureux qui n'a qu'un écu clans sa poche. 

M. d'Alembert dit que quand la probabilité d'an événement 

est fort petite il faut la traiter comme nulle. Cette proposition, 

avancée généralement, comme elle l'est, est fausse et con- 



206 SUR DEUX MÉMOIRES DE D'ALEMBERT. 

traire à la pratique constante des joueurs et des commerçants. 

Ceux qui font fortune au jeu et dans les affaires, n'ont d'autre 
supériorité sur les autres que de discerner une petite probabilité 
et que de l'ôter à leurs concurrents. A la longue, ceux qui négli- 
gent les petits avantages se ruinent. 

C'est qu'il n'y a point de petit avantage quand il se réitère; 
c'est qu'il n'y a probabilité si petite qui n'ait son effet avec le 
temps; c'est que, dans tout jeu, peut-être faudrait-il s'assujettir 
à un certain nombre de coups et accroître les mises selon une 
certaine loi; c'est qu'il faut que cette observation ne soit pas 
sans fondement, puisque bien des joueurs ne jouent point 
contre un homme qui n'a qu'Un coup à jouer et que d'autres 
augmentent leurs mises à mesure qu'ils perdent. 

M. d'Alembert veut-il dire qu'il est prudent de ne pas ha- 
sarder une grosse somme à un jeu où la probabilité est très- 
petite, quel que soit le gain proposé? Je suis de son avis; mais 
qu'est-ce que cela fait à l'analyse des jeux de hasard? 

11 ajoute qu'à croix on pile, qukpair ou non, qu'aux dés, les 
coups qui ont précédé font quelque chose au coup qui va suivre. 
Si je juge cette proposition sans aucun égard à quelque cause 
physique secrète qui détermine un événement à avoir lieu 
plutôt qu'un autre, je n'y trouve pas de sens. 

11 n'en est pas de ces deux coups, ainsi que de deux hommes 
qui ont à passer une forêt où ils doivent essuyer un certain 
nombre de coups de fusil, mais à la condition que si le pre- 
mier qui passera est tué, le second ou ne passera point ou pas- 
sera sans péril, et que si le premier n'est pas tué, le second 
passera et courra le même péril que son prédécesseur; il est 
sûr que l'un de ces hommes ferait à l'autre un bon parti pour 
passer le premier. 

Finissons ces observations sur quelques exemples d'hommes 
qui ne sont pas trop rares. Ce sont des gens sages qui échouent 
toujours, et des fous qui réussissent constamment. 11 faut sou- 
haiter que les derniers meurent promptement et que les pre- 
miers vivent longtemps, afin que la chance de ce mauvais jeu 
qu'on appelle la vie, et qu'on nous a fait jouer malgré nous, 
change pour les premiers et n'ait pas le temps de changer poul- 
ies seconds. Si un homme ivre se promène longtemps sur le 
bord d'un précipice, il faut qu'il y tombe. 



DE L'INOCULATION 



Les réflexions suivantes sur l'inoculation sont justes. Elles 
montrent beaucoup de subtilité d'esprit. On peut les regarder 
comme une bonne leçon pour ceux qui tentent de soumettre 
au calcul des sujets de cette nature, mais concluant, au moins 
indirectement, contre une pratique évidemment utile au genre 
humain ; tendant à augmenter par des doutes singuliers la pusil- 
lanimité des pères et des mères à qui l'inoculation ne répugne 
déjà que trop; montrant sous un coup d'oeil défavorable tout ce 
qu'on a écrit sur cette matière; je crois qu'un homme plus 
attentif au bien général qu'à l'accroissement de sa réputation, 
aurait renfermé dans son portefeuille un morceau dont la lec- 
ture publique que l'auteur en fit à une rentrée de l'Académie 
des sciences 1 , avait causé tant de plaisir aux imbéciles adver- 
saires de l'inoculation, et un scandale si affligeant aux honnêtes 
gens. 

M. d'Alembert dit : On n'inocule guère avant l'âge de quatre 
ans; 

Depuis cet âge jusqu'au terme ordinaire de la vie, la petite 
vérole naturelle détruit environ la septième partie du genre 
humain ; 

Au contraire, l'inoculation prend à peine 1 victime sur 300; 

Donc le risque de mourir de la petite vérole naturelle est, 
au risque de mourir de l'inoculée, comme 300 à 7-, ou 40 à 
50 fois plus grand. 

Voilà, continue M. d'Alembert, le raisonnement des défen- 
seurs de l'inoculation. Ce qui n'est pas exact. Ils prétendent, 

1. En 17G0. 

2. D'Alembert dit « à 7 1/2, c'est-à-dire quarante fois plus grand. » 



208 SUR DEUX MÉMOIRES DE D'ALEMBERÏ. 

sur l'expérience de M. Tronchin, que l'inoculation n'enlève 
pas un malade sur 1,500; sur la pratique de Ramby, qu'elle 
n'en enlève pas un sur 1,200; sur l'usage des Orientaux, qu'à 
Gonstantinople elle n'en prend pas un sur 10,000. 

Si donc, lorsque M. d'Alembert lut son Mémoire publique- 
ment, il s'était trouvé dans l'assemblée quelque homme de tête 
qui l'eût arrêté et qui lui eût dit : « Monsieur, vous traitez une 
matière qui est d'une extrême importance pour ceux qui vous 
écoutent. Il s'agit de leur vie présente et de celle de leurs 
enfants. Il ne faut pas que vous leur en imposiez, et je vous pré- 
viens que vous leur en imposerez, si vous partez de l'hypothèse 
que le risque de la petite vérole naturelle est au risque de la 
petite vérole artificielle comme 300 à 7; » je ne doute point que 
cette interruption n'eût arrêté M. d'Alembert tout court, quoi 
qu'il en soit du rapport des deux risques dont il s'agit. 

M. d'Alembert remarque que, quelque petit qu'on suppose le 
risque de l'inoculation, on le court en quinze jours ou un mois, au 
lieu que l'autre, répandu sur tout le temps de la vie, en devient 
d'autant plus petit pour chaque année, pour chaque mois. 

« // se peut que celui qui se fait inoculer risque plus durant 
le mois de son inoculation que celui qui attend la maladie ne 
risque clans le même intervalle de temps. Mais le mois de V opé- 
ration et de ses suites passé, le risque cesse absolument pour 
l'inoculé", il dure et s'accroît même pour l'autre. » 

Donc, reprend M. d'Alembert, pour fixer ce qu'on gagne ou 
ce qu'on perd à l'inoculation, il ne suffit pas d'avoir égard au 
danger que l'on court eu un mois par la petite vérole natu- 
relle, mais il faut ajouter à ce danger celui de mourir de la 
même maladie dans les mois suivants, jusqu'à la fin de la vie. 
Or, nulle observation sur le danger de mourir de la petite vérole 
naturelle dans l'espace d'un mois ; et quand on pourrait apprécier 
ce danger pour chaque mois en particulier, impossibilité peut- 
être d'estimer ensuite le danger total soit de la somme de ris- 
ques particuliers dont la valeur s'affaiblit par l'éloignement qui 
les rend incertains et moins effrayants, et par le temps qui pré- 
cède et durant lequel on jouil de la vie. 

M. Bernoulli 1 , qui a vu la chose en grand, comme il con- 

1. Daniel. 



DE L'INOCULATION. 209 

viendrait à un souverain qui néglige clans les choses les petits 
désavantages particuliers pour s'attacher au bien de la masse, 
a apprécié l'accroissement qui résulte de l'inoculation pour la 
vie moyenne de l'homme. Voilà ce qu'on appelle une idée. 

Il y a trois vies à distinguer dans un homme : sa vie réelle 
ou physique, c'est tout le temps de sa durée depuis le moment 
où il naît jusqu'au moment où il meurt; sa vie moyenne, c'est 
la portion de durée qui lui appartiendrait si l'on prenait la 
somme de toutes les vies et de tous les hommes et que, divi- 
sant l'une de ces quantités par l'autre, on assignât à chaque 
homme la même durée ; et une vie civile, c'est cet intervalle 
de la vie réelle où l'homme commence à être utile à la société 
jusqu'au moment de caducité, où il commence à lui être à 
charge. 

M. Bernoulli a supposé que parmi ceux qui n'ont pas eu la 
petite vérole et qui sont de même âge, la maladie en attaque 
constamment, chaque année, un huitième, et qu'il périt con- 
stamment un huitième de ceux qui sont attaqués. D'après ces 
suppositions, il détermine la loi de la mortalité causée par la 
petite vérole naturelle. 

Il suppose ensuite que l'inoculation enlève 1 inoculé sur 
200, et il déduit de cette supposition, la plus défavorable 
qu'il était possible de faire, la loi de la mortalité causée par la 
petite vérole inoculée. 

Comparant ensuite les résultats des deux hypothèses, il fixe 
pour chaque âge le temps de vie qu'on peut se promettre de 
plus en prévenant la maladie plutôt qu'en l'attendant. 

Cette marche est celle d'un homme de tête. A quoi se réduit 
le travail de M. d'Alembert? A donner aux x et aux y de 
M. Bernoulli d'autres valeurs, à rendre ses courbes un peu plus 
ou un peu moins convexes, et puis c'est tout. 

La supposition de M. Bernoulli, dit M. d'Alembert, sur le 
nombre des personnes de chaque âge qui prennent naturelle- 
ment ou artificiellement la petite vérole et sur le nombre de 
ceux qui en meurent dans l'un et l'autre cas est gratuite. — Cela 
se peut. — Et puis où mène cette spéculation? à connaître que la 
vie moyenne des inoculés ou le temps que chacun d'eux peut 
espérer de vivre surpasse la vie moyenne de ceux qui attendent 
la maladie. — Il est vrai, et c est une belle et grande vue poli- 
ix. Mi 



210 SUR DEUX MÉMOIRES DE D'ALEMBERT. 

tique. — Soit la vie moyenne d'un homme de trente ans, de 
trente autres aimées, continue M. d'Alembert ; que par l'inocu- 
lation cette vie devienne de trente-quatre ans, voilà quatre ans 
de gagnés. — Oui, mais de gagnés autant de fois qu'il y aura 
d'inoculés, et où cette somme d'années n' est-elle pas portée chez 
un peuple nombreux? — Oui, reprend M. d'Alembert, mais on 
risque de mourir, en un mois, à trente ans, à la fleur de son 
âge, pour l'avantage éloigné, incertain de vivre quatre ans dé 
plus à soixante ans, lorsque l'infirmité commence et que la vie 
ne vaut guère la peine qu'on en fasse cas. N'est-ce pas le cas 
d'un joueur imprudent qui risque à un jeu où il y a deux cents 
à gagner pour un, tout son bien dans une journée, sur l'espé- 
rance d'y ajouter une petite somme? — Mais c'est qu'il ny a pas 
seulement 200 à parier contre 1 qu'on gagnera, mais 1,200, 
mais 1,500, mais 3,000, mais 10,000 qu'on gagnera, ce qui, 
de votre aveu, réduit la probabilité de la perte à zéro, et pour- 
quoi effrayer les hommes par de fausses suppositions? 

Les mères, dit M. d'Alembert, sentent tacitement et d'in- 
stinct qu'elles ne peuvent comparer exactement leur crainte 
avec leur espérance, et c'est là qui les arrête. — Et il est fort 
mal d ajouter encore par des subtilités à leurs alarmes mal 
fondées. 

Si l'inoculation, continue M. d'Alembert, était avantageuse 
par la considération seule que la vie moyenne des inoculés en 
est augmentée , elle serait d'autant plus avantageuse qu'elle 
l'augmenterait davantage; or, il y a une infinité de cas où 
l'accroissement serait énorme, et où personne n'aurait l'impru- 
dence de se soumettre à l'opération. Exemple : soit par hypo- 
thèse, la plus longue vie de l'homme de cent ans, soit par 
hypothèse la petite vérole, la seule maladie mortelle, et qu'elle 
emportât tous les ans la moitié des malades. La vie moyenne 
de ceux qui l'attendraient serait de cinquante ans. Je suppose, 
ajoute M. d'Alembert, que l'inoculation garantit pour le reste 
de la vie..., — Comme cela est, — ... n'enlevât qu'un malade 
sur cinq et assurât aux autres une vie de cent ans ; alors la vie 
moyenne des inoculés serait de quatre-vingts ans. Cependant 
qui est-ce qui, pour gagner trente années de plus, oserait cou- 
rir le risque de un contre quatre de perdre la vie. Donc la 
considération, suite du plus grand accroissement de la vie 



DE LINOCLLATION 211 

moyenne, ne suffit pas pour déterminer à l'inoculation. Dans la 
supposition imaginaire que j'ai faite, le risque de l'opération 
est grand, mais l'accroissement de la vie moyenne est énorme. 
Dans le cas réel, si le risque de l'opération est petit, l'accrois- 
sement de la vie moyenne n'est presque rien. — D'accord, mais 
c'est que vous ne le considérez pas multiplié autant de fois qu'il 
y a d'hommes sauvés par V inoculation, et cest que vous acez 
supposé le rapport du risque de la petite vérole naturelle au 
risque de la petite vérole inoculée de 300 à 7 ; au lieu qu'à peine 
est-il de 1/100, de 1,500 à 1. 

On a trop confondu, dit M. d'Alembert, l'intérêt public 
avec l'intérêt particulier. — Cela se peut, mais celui qui 
apprend aux hommes à séparer ces deux intérêts est un bon 
géomètre, à la bonne heure, mais un très-mauvais citoyen. — 
Dans l'hypothèse précédente, dit M. d'Alembert, il est évident 
que l'État gagnerait en sacrifiant un citoyen sur cinq. La 
société serait assurée de conserver les autres jusqu'à cent ans. 
Mais aucun législateur serait-il en droit d'obliger à l'inocula- 
tion? — Question ridicule à Lacédémone et partout oh l'esprit 
dominant est le sacrifice du bien particulier au bien général, 
partout où l'on sait ce que c'est que vertu. Est-ce un cas bien 
rare que'cent mille hommes se battent contre cent mille hommes 
et qu'en un moment il en reste vingt mille de chaque côté sur le 
champ de bataille? Or, je demande à M. d'Alembert si le légis- 
lateur n'aurait pas le droit de lui faire prendre, à lui, l'épée 
et le mousquet dans le cas où il s'agirait de la défense de l'État? 

Au reste, de la manière dont M. d'Alembert parle du risque 
de l'inoculation, on voit qu'il ne sait ce que c'est que l'opéra- 
tion, et qu'il n'a jamais vu inoculer. 

Après avoir exposé ses difficultés contre l'inoculation, il 
parle en sa faveur avec assez de franchise. Il avoue que si le 
rapport ou risque de la petite vérole naturelle, est au risque de 
l'inoculée comme 3,000, même comme 1,500, ou 1,200 à 1, — 
Or c'est ainsi qu'il est, — la probabilité du risque de mourir 
de l'inoculée est si faible que tout homme sensé doit la 
négliger. 

Cependant il semble revenir sur ses pas, en disant qu'on 
n'a jusqu'à présent fait aucun calcul exact des avantages et 
désavantages de l'inoculation; qu'on n'a pas assez distingué 



212 SUR DEUX MÉMOIRES DE D'ALEMBERT. 

l'intérêt public de l'intérêt particulier; que pour la solution du 
problème il faudrait une méthode de bien connaître la proba- 
bilité de la vie, un moyen sûr de comparer le risque de mourir 
en un mois h l'espérance de vivre quelques années de plus, 
l'art d'apprécier les vies physiques ou réelles, civiles et 
moyennes, enfin de longues tables des mortalités de la petite 
vérole naturelle et de la petite vérole inoculée. 

Il faut convenir que voilà bien de l'esprit, bien de la péné- 
tration et bien du travail mal employés, car, tout considéré, si 
ce mémoire se lit, quel sera son effet sur un père déjà incer- 
tain, sinon de le faire vaciller encore davantage et de sus- 
pendre le crédit d'un grand remède, ce qui n'est pas d'un 
homme sage et bien intentionné! Mais, laissons de côté l'hon- 
nêteté et ne considérons que la gloire. Croit-on que ce tissu 
de subtilités fût écouté patiemment à Constantinople, à Lon- 
dres et à Pékin? Y a-t-il dans ces trois grandes contrées une 
seule femmelette du peuple qui ne se mît à rire des efforts 
qu'un géomètre fait pour s'embarrasser clans de pareilles toiles 
d'araignée? Et s'il arrive, dans la suite des temps, que l'ino- 
culation soit en France aussi commune qu'en Chine, qu'en 
Angleterre, que diront nos petits-enfants, lorsqu'ils parcour- 
ront ces inepties? Ils s'écrieront, dans ce cas, comme ils en 
auront l'occasion en une infinité d'autres : Le bien a donc beau- 
coup de peine à s'introduire dans le monde ! — Hélas ! oui. 



LETTRE 

D'UN CITOYEN ZÉLÉ 

qui n'est ni chirurgien ni médecin 
A M. D. M. MAITRE EN CHIRURGIE 

SUR LES TROUBLES QUI DIVISENT LA MEDECINE 
ET LA CHIRURGIE. 

17 Zi8 



Cette lettre parut en 1748, en une brochure de 33 page.; in-S°. Elle 
portait le titre de Première lettre, mais elle n'a été suivie d'aucune 
autre. La querelle entre les médecins et les chirurgiens était alors dans 
toute sa force. Le bon sens parlait en faveur des derniers et l'on pense 
bien que Diderot suivit l'avertissement du bon sens. La dernière décla- 
ration sur laquelle on disputait alors était celle du 20 avril 1743. Il 
intervint, en 1750, un nouvel arrêt du conseil d'État, qui permit défini- 
tivement aux chirurgiens d'enseigner, sans que pourtant cette permis- 
sion tirât à conséquence et que, sous ce prétexte, ils pussent s'attri- 
buer « aucun des droits des membres et suppôts de l'Université de 
Paris. » La véritable solution du conflit ne vint que plus tard. 

C'est Naigeon qui, en J798, a remis au jour cette brochure oubliée 
depuis un demi-siècle. Nous ne savons à qui la lettre est adressée. 



Monsieur, 

Je ne regarde point d'un œil aussi désintéressé que vous 
l'imaginez peut-être, votre querelle avec les médecins. J'aime 
la vie : je ne suis pas assez mécontent de mes parents, de mes 
amis, de la fortune et de moi-même, pour la mépriser. La phi- 
losophie, qui nous apprend h la quitter de bonne grâce, ne nous 



214 LETTRE A M. D. M. 

défend pas d'en connaître le prix. Je veux donc vivre, du 
moins tant que je continuerai d'être heureux; mais point de 
vrai bonheur pour qui n'a pas celui de se bien porter : aussi 
n'est-ce pas sans quelques regrets que je perds cle jour en jour 
de ma santé; et quand j'appellerai le chirurgien et le médecin, 
ce qui sera bientôt, je désirerai très-sincèrement que, laissant 
à part toute discussion étrangère à mon état, ils ne soient 
occupés que de ma guérison. Eh quoi ! n'est-ce donc pas assez 
d'être malade? faut-il encore avoir autour de soi des gens 
acharnés à ne point entendre et à se contredire? 

Il y a déjà longtemps que cet inconvénient dure, et j'y 
tomberai malgré que j'en aie, à moins que la suprême autorité, 
lasse enfin de vos dissensions, ne se hâte d'abolir les idées 
frivoles de prééminence et de subordination qui vous ont 
divisés, et de confondre les intérêts des médecins avec les 
vôtres, en vous réunissant tous en un même corps et sous un 
nom commun. Oui, monsieur, je ne connais que ce moyen 
d'établir entre vous et vos antagonistes une paix qui soit dura- 
ble. Les chirurgiens et les médecins continueront d'être mortels 
ennemis, tant que les uns se regarderont comme les maîtres, 
et que les autres ne voudront point être des valets. Or, de 
l'humeur dont on vous voit depuis quelque temps, il n'y a ni 
arrêt du parlement, ni décision du conseil, ni ordre de Sa 
Majesté, qui vous soumettent sincèrement à cette humble con- 
dition. Si les médecins sont gens à quitter la fourrure et le 
bonnet doctoral plutôt que de renoncer au despotisme, les 
chirurgiens aimeront mieux cent fois briser la lancette et le- 
bistouri, que de s'abaisser à une obéissance servile; et, à vous 
parler comme je pense, il me paraît ridicule que, dans des 
occasions où Petit se trouverait à côté d'un malade avec un P..., 
ou quelque autre embryon de la Faculté, celui-ci se crût en 
droit de commander, et ne laissât à l'autre que le parti de 
céder et de prêter sa main à un assassinat. Quoi ! un homme 
habile, un Quesnay, parce qu'il n'est que chirurgien, se taira 
devant un P..., parce qu'il en a coûté deux mille écus à ce P.. 
pour obtenir le titre d'ignorant médecin! Cela ne se peut. Les 
médecins trouveront de l'indocilité dans les chirurgiens, tant 
qu'il sera permis à ceux-ci d'acquérir des lumières; mais on 
aura beau les condamner à devenir imbéciles, il dépendra tou- 



MAITRE EN CHIRURGIE. 215 

jours d'eux de lire et de s'instruire : les médecins feraient donc 
beaucoup mieux d'étudier Heister et Garengeot, et de prendre 
la lancette, que d'interdire aux chirurgiens les Aphorismes 
d'Hippocrate et les Instituts de Boerhaave 1 . 

Mais quand je supposerais avec vous que, par quelque 
arrangement singulier, on parviendrait à pacifier les deux 
corps, soit en modérant l'autorité de l'un, soit en accordant 
quelque chose à la dignité de l'autre, j'oserais assurer que ce 
calme ne serait que momentané. Il y aura toujours des démêlés 
d'intérêt occasionnés par les ténèbres qui confondent les limites 
de la médecine et de la chirurgie. Les médecins et les chirur- 
giens, ne sachant jamais bien où s'arrêter, franchiront sans 
cesse les bornes de leurs domaines. De là, nouvelles contesta- 
tions. Depuis trois à quatre cents ans qu'il y a des maladies 
vénériennes, il n'est pas encore décidé que le traitement en 
appartienne à la chirurgie. Les chirurgiens sont, à la vérité, 
en possession de presque tous les libertins du royaume; mais 
c'est plus par le choix des malades que du consentement des 
médecins, qui partageraient volontiers cette proie. N'y a-t-il 
point d'autres maladies de la même nature, dont les uns se 
soient emparés, et que les autres revendiquent? N'y en eût-il 
point, n'en surviendra-t-il jamais? Mais que dis-je? il se ren- 
contre tous les jours une infinité de cas particuliers, où le 
chirurgique et le médicinal ne se démêlent point; et où en 
serait alors un malade, si son médecin ou son chirurgien ne 
pouvait lui donner du secours qu'après s'être bien assuré qu'il 
ne sortira point des bornes de la profession? Voici deux faits 
arrivés dans un intervalle de quatre à cinq jours, à un homme 
vrai, à un médecin de la Faculté de Paris, le docteur Dubourg, 
qui me les a racontés. On l'éveille pendant la nuit, en hiver; 
il accourt, il trouve une jeune femme dans son lit, suffoquée, 
et dont les crachats commençaient à se teindre de sans:. Il 
envoie chez un chirurgien qui était absent, chez un autre qui 
ne veut pas se lever; la saignée qu'il fallait faire sur-le-champ 

1. Les chirurgiens étaienfassimilés aux barbiers quand, par la loi de 1724 et par 
la création de lWcadémie royale de chirurgie, en 1731, ils furent dégagés de ce 
voisinage, à condition qu'ils eussent la qualité de maîtres es arts. La Faculté de 
médecine s'éleva contre cette décision et voulut faire regarder le rétablissement 
des lettres dans le sein de la chirurgie comme une innovation funeste au bien 
public et au progrès même de l'art. 



216 LETTRE A M. D. M. 

est différée de quelques heures : le lendemain , le docteur 
revient de grand matin, et il trouve sa malade morte. Dans la 
même semaine, il est appelé auprès d'un homme déjà d'un 
certain âge, qui touchait à son dernier instant; il avait été 
saigné par un chirurgien, dans une attaque d'apoplexie séreuse, 
dont il mourut. Si ce chirurgien avait été médecin, il aurait 
reconnu l'espèce de la maladie; il n'eût pas saigné: et cet 
homme n'en serait pas mort. Dans le cas précédent, si le mé- 
decin eût été chirurgien, il aurait tiré sa lancette et saigné sa 
malade , qui peut-être vivrait encore : et qu'on ne croie pas 
que ces contre-temps soient rares. Et pourquoi le médecin et 
le chirurgien ne seraient-ils pas en même temps pharmaciens? 
S'ils avaient à remplir en même temps ces trois fonctions, les 
médicaments en seraient mieux préparés et administrés plus à 
propos. On verrait moins de malades ; les culottes du médecin 
ne tomberaient pas d'elles-mêmes, le soir, entraînées par le 
poids de l'argent; les visites seraient moins nombreuses, mais 
plus salutaires. Ma proposition doit paraître d'autant moins 
étrange, que les médecins et les chirurgiens sont tous plus ou 
moins chimistes; et qu'il n'y a aucune bonne raison, ce me 
semble, pour leur interdire la pratique d'une science qu'ils se 
sont presque tous donné la peine d'étudier. Les Anciens étaient 
aussi pharmaciens. Il y a, dans Hippocrate, des procédés très- 
exacts, mais nos apothicaires sont si instruits et remplissent 
si bien leurs devoirs, que je consens qu'on leur abandonne cette 
partie de l'art de guérir. Je désirerais seulement que nos ma- 
gistrats restreignissent le commerce des épiciers aux drogues 
employées dans les arts mécaniques; et que le petit peuple 
cessât enfin d'aller acheter la mort dans leurs boutiques. 

Permettre au chirurgien un certain nombre de saignées sans 
l'avis du médecin, c'est peut-être l'expédient le plus ridicule 
qu'on pourrait imaginer : car je demanderai d'abord pourquoi 
deux saignées, et non quatre? Pourquoi des saignées plutôt 
que tout autre remède? Gomment! on avoue qu'il y a une 
infinité de cas où toutes les lumières de la médecine suffisent 
à peine pour déterminer si tel secours convient ou ne convient 
pas ; le professeur enseigne, dans les écoles, qu'un seul remède 
absurde est capable de tuer un malade; le praticien rencontre 
tous les jours des petites véroles et autres maladies, où il est 



MAITRE EN CHIRURGIE. 217 

de la dernière difficulté de se décider entre des symptômes 
contradictoires, dont les uns semblent exiger la saignée, et 
d'autres la rejeter, et où il est de la dernière conséquence de 
prendre le bon parti ; et l'on nous abandonne aux caprices, 
aux conjectures, aux lueurs d'un chirurgien, qu'on accuse 
d'ignorer jusqu'aux éléments de l'art de guérir, et qu'on 
s'efforce de retenir dans cette ignorance. Où en sommes-nous 
donc? où est la pudeur? où est l'humanité? On joue notre vie 
à croix ou pile; et on a le front de nous le dire! Non, monsieur, 
non; il n'en sera pas ainsi. Il faut espérer que le gouverne- 
ment sera plus conséquent que les médecins. On sentira qu'il 
y a, dans presque toute maladie, des secours préliminaires et 
antérieurs à l'opération chirurgicale, sur lesquels il n'appartient 
qu'à la médecine de prononcer : l'on en conclura qu'il n'y a 
point de milieu, qu'il faut que les chirurgiens soient les égaux ou 
les tartares 1 des médecins; et l'on ne souffrira pas que les uns 
et les autres prennent des arrangements pernicieux, et se 
donnent l'air de gens qui vivent de notre sang, et qui se le 
disputent. 

Mais comme il n'y a pas d'apparence, ni même peut-être de 
possibilité que les limites qui doivent séparer la chirurgie de 
la médecine soient un jour mieux connues, ces arts, me direz- 
vous, seront donc toujours ennemis? 

Oui, sans doute; je vous l'ai déjà dit, monsieur, et je vous 
le répète ; le seul moyen de les accorder, ce serait de remettre 
les choses sur l'ancien pied. Qu'étaient, s'il vous plaît, Escu- 
lape, Hippocrate et Galien? Médecins et chirurgiens. Pourquoi 
donc leurs derniers successeurs ne les imiteraient-ils pas? Quel 
inconvénient y a-t-il aujourd'hui à ce que le même homme 
ordonne et fasse une saignée? Conservons l'ancien titre de mé- 
decin, mais abolissons le nom de chirurgien; que les médecins 
et les chirurgiens forment un même corps; qu'ils soient ras- 
semblés dans un même collège, où les élèves apprennent les 
opérations de la chirurgie, et où les principes spéculatifs de 
l'art de guérir leur soient expliqués; qu'ils composent une 
même académie; que chacun y soit rangé dans la classe qui 
lui sera marquée par son talent particulier; que le botaniste 

1 Valets d'armée. 



218 LETTRÉ A M. D. M. 

apporte aux assemblées l'analyse exacte (l'une plante; l'ana- 
lomiste, quelque injection délicate; le praticien, une obser- 
vation nouvelle; l'opérateur, un instrument inventé ou perfec- 
tionné, etc. Le recueil des Mémoires n'j perdra rien, et le 
public \ gagnera beaucoup. 

Mais je ne m'en tiendrai pas à vous avoir démontré que la 
réunion des deux corps n'est pas sans avantage : nous allez 
voir qu'elle n'entraîne aucun désordre nouveau. Ceux d'entre 
les chirurgiens qui, sans principes ni lumières, ont la témérité 
d'ordonner des remèdes, ne s'en corrigeront pas, quelque pré- 
caution que l'on prenne pour les v résoudre. Or, puisqu'il faut 
qu'ils tassent la médecine à tort et à travers, qu'importe qu'ils \ 
soient autorisés ou non? Ce qui tuera le malade, ce n'est point 
l'arrêt qui leur permettra d'ordonner des remèdes, mais bien 
les remèdes absurdes qu'ils n'auraient pas manque d'ordonner, 
quand même il n'y aurait eu aucun arrêt qui leur eût assure 
l'impunité. On laissera donc subsister un mal qui ne peut être 
prévenu, et c'est là le pis qui puisse arriver : mais on étouffera 
pour toujours les semences île la division entre des gens qui, 
ne formant qu'un seul corps sous un nom commun, auront les 
mêmes vues, les mêmes intérêts, la même réputation à sou- 
tenir, et qui concourront à ces lins d'un commun accord. Quant 
aux médecins qui se sont contentes jusqu'à présent de lire, 
d'écrire et d'ordonner, ils auront beau jouir du droit d'opérer, 
ils ne s'en mêleront pas davantage, 11 n'v a pas à craindre que 
le savant Falconet, que le laborieux***, s'avisent de prendre le 
bistouri à l'âge qu'ils ont. L'un continuera d'étendre ses con- 
naissances tMi tout genre, d'enrichir sa bibliothèque, et d'obliger 
les savants: l'autre mourra en dissertant et compilant des laits 
et des dates 1 . Si les médecins qui commencent la carrière ont 
le courage d'embrasser les deux fonctions, tant mieux pour 
nous. La spéculation éclairera dans la pratique et l'usage de 
l'instrument, et les fautes seront encore plus rares. 

\.ms m'objecterex peut-être que c'est exposer les deux pro- 
fessions à dégénérer, que de permettre à un seul homme de les 
cultiver à la fois. V cela je vous repondrai avec Bœrhaave, votre 



t. Ou sait que la bibliothèque do Falcouet, le médecin, fut une dos plus belles 
du ivui* siècle. Los *** peuunu désigner Àstruc. 



MAITRE E.\ CHIRURGIE. 219 

maître, qu'elles ne sont pas aujourd'hui plus étendues que 
jadis, ni les cerveaux plus étroits. Pourquoi nos neveux ne pour- 
raient-ils pas ce qu'ont bien fait Hippocrate et Morand? Jj quel 
avantage concevez-vous a ôter les mains à un médecin, et les 
yeux à un chirurgien? Loin d'avancer par cette voie Ja médecine 
et la chirurgie à un plus haut degré de perfection, n'est-ce pas 
là au contraire le secret de remplir les deux états d'estropi< 
Du moins c'est ainsi que je me peins la plupart des médecins 
et des chirurgiens d'aujourd'hui, et que vous les verrez comme 
moi, si vous avez la bonté de les considérer un moment avec 
mon microscope. 

Supposez qu'ayant à suivre, pendant un long voyage, des 
routes pénibles et difficiles, il m'arrive défaire un faux pas, ou 
de prendre, sur quelques apparences trompeuses, un terrain 
fangeux et mou pour un chemin sûr et solide, et d'enfoncer 
dans Je limon, je ne manquerai pas d'essayer, pour en sortir, 
tous les efforts que la nature et l'instinct me suggéreront : mais, 
ou la nature sera trop faible, ou l'instinct ne sera pas as» z 
éclairé; et je périrai dans la vase si l'on ne vient a mon secours. 
J'appelle donc; et Je premier homme qui se présente m'inter- 
roge sur le- circonstances de ma chute, m'examine, me consi- 
dère, m'explique, bien ou mal la nature du terrain, la difficulté 
de m'en tirer, et cent autres chose- curieuses, qui m'éclairent 
sur l'embarras où je suis, et qui m'y laissent, a Eh! mon ami, 
lui dis-je, ennuyé de sa science profonde, de grâce laissez la 
dissertation; donnez-moi vite la main, car je péris, n Mais lui, 
san- m'écouter, se jette dans de nouveaux raisonnements sur 
l'accroissement du danger, disserte avec moins de ménagement 
encore, et finit un discours fort obscur et fort long, par m'ap- 
prendre qu'il est manchot; et que n'ayant par conséquent aucun 
-cours à nie procurer^par lui-même, seul, il ne mérite ni mon 
attention ni ma confiance. 

Lu autre lui succède : a Mon Dieu soit loué, dis-je en moi- 
même, d'aussi loin que j'aperçois le nouveau personnage, me 
voila sauvé ; car il a des main-, ceJui-ci ; n et lui portant aussitôt 
la parole : « Mon arni, lui crié-je, approchez, aidez-moi; car 
vous me paraissez avoir de bons bras, et vous voyez que j'en ai 
grand besoin. — Ah, pausre malheureux ! me répond-il, je suis 
au désespoir de VOUS être inutile : j'ai de- bras, à la vérité, et 



220 LETTRE A M. D. M. 

la meilleure volonté de m'en servir ; mais ne remarquez-vous 
pas que je suis aveugle, je n'ai point d'yeux? On ne veut pas 
que j'en aie; et quand j'en aurais, il ne me serait pas permis 
devoir. — Que je suis à plaindre! reprends-je d'un ton dou- 
loureux; ne viendra-t-il pas quelqu'un qui ait des bras et des 
yeux? et périrai-je ici, faute d'un homme à qui il soit donné de 
voir et d'agir? » 

Cependant le danger que je courais ne m' ayant pas entière- 
ment ôté la présence d'esprit, j'arrêtai celui-ci, je rappelai le 
premier; et m 'adressant à tous les deux : « Au nom de Dieu, 
mes amis, leur dis-je, unissez-vous pour me secourir : vous, 
honnête manchot, qui possédez des yeux excellents, dirigez un 
peu les mains de ce bon aveugle qui ne demande qu'à travail- 
ler. — Très-volontiers, » me répondit-il ; et prenant un ton magis- 
tral, il se mit à donner des ordres, que son second reçut d'un 
air dédaigneux et sans se mouvoir, me soufflant seulement à 
l'oreille que le manchot était fou, et qu'on n'avait jamais débar- 
rassé les gens de cette fondrière en les tirant par la main droite. 
L'autre me criait à haute voix : « Vous êtes perdu, si l'on vous 
prend par la main gauche. » Celui-ci faisait des raisonnements 
à perte de vue ; celui-là ne finissait pas de citer des exemples 
d'embourbés de toute espèce ; et ils seraient encore aux prises, 
et moi dans la vase, si un troisième survenant, qui avait de 
bons bras et de bons yeux, ne m'eût procuré les secours qu'il 
me fallait. 

Qu'en pensez-vous, monsieur? Ne fus-je pas bien heureux 
de rencontrer un pareil homme? Ne serait-il pas à souhaiter 
que ses semblables fussent plus communs? Eh bien! je vous 
promets qu'ils le deviendront, si l'on permet aux chirurgiens 
d'avoir des yeux, et aux médecins de se servir de leurs mains. 
C'est le but de mon projet. Tel était anciennement l'état de la 
médecine; car qu'était-ce, à votre avis, que ces hommes qui se 
répandaient dans la Grèce au sortir de l'école de Cos, que des 
gens qu'Hippocrate avait instruits de ses principes lumineux, et 
dont, pour me servir de ses expressions, il avait armé les mains 
du fer et du feu? Ce n'étaient là ni des aveugles ni des manchots. 
C'étaient les yeux et les mains d'IIippocrate multipliés. Ces élèves 
savaient et discerner et faire. S'ils revenaient quelquefois aux 
conseils de leur maître, ils y étaient contraints par des conjonc- 



MAITRE EN CHIRURGIE. 221 

tures extraordinaires où l'art les abandonnait. Restituons donc 
les choses dans leur simplicité première : qu'il n'y ait plus de 
chirurgiens ; mais que les médecins et les chirurgiens réunis 
forment un corps de guérisseurs ; et nous verrons les querelles 
cesser, et l'art marcher à sa perfection. 

Vous n'y pensez pas, dira-t-on ; l'art est long, et la vie est 
courte l . J'en conviens, et je demande si cette maxime est d'hier? 
Ne la devons-nous pas à Hippocrate, qui cependant ne s'est 
point avisé de séparer des talents que leur objet tient indivisi- 
blement réunis? Il les a exercés pendant toute sa vie; et, à la 
honte de nos contemporains, l'on sait trop avec quel succès. Si 
toutefois l'exemple d'IIippocrate ne prouve rien ; si Boerhaave 
avait des idées fausses de la facilité de son art, et s'il est vrai 
qu'un seul homme ne puisse l'embrasser dans toute son étendue ; 
bientôt-il arrivera à la médecine en général, ce qui est arrivé à 
la chirurgie en particulier. Les chirurgiens, instruits des prin- 
cipes communs de la chirurgie, se sont distribué entre eux les 
opérations; et elles ne s'en font que mieux. Les médecins, 
munis des maximes fondamentales de l'art de guérir, se parta- 
geront les maladies. Chacun s'emparera d'une branche de la 
médecine; et cette science souffrant à Paris le même nombre 
de divisions qu'à Pékin, nous n'en serons que mieux servis. 

Supposé donc que la réunion des deux professions dans la 
même personne soit avantageuse à la société, il est superflu de 
faire parler les anciennes lois qui les ont séparées. Tous les 
jours on institue des choses nouvelles dont on découvre l'utilité; 
et l'on abroge des vieilles institutions dont on ressent enfin l'in- 
convénient. S'il y eut jamais un temps où l'ignorance des chi- 
rurgiens et l'habileté des médecins semblaient condamner les 
premiers à monter derrière le carrosse de ceux-ci, il faut con- 
venir que ce temps a bien changé; du moins s'il faut en juger 
par la confiance que les chirurgiens ont obtenue du public, et 
par les marques distinguées de protection dont Sa Majesté vient 
de les honorer. 

Mais s'il n'y a que des médecins, ajoutera-t-on, quiconque 
prétendra à ce titre sera donc obligé d'apprendre le latin, 

1 . C'est la traduction du premier Aphorisme d'Hippocrate, vita brevis, ars 
longa. (Br.) 



222 LETTRE A M. D. M. 

d'avoir des degrés dans l'Université, et de perdre à des études 
inutiles un temps qui serait mieux employé à l'anatomie, à la 
botanique, ou à quelque autre partie de la médecine. 

J'observerai d'abord que, si le temps que l'on donne à 
l'étude du grec et du latin est perdu pour la chirurgie, il n'est 
guère mieux employé pour la médecine, depuis surtout que les 
anciens auteurs, et ceux d'entre les modernes qui en valent la 
peine, ont été traduits dans notre langue. Il n'en est pas cl'Hip- 
pocrate, de Galien et de Gelse, ainsi que d'Homère, d'Horace 
et de Virgile. Ce sont les élégances du discours que l'on cherche 
singulièrement dans ceux-ci ; il suffit, au contraire, de rendre 
fidèlement les premiers. Si on en conserve scrupuleusement le 
sens, le reste ne mérite pas d'être regretté, surtout pour celui 
qui lit pour s'instruire, et non pour s'amuser. Je ne doute nul- 
lement qu'un homme qui posséderait ce que nous avons clans 
notre langue de bon en anatomie, en botanique, en matière 
médicale, en médecine systématique, etc., ne fût un très-grand 
médecin, un médecin comme il y en a peu. 

Mais j'insiste trop sur la partie faible de ma réponse. Et 
quelle raison y aurait-il qu'on se graduât dans l'Université pour 
obtenir le titre de médecin? Quelle nécessité qu'un médecin fût 
de la Faculté, ou même de l'Académie de médecine ? Il y a, 
selon mon projet, trois choses à distinguer : le corps des méde- 
cins, la Faculté de médecine, et l'Académie. Un homme s'est 
livré avec succès à quelque branche importante de la médecine 
ou de la chirurgie, mais il ne sait ni grec ni latin ; il ne sera ni 
de la Faculté, ni même peut-être de l'Académie. Une académie 
est un établissement particulier, où sont admis, sous le bon 
plaisir de Sa Majesté, ceux de ses sujets qui passent pour excel- 
ler dans quelque genre. Les places de l'Académie des sciences 
sont à ceux qui se distinguent clans les sciences naturelles. 
Celles de l'Académie française ont été destinées à ceux qui se 
signaleraient dans l'étude de la langue et des belles-lettres. 
L'Académie des inscriptions est peuplée par les studieux d'an- 
tiquités ; mais on est bon géomètre, homme de lettres et savant 
antiquaire, sans être membre d'aucune académie. Pareillement, 
un homme n'a point eu l'avantage de passer des années dans 
les écoles de l'Université; mais il est grand anatomiste, habile 
opérateur, personne n'est plus adroit à tirer une pierre de la 



MAITRE EN CHIRURGIE. 223 

vessie; qui empêche qu'il ne soit médecin lithotomiste, et peut- 
être même académicien? Il n'a point de grades, il est sans 
lettres de maîtrise es arts. Eh bien ! il ne sera point de la 
Faculté. Des honneurs du corps des médecins, il n'y en aura 
point auquel il ne puisse parvenir, si l'on en excepte celui d'as- 
sister aux assemblées de l'Université, et de se montrer une fois 
tous les trois mois dans les rues de Paris, à la suite du recteur. 
En un mot, on ne pourra point être de la Faculté ni de l'Aca- 
démie, sans être du corps ; mais on sera très-bien du corps 
sans être ni de la Faculté ni de l'Académie. F. L. G... manque 
d'études, mais il a les lumières requises, et ses deux mille écus 
comptants ; qu'il soit interrogé, examiné et reçu par le corps 
ou ses députés qui lui accorderont, pour ses connaissances et 
son argent, le titre de médecin et la permission d'exercer l'art 
de guérir : ainsi les choses resteront à peu près dans le même 
état où elles ont toujours été ; à cela près que, cette race 
inquiète de chirurgiens étant éteinte, les médecins vivront en 
paix ; ou que, s'il s'élève entre eux quelques différends, le public 
n'en sera plus la victime. 

Voilà, monsieur, quelles sont mes idées. Je les ai proposées 
en conversation, avant que de les jeter par écrit; et je vous 
assure qu'elles n'ont souffert aucune objection qui n'ait contri- 
bué à m'en découvrir la justesse. Mais les personnes à qui je 
me suis adressé pouvaient ne manquer ni de lumières ni de 
sagacité, sans en avoir autant que vous. Je vous les soumets 
donc; disposez-en comme vous le jugerez à propos. Je ne 
regretterai pas les instants employés à vous en faire part, si 
elles vous persuadent du moins que je suis un bon citoyen, et 
que tout ce qui concerne le bien de la société et la vie de mes 
semblables est très-intéressant pour moi. Quand il s'agit de 
leur bonheur, l'amour-propre n'est plus écouté ; et j'aime mieux 
hasarder une idée ridicule, que d'étouffer un projet utile. 

J'ai l'honneur d'être, etc. 



LETTRE 



SUR 



LES ATLANTIQUES ET L'ATLANTIDE 1 

1762 



Je vais vous parler cette fois, mon ami, de ces temps inno- 
cents où le ciel était encore en commerce avec la terre, et ne 
dédaignait pas de visiter ses enfants; de ces premiers et véné- 
rables agriculteurs qui n'habitèrent presque jamais des villes, 
qui vécurent sous des tentes et dans les champs, qui eurent de 
nombreux troupeaux, une grande famille, un peuple de servi- 
teurs; qui épousaient quelquefois les deux sœurs ensemble, et 
faisaient des enfants à leurs servantes; qui furent pâtres et rois, 
riches sans or, puissants sans possessions, heureux sans lois. 
Alors la pauvreté était le plus grand vice des hommes, et la 
fécondité, la vertu principale des femmes. De grandes richesses 
et beaucoup d'enfants étaient les marques d'une bénédiction 
spéciale de la Divinité, qui ne promit jamais à ses fidèles adora- 
teurs que des biens temporels. 

M. Baer, aumônier de la chapelle royale de Suède à Paris, 
prétend que les habitants de l'Atlantide et les patriarches sont 
les mêmes hommes. Cette idée lui est venue à la lecture du 
Timèe et du Critias de Platon; j'aime cet aumônier hérétique, 
puisqu'il lit le Timèe et le Critias; il n'y a pas un de nos 
prêtres catholiques qui sache ce que c'est. 

1. Cette lettre a paru pour la première fois clans la Correspondance inédite de 
Grimm, publiée par MM. Chéron et Thory en 1829. Elle y est divisée en deux par- 
ties sous ces dates :15 octobre 1755 et 1 er novembre 1762. Mais l'ouvrage de Baer : 
Essai historique et critique sur les Atlantiques, ne parut qu'en 1702, Paris, in-8 ". 
C'est donc à cette époque qu'il faut placer cette lettre qui forme d'ailleurs un tout 
dans la copie que nous en possédons d'après le manuscrit de l'Ermitage. Cette 
copie présente quelques différences avec le texte imprimé. 

ix. 15 



226 LETTRE SUR LES ATLANTIQUES 

Platon introduit Critias dans un de ses Dialogues, racontant 
l'histoire de cette contrée dont il dit que la plus grande partie 
avait disparu sous les eaux. 

Critias, grand-père de Platon, tenait cette histoire de son 
grand-père qui la tenait de son oncle, Solon, qui la tenait des 
prêtres de Sais en Egypte où il avait voyagé. C'était donc, 
comme vous voyez, une tradition moitié orale, moitié écrite, qui 
avait passé par six générations. 

Platon proteste que son récit n'est pas une fable. Si les noms 
des chefs, des provinces, des frontières, des villes principales et 
des peuples voisins sont grecs dans sa description, il en apporte 
pour raison que Solon se proposant d'insérer dans son poëmece 
qu'il avait appris des prêtres égyptiens sur l'Atlantide et ses 
habitants, avait traduit littéralement les noms égyptiens selon 
le sens qu'ils avaient dans cette langue, comme les Égyptiens 
les avaient traduits littéralement selon le sens qu'ils avaient dans 
la langue atlantique. 

D'après cette réflexion de Platon, de quoi s'agit-il donc, 
sinon de comparer les noms propres répandus dans les deux 
Dialogues de Platon, avec les noms propres correspondants, 
répandus dans l'histoire des Israélites, et déjuger d'après cette 
comparaison, s'il est possible ou non que l'Atlantide et la Pales- 
tine aient été des contrées différentes, les Atlantiques et les 
Hébreux des peuples différents? 

Platon dit que l'Atlantide fut premièrement occupée par 
un nommé Évenor, et par sa femme Leucippe; qu'ils eurent 
une fille appelée Clito et que Clito épousa Neptune et en 
eut Atlas et neuf autres fils auxquels Neptune distribua la 
contrée. Atlas l'aîné occupa la capitale et eut l'empire sur 
tous ses frères qui régnèrent souverainement dans leurs pro- 
vinces. 

Diodore fait descendre les Atlantiques d'un Uranus; il leur 
donne Atlas pour fondateur. 11 dit qu'Atlas n'eut qu'un frère 
appelé Saturne, mais qu'il eut plusieurs fils. 

Qu'est-ce que cet Uranus? C'est, répond M. Baer, Abraham, 
ainsi appelé, par les Egyptiens et par Diodore, du pays d'Ur, 
dont il était originaire. 

Et Atlas? C'est Jacob. Lorsque Jacob eut lutté contre le Sei- 
gneur, il lui fut dit : « Tu ne t'appelleras plus Jacob, mais 



ET L'ATLANTIDE. 227 

Israël ou le Lutteur! » et que signifie Atlas en grec? L'athlète 
ou le Lutteur. 

Et Saturne? c'est Ésaû. Que veut dire Ésaù en hébreu? Le 
Yelu, celui qui est né vêtu. Et d'où vient Saturne? De Satar qui 
signifie la même chose. 

Selon Platon le successeur d'Atlas, celui qui occupa la con- 
trée qui touche les colonnes d'Hercule, s'appela Eumélus ou 
Gadir, et sa province Gadirica. Mais un des enfants de Jacob a 
nom Gacl. Eumélus est un composé de la proposition eu, carac- 
téristique de bonté, et de mélos, brebis ; et Gadah en hébreu 
signifie bélier. De plus la partie de la Palestine occupée par la 
tribu de Gad touchait à la province de l'Arabie, appelée le désert 
de Gades, ou le Gadirtha ou le Gadara. 

Le troisième chef des Atlantiques s'appela, selon Platon ou 
Solon, Ampherès, d'Ana/ero qui signifie en grec qui s'élève, et 
Joseph signifie aussi, en hébreu, qui a été élevé ou qui s'élève. 

Le quatrième eut nom Eudémon, le Bienheureux, qui se 
rendrait exactement en hébreu par Ascher, nom d'un des fils de 
Jacob. 

Mnescus fut le cinquième. Mnescus signifie, en grec, qui 
donne des arrhes de mariage, et Issachar a le même sens en 
hébreu. 

Le nom du sixième, Autochthon, né de la terre ou demeu- 
rant sur la terre, se traduirait en hébreu par Sabulon. 

Elasippus ou le Vainqueur, nom du septième, est la même 
chose que Nephtali en hébreu. 

Le huitième s'appelle Mestor, Homme sage, et Dan a la 
même signification. 

Azaës, le Loué, fut le neuvième, et la mère de Jucla en 
mettant cet enfant au monde, s'écria : « Je louerai le Seigneur, » 
et l'appela Juda ou le Fils de la Louange. 

Le dixième fut nommé Diaprepès, l'Éminent, qui se rendrait 
en hébreu par Ruben, sens auquel Jacob fit allusion, lorsqu'il 
dit à ce fils : Ruben, primogenilus meus, tu fortitudo mecr, prior 
in domis; major in imperio. 

Considérez avant de nous enfoncer davantage dans ces 
broussailles étymologiques, quel moment c'était pour les pères 
et pour les mères, chez le peuple d'Israël, que la naissance des 
enfants. Les mères sentaient arriver les douleurs de l'enfante- 



228 LETTRE SUR LES ATLANTIQUES 

ment avec joie; leurs cris étaient mêlés de louange, de prières, 
de remercîment, d'invocation, et les prières nommaient presque 
toujours le nouveau-né d'après quelque circonstance de la nais- 
sance. 

On objecte à M. Baer que les inductions étymologiques sont 
suspectes; et il en convient en général; que les langues orien- 
tales nous sont peu connues, et il en est assez fâché; et qu'un 
même mot susceptible de plusieurs sens donne beau jeu à 
l'étymologiste, et il faut encore ici tendre les épaules. 

On objecte encore' à M. Baer que Jacob eut douze enfants, 
qu'il y eut douze tribus et qu'en confondant Atlas avec Israël 
ou Jacob, il lui manque trois frères de cette famille. Pourquoi 
n 'y a-t-il dans Platon rien qui réponde à Lévi, à Manassès, à 
Épbraïm, à Benjamin et à Siméon? C'est, répond M. Baer, que 
la tribu de Lévi n'eut pas de district; que celles d'Éphraïm et 
de Manassès, fils de Joseph, furent comprises sous la dénomi- 
nation de leur père, et qu'après le massacre de la tribu de 
Benjamin, ses restes se fondirent dans celle de Juda qui engloutit 
encore les enfants de Siméon, selon la prédiction qui leur en 
avait été faite. 

11 faut convenir qu'ici l'histoire sert l'auteur assez heureu- 
sement. 11 tire aussi bon parti de la date des expéditions des 
Atlantiques, de la contrée dont ils sont venus, et de celle où ils 
se sont arrêtés. 

Critias dit dans le dialogue de Platon, d'après les prêtres de 
Sais, que depuis l'expédition des Atlantiques jusqu'au temps du 
voyage de son oncle, il s'était écoulé neuf mille ans. « Enten- 
dez, dit M. Baer, ces années de mois lunaires; divisez neuf 
mille par douze et le quotient 750 différera d'un très-petit 
nombre d'années de l'intervalle de temps qu'il y eut vraiment 
entre l'entrée des Israélites dans la terre promise et le voyage 
de Solon en Egypte. 

« Et pour vous assurer que les années égyptiennes ne sont 
que des mois lunaires, divisez par douze les vingt-trois mille 
ans que les Égyptiens comptaient depuis leur premier roi, le 
soleil, jusqu'à l'expédition d'Alexandre, et les 1916 ans que 
vous trouverez pour quotient, seront à très-peu de chose près, 
la distance réelle de ces deux époques. » 

L'Egypte s'appelle aussi la terre de Cham; le soleil fut, 



ET L'ATLANTIDE. 229 

disent les Égyptiens, leur premier roi; et selon Moïse, Mitzraïm, 
qui signifie en hébreu chaleur, ardeur du soleil, fut fils de 
Cham, fondateur du peuple égyptien. 

D'où Critias ou Platon fait-il venir les Atlantiques? De la 
mer de ce nom; et il ajoute que pour atteindre la contrée qu'ils 
avaient à conquérir, ils avaient dépassé les colonnes d'Hercule. 
Qu'est-ce que ces colonnes d'Hercule? Nous n'avons jamais 
entendu parler que de celles qui se sont trouvées dans le voi- 
sinage de Gibraltar; et la mer qui baigne les côtes du Portugal, 
de l'Espagne et de l'Afrique, est la seule mer Atlantique que 
nous connaissions. 

Pour satisfaire à ces questions l'auteur vous fait lire dans 
Strabon, que l'Arabie heureuse est située sur les bords de la 
mer Atlantique, et occupée par les premiers cultivateurs que la 
terre ait eus après les Syriens et les Juifs; dans Hérodote, que 
la mer Atlantique dont il s'agit, est la même que la mer Rouge; 
dans Denys le Periégète, que les Éthiopiens habitent l'Erythrie 
proche de la mer Atlantique; dans le premier lexicon, qu'Éry- 
thros en grec signifie rouge, et qu'Édom en hébreu a la même 
signification; et dans la Bible, que le pays d'Édom était situé 
entre la Palestine et la mer Piouge. 

Critias raconte qu'au temps de l'expédition des Atlantiques, la 
mer de ce nom était guéable, et Diodore assure que de son temps 
les habitants voisins de la mer Rouge disaient, d'après leurs 
ancêtres, que les eaux de cette mer Atlantique s'étaient un jour 
partagées en deux, de manière qu'on pouvait en voir le fond. 

a Donc, conclut M. Baer, il y a une autre mer Atlantique 
que celle que nous connaissons, et cette mer était certainement 
la mer Rouge. » 

Cela se peut, monsieur Baer. Point de dispute. Mais nous 
prouverez-vous aussi qu'il y a eu d'autres colonnes d'Hercule 
que les nôtres? — Sans doute, je vous le prouverai, dit M. Baër. 
— Voyons, mousieur Baer. 

Hercule fut un des dieux de la Phénicie, l'Hercule phénicien 
s'appelait Chonos et la Phénicie, Chna; ce qui rappelle à l'homme 
le moins attentif le Chenaan ou Chanaan de la Bible ; partout les 
Phéniciens élevaient des temples à leur Hercule, et dans tous 
ces temples il y avait deux colonnes, l'une consacrée au feu et 
l'autre aux nuées et aux vents. Il ne s'agit donc plus que de 



230 LETTRE SUR LES ATLANTIQUES 

trouver entre la mer Piouge et la Palestine quelque temple 
fameux dédié à l'Hercule de la Phénicie. Or l'histoire nous 
apprend qu'il y en avait un ; elle fait même mention des colonnes 
de ce temple, et il est écrit que le partage de Gadir, l'un des 
chefs Atlantiques, commençait à l'extrémité de la contrée, et 
s'étendait jusqu'aux colonnes d'Hercule; l'embouchure du Nil 
voisine de ces colonnes s'appelait même l'embouchure hercu- 
léenne. Voilà donc d'autres colonnes d'Hercule que les nôtres 
et M. Baer bien joyeux 1 . 

Les prêtres de Saïs dirent assez impoliment à Solon : « Vous 
autres Grecs vous n'êtes que des enfants, et il n'y a jamais 
eu un Grec vieillard. L'Atlantide, avant l'arrivée des Atlanti- 
ques, était occupée par vos ancêtres qui furent le reste d'un petit 
nombre d'hommes échappés à une grande calamité; c'était la 
patrie commune des Athéniens et des Égyptiens. La contrée 
voisine du fleuve Eridanus et de la ville Elissus fut submergée, 
et là il se forma un lac bourbeux, innavigable et dont les exha- 
laisons sont mortelles. Vous ne savez pas cela parce que, malgré 
votre vanité, vous n'êtes que des ignorants. » 

Et M. Baer qui a écouté avec une avidité incroyable ce dis- 
cours des prêtres de Saïs, dit : « Qu'est-ce que cette grande cala- 
mité, sinon le fer destructeur des Israélites? Et ce lac bour- 
beux, innavigable et dont les exhalaisons sont mortelles, sinon 
le lac de Sodome et de Gomorrhe ou Asphaltite? Et ce fleuve 
Eridanus, sinon le Jordanus en changeant seulement la tête? 
Et cette ville Elissus dont Solon a fait le nom du verbe grec 
elisso, je coule, sinon la ville de Gilgal dont le nom signifie en 
hébreu roue, et qui fut située sur la rive du Jourdain, proche 
de la mer Morte? » Que j'aime ces prêtres de Sais qui disent des 
choses si dures et si bien placées aux Grecs, et qui suggèrent 
de si belles conjectures à M. l'aumônier de la chapelle de 
Suède ! 

Mais ce n'est pas tout. L'Atlantide avait, selon Platon et son 
interlocuteur, Critias, 3,000 stades en longueur, sur 2,000 
en largeur vers la mer; elle s'étendait du nord au midi; elle 
était au nord bordée de montagnes ; sa forme était presque 
carrée, mais plus longue que large. 

1. C"e,t ici que finit la première lettre dans la Correspondance inédite de 
G ri mm. 



ET L'ATLANTIDE. 231 

« Qui est l'homme assez ignorant en topographie , s'écrie 
M. Baer, pour ne pas reconnaître ici la Palestine? » 

Car 1° le degré était de 77/j stades, donc 3,000 stades 
équivalent à 3° 5*2'. C'est la longueur de la Palestine. Donc 
2,000 stades équivalent à '2°3/i / . C'est \ peu près la largeur de 
la Palestine, la distance du Liban à l'Euphrate; et en ajoutant 
les conquêtes de Salomon c'est la vraie distance du port de 
Gaza au lac de Tibérias. Ma foi, cela est bien séduisant, et peu 
s'en faut que je ne sois de l'avis de M. Baer ; 

2° Platon dit que l'Atlantide touchait à l'Egypte du côté de 
la Libye et à Tyrrhenia du côté de l'Europe. Or il y avait une 
Libye sur les bords de la mer Rouge ; le pays d'Ammon était 
situé au milieu d'une Libye; cette Libye était voisine de Gérar 
et, partant, de l'Arabie et des côtes de la mer Rouge. Permettez 
ensuite à M. Baer d'entendre par Tyrrhenia le district de la ville 
de Tyr et tout ira bien. Les Grecs ont appelé Tyr ce que les 
Orientaux appelaient Tsor, et par conséquent Tyriens ce que 
ceux-ci appelaient Tsorins. Voilà qui est clair. 

Examinons à présent si les noms des villes de la Palestine 
comparés aux noms des villes de l'Atlantide ne nous fourniront 
pas quelque preuve nouvelle. 

On lit dans Diodore de Sicile que les Amazones , filles des 
Atlantiques , bâtirent une grande ville proche du lac Triton , à 
laquelle, à cause de sa situation, elles donnèrent le nom de 
Chersonèse ou pays désert et sablonneux. 

Vous allez dire : Qu'ont à faire ici les Amazones , les filles 
des Atlantiques, leur ville, le lac Triton et la Chersonèse? 
Piano, di grazia. Vous allez voir. 

Dans l'idiome oriental , les villes dépendant d'une capitale 
s'appellent ses filles. 

Dans Diodore, les filles des Atlantiques sont appelées Ama- 
zones, mot composé de Am qui signifie peuple en hébreu, et 
de Tzon qui signifie troupeau dans la même langue; et voilà 
les femmes fabuleuses à une mamelle restituées à l'histoire 
sous la dénomination d'un peuple pasteur. 

Et cette Chersonèse, que croyez -vous que ce soit? C'est la 
ville de Sion. Oui, monsieur, la ville de Sion. Sion en hébreu 
veut dire précisément terre sablonneuse et déserte comme Cher- 
sonèse en grec. Levez donc vos mains au ciel et écriez-vous : 



232 LETTRE SUR LES ATLANTIQUES 

La bella cosa che la scienza etimologica, et ne parlez pas de ces 
merveilles à notre ami l'abbé Galiani, car la tête lui en tournerait. 

Des gens difficiles à contenter objectent que Platon dit en 
cent endroits que l'Atlantide était une île et que la Palestine 
n'en est pas une; mais ces gens-là ne savent pas que le motl, 
en hébreu, signifie indistinctement île et demeure et qu'on dit 
même aujourd'hui l'Ile des Arabes. 

Platon dit qu'au milieu du pays est une plaine belle et fertile 
qui décline en s'abaissant vers la mer et, proche de cette plaine, 
une petite montagne. M. Baer voit là exactement la situation de 
Salem, et à sa place vous verriez comme lui. 

Le palais du roi et le temple des Atlantiques étaient sur 
cette montagne; cela convient aussi aux Israélites. 

Les Atlantiques n'avaient que trois ports et les Israélites non 
plus, Gaza, Joppé et un autre sur la mer Rouge 1 . 

M. Baer voit dans le récit de Platon et celui que Moïse fait 
de la fertilité du pays des conformités étonnantes. 

Platon dit pourtant que l'Atlantide abondait en éléphants, 
et il n'y en eut jamais en Palestine. C'est que le mot grec 
Elephas qui n'est pas grec vient de l'hébreu Elaphim qui 
signifie bœuf. Les Phéniciens donnaient aux bœufs le nom 
d'Elaphim, et les Grecs et les Romains quelquefois aux élé- 
phants le nom de bœufs. 

M. Baer voit dans le temple de Jérusalem celui des Atlan- 
tiques; il voit les sacrifices des Hébreux dans les leurs. Il est 
parlé d'une solennité générale et annuelle, c'est la pâque; d'une 
colonne sur laquelle les lois étaient écrites, ce sont les tables 
mosaïques ; d'une imprécation contre les transgresseurs- Moïse 
avait ordonné la même chose. 

Le temple des Atlantiques était consacré à Neptune et à 
Glito. Ce Neptune c'est l'ineffable Jehovah. Cette Clito dont le 
nom vient de Cleos qui veut dire gloire en grec, est la gloire 
de Jehovah, le Schechinah, ornement symbolique du temple 
de Jérusalem qui signifie aussi gloire de Dieu. 

Je n'ai pu voir un grand rapport entre le gouvernement 
et les mœurs des Atlantiques et des Israélites , M. Baer y en 
voit beaucoup ; chacun a sa façon de voir. 

1. Ézioncabcr. 



ET L'ATLANTIDE. 233 

Quant à la langue de ces peuples, Diodore de Sicile nous 
apprend qu'on donnait aux Nymphes le nom d'Atlantides, parce 
que dans la langue des Atlantiques, le mot Nymphe signifiait 
femme, et M. Baer remarque très-bien que Nymphe dans la 
langue hébraïque signifie nouvelle mariée, et que la racine de 
nymphe est Nuph, distiller, tomber en gouttes, qui va très-bien 
aux Nymphes; pour aux nouvelles mariées ce n'est pas mon 
affaire. 

Un Jupiter, oncle paternel d'Atlas, eut dix fils qu'on nomma 
les Curetés. Or ce mot Curetés est tout à fait hébreu; il signifie 
district, famille. 

Tant que les Atlantiques demeurèrent fidèles à leurs lois, à 
leurs chefs et à leurs dieux, ils furent riches, puissants et heu- 
reux; mais lorsqu'ils eurent perdu leur innocence et oublié 
leur devoir, les dieux irrités s'assemblèrent; et on ne sait pas ce 
qu'ils firent ; car le reste du dialogue de Platon nous manque. 
Hiatus valde deflendus. Ce qui n'empêche pas M. Baer de croire 
et d'assurer que le sort des Atlantiques fut le même que celui 
des Israélites corrompus; et moi qui n'aime pas à disputer, j'y 
consens. 

Lorsque vous réfléchirez, mon ami, que s'il y avait seule- 
ment dans tout l'alphabet de deux peuples , deux caractères 
communs et désignant les mêmes sons, il y aurait plus d'un 
million à parier contre un, que ces deux peuples ont communi- 
qué par quelque endroit, et que vous vous rappellerez combien il 
y a de ressemblance entre le récit de Moïse et celui de Platon, 
vous ne douterez point que vraiment l'Atlantide des prêtres de 
Sais, ne soit la Palestine de la Bible. Eh bien, mon ami, par- 
courez les extraits des dialogues du Timée et du Critias de 
Platon que M. Baer a très-maladroitement ajoutés à la fin de 
son ouvrage et je veux mourir si vous ne regardez l'auteur 
comme un enfant qui s'amuse à observer les nuées à la chute 
du jour. Le jour est bien tombé depuis environ deux mille cinq 
cents ans que Platon écrivait, et M. l'aumônier de Suède a vu 
dans les nuées de l'auteur grec, tout ce qu'il a plu à son ima- 
gination, aidée de beaucoup de connaissances, d'étude et de 
pénétration. Excellent mémoire à lire pour apprendre à se mé- 
fier des conjectures des érudits. 

Mais je m'aperçois, mon ami, que je me suis arrêté trop 



234 LETTRE SUR LES ATLANTIQUES. 

longtemps à cette histoire de la vie patriarcale que vous aimez 
tant, et pour laquelle vous êtes si bien fait; j'en excepte pour- 
tant l'usage d'épouser Rachel et Lia à la fois, et de faire encore 
des enfants aux servantes. Voilà un côté des mœurs primitives 
qui ne me déplaît pas trop à moi, et que vous ne vous soucierez 
pas de renouveler; car vous êtes scrupuleux. 



ELEMENTS 



DE 



PHYSIOLOGIE 



1774-1780 
(inédit ) 



NOTICE PRÉLIMINAIRE 



Le Rêve de cTAlembert (tome II) est l'exposé synthétique des idées 
que s'était formées Diderot sur la nature des êtres et sur l'essence 
même de la vie, par la lecture des œuvres des médecins de son temps, 
par ses conversations avec eux, par l'assiduité avec laquelle il avait 
suivi la plupart des cours scientifiques qui se faisaient alors. Il con- 
naissait le mot de Descartes : « Si l'espèce humaine peut être per- 
fectionnée, c'est dans la médecine qu'il faut en chercher les moyens. » 
On verra dans la Question d 'anatomie et de physiologie, que nous publions 
à la suite de cette' notice, combien il fut toujours préoccupé par ces 
sujets d'une si grande importance et à quels hommes il s'adressait 
pour obtenir des réponses catégoriques. Bordeu, Petit, n'étaient pas les 
premiers venus. Il avait parmi les collaborateurs de l' Encyclopédie 
d'autres savants d'une égale valeur. De plus il lisait la plume à la main 
tous les livres qui lui parvenaient, et il en tirait ce qui pouvait l'éclai- 
rer dans ses recherches. Ce sont ces notes, intitulées Éléments de phy- 
siologie, qui forment un volume in-Zi° de la collection des manuscrits 
delà bibliothèque del'Ermitage, que nous publions aujourd'hui pour la 
première fois. 

Elles sont certainement de dates et de provenances fort diverses. 
Nous croyons cependant qu'elles ont été réunies pendant le séjour de 
Diderot en Hollande et qu'elles ont subi seulement quelques additions 
pendant les dernières années de la vie du philosophe. Il y parle souvent 
en effet de la Hollande en disant : Ici /cependant nous trouvons un 
passage où, après avoir parlé des ennuis delà vieillesse, et pour le vieil- 
lard lui-même et pour ses entours, il ajoute: « J'avais soixante-six ans 
quand j'écrivais cela. » Il y est en outre parlé de Y Histoire de la chi- 
rurgie de Peyrilhe, qui ne fut achevée qu'en 1780 ; on ne s'étonnera 



238 NOTICE PRÉLIMINAIRE. 

donc pas des dates 1774 et 1780 que nous réunissons sur le titre de 
ces Eléments. 

Ce caractère de notes, prises au jour le jour et rassemblées à la hâte, 
fait de cet ouvrage tout autre chose qu'un traité didactique. Les répé- 
titions y abondent. Il s'y glisse à chaque instant des réflexions person- 
nelles. Diderot soulève des objections qu'il ne résout pas; il se sert de 
formules abrégées, supprimant verbes, articles et tout ce qui allongerait 
son travail. Il lui suffit de poser des jalons. Le lecteur aura besoin sans 
doute de quelque complaisance pour le suivre, mais il aura le spectacle 
du Diderot assis, on nous permettra cette image, du Diderot cherchant 
à s'assimiler ses lectures et préparant le Diderot debout, le Diderot ora- 
teur comme tant de ses panégyristes et de ses ennemis se sont plu à 
nous le montrer. 

Le manuscrit est précédé d'une Lettre qui accompagnait une rédac- 
tion nouvelle (et perdue) du Rêve de (TAlembert. On remarquera, dans 
cette lettre, une nouvelle affirmation des opinions de Diderot sur cer- 
tains points de morale très-controversés, du genre de celui qui fait le 
sujet de V Entretien d'un père avec ses enfants. La distinction qu'il éta- 
blit entre la morale spéculative et la morale pratique ne devra point 
être négligée lorsqu'il s'agira de juger en lui le moraliste. 

Nous devons aller au-devant du reproche qui nous sera peut-être fait 
de n'avoir pas, comme c'était de principe au siècle dernier et au com- 
mencement de celui-ci, fait subir à cet ouvrage un bout de toilette 
préalable avant de le présenter au public. Il nous a paru qu'il intéres- 
serait davantage dans son laisser-aller, et qu'outre le mérite de donner 
l'état de la science physiologique à la fin du xvm e siècle, on serait heu- 
reux d'y trouver, dans une première et naïve expression, des vues sur 
les êtres contradictoires et sur les doctrines transformistes qui ont fait 
depuis lors le chemin que l'on sait. 

Nous ne garantissons en aucune façon les chiffres, les théories 
ou même les faits relevés par Diderot. Il a dit ce qu'on croyait de 
son temps, et, dans les cas où il s'est trompé, c'est avec tout le monde. 
Et d'ailleurs, ce que nous avons corrigé des erreurs de nos devanciers, 
à quoi le devons-nous? A l'emploi de plus en plus étendu et de mieux 
en mieux raisonné de la méthode expérimentale , que Diderot a tant 
contribué à faire triompher. 



QUESTION 
D'ANATOMIE ET DE PHYSIOLOGIE 



A MONSIEUR PETIT 

Voici, monsieur et cher docteur, ce que je vous prie de faire 
pour moi. 

Imaginez un grand fainéant de l'âge de vingt-cinq ans; il n'a 
jamais rien fait, aussi a-t-il les formes extérieures de la propor- 
tion la plus rigoureuse, telles qu'elles se trouvaient au bout 
du crayon de Raphaël. 

Ce fainéant-là songea un jour à prendre un état, et il se fit 
assommeur de grands chemins à la manière d'Hercule. 

Le voilà donc s'armant de la massue. Je voudrais que vous me 
dissiez quelle altération est survenue dans son organisation exté- 
rieure, à partir des bras, qui ont fatigué les premiers, jusqu'à 
l'extrémité de son corps ou le bout de ses pieds, et que vous 
me marquassiez quelles sont les parties de son corps qui ont le 
plus et celles qui ont le moins souffert de son violent exercice. 
Vous irez donc des poignets aux bras, des bras aux épaules, au 
cou, à la tête, au dos, à la poitrine, aux reins, au bas-ventre, 
aux cuisses, aux jambes, aux pieds; plus vous détaillerez, mieux 
cela sera. Un mot aussi des mouvements de l'àme sur les parties 
du visage, et de l'action des viscères intérieurs sur les parties 
extérieures. 

Voilà le sujet de votre première lettre. 



2^0 QUESTION D'ANATOMIE ET DE PHYSIOLOGIE. 

Quand ce fainéant-là eut été quelque temps assommeur de 
grands chemins, il se dégoûta de son métier, il aima les bons 
repas, il devint crapuleux, apoplectique. Mômes questions : les 
progrès successifs de la longue crapule sur son organisation 
extérieure. Sujet de votre seconde lettre. 

Ensuite il devint ou jaloux ou envieux. Je vous demande les 
progrès successifs de la passion sur son organisation exté- 
rieure. 

À l'âge de quarante-cinq ou cinquante ans, soit par accident, 
soit par vice maladif, il devint boiteux ou bossu. En partant de 
sa jambe tortue ou de sa bosse, le centre de la difformité, com- 
ment les effets de cette difformité se sont-ils répandus sur toute 
sa personne? 

En conséquence, j'aurai par degrés successifs les effets d'une 
condition, d'une maladie, d'une passion et d'une difformité sur 
les organes extérieurs d'une figure originellement de la plus par- 
faite régularité. 

Et puis, si vous avez encore un peu de courage, vous me 
direz un mot de la conformation extérieure propre à l'enfance, 
à l'adolescence, à l'âge viril, à la vieillesse et à la décrépi- 
tude. 

En conséquence, j'aurai les matériaux d'un discours acadé- 
mique pour Pétersbourg, où je me proposerai de démontrer aux 
artistes qu'ils ont besoin d'une connaissance de l'anatomie beau- 
coup plus que superficielle, et qu'il n'y a presque aucune de 
leurs figures qui, regardée par un œil physiologique, ne fût 
remplie d'incorrections et de défauts. 

11 faut, mon cher docteur, que vous vous prêtiez à cette 
corvée en ma faveur. Ne vous gênez ni pour l'ordre, ni pour le 
style, c'est mon affaire; mais soyez si physiologiste, si savant, 
si détaillé que vous le voudrez. On ne saurait être trop long et 
trop minutieux sur ce sujet, tout y est important, les muscles,, 
les rides, la peau, etc. 

Yous vous doutez bien que n'ayant de l'anatomie et de la 
physiologie que la pauvre petite provision que l'on en prend au 
collège, ensuite chez Verdier 1 , puis chez M ,Ie Biheron 2 , il est 

1. Chirurgien qui faisait des leçons publiques. 

2. M lle Biheron a, la première, fabriqué artificiellement des pièces d'anatomie 



QUESTION D'ANATO.MIE ET DE PHYSIOLOGIE. 241 

impossible que l'on ne reconnaisse pas le lion dans mon dis- 
cours; or, ce sera une occasion pour moi de dire un mot hon- 
nête du lion qui m'aura prêté sa griffe. 

Et puis mettez-moi dans le cas de vous servir, et vous verrez 
comme je m'y emploierai. 



d'une très-grande exactitude et inaltérables. Elle était fort dévote, fort pauvre et 
passionnée depuis la jeunesse pour une science que les femmes n'étudient pas 
volontiers. Elle habitait, place de l'Estrapade, la maison d'angle où Diderot avait 
aussi demeuré. 



ix. 16 



REPONSE 



DE 



M. PETIT, DOCTEUR EN MÉDECINE 



AU PROBLEME PRECEDENT 



11 est vrai, monsieur, que les maladies du corps, ainsi que celles 
de l'âme, produisent des altérations sensibles dans la conformation 
de nos parties extérieures. Il est vrai que l'habitude de certains 
exercices produit le même effet; il ne l'est pas moins que c'est à la 
physiologie à rechercher, à déterminer les causes de ces altérations, 
ce qu'elle ne saurait faire sans le secours de l'anatomie, mais je ne 
pense pas que l'étude profonde de cette dernière science soit néces- 
saire à ceux qui s'adonnent aux arts plastiques, ni qu'elle soit 
propre à perfectionner ces arts; il suffît, à mon avis, pour remplir 
cet objet, de voir et d'observer avec attention. 

Les bossus ont la tête grosse, les yeux vifs, la physionomie spiri- 
tuelle et maligne, le tronc court, ramassé, décharné, les extrémités 
longues, grêles et faibles. L'anatomie nous fait voir que chez tous les 
bossus l'épine est plus ou moins courbée en devant, en arrière ou sur 
les côtés. La physiologie rend raison de ce qui se passe en eux, en 
disant que, par la courbure de l'épine, la moelle et les nerfs sont 
comprimés, que cette compression retarde la marche et l'influx de 
l'esprit vital vers les parties inférieures, lesquelles à cause de cela se 
nourrissent moins et restent grêles et faibles; la même pression qui 
produit cet effet force l'esprit vital de s'arrêter plus longtemps et de 
s'amasser en plus grande quantité au-dessus de la torsion de l'épine, 
ce qui hâte le développement de la tête et lui fait prendre un degré 
d'accroissement plus prompt et plus rapide; ce qui lui donne plus 
de volume, anime les yeux, caractérise la physionomie, etc. Si la 
pression est portée plus haut, les extrémités inférieures sont paraly- 
tiques et le cerveau accablé sous la masse de l'esprit qui le sur- 
charge ne peut en faire une convenable répartition, d'où il arrive 



RÉPONSE DE M. PETIT. 2^3 

que certains bossus sont hébétés et que leur physionomie l'annonce. 

Or je demande si, pour exceller dans les arts de peinture et de 
sculpture, il est nécessaire de savoir tout cela? Il me semble que 
non. La simple observation de ce qui a lieu chez un bossu suffit 
pour faire sentir les différences qui se rencontrent entre la confor- 
mation de ses parties et celles des personnes bien faites. Les diffé- 
rences saisies seront-elles mieux ou plus facilement exprimées parce 
que la cause en sera connue de l'artiste? 

Je vous citerai un second exemple : un homme a perdu un bras, 
une jambe, un autre est boiteux. Le premier est gros et lourd; en 
général, sa physionomie perd ce qu'elle avait de saillant et d'animé; 
le second est ordinairement maigre, et son visage a quelque chose 
de singulier pour ne pas dire de comique et d'original, les gestes de 
cet homme ont le même caractère 1 . Pour rendre tout cela, un artiste 
n'a que faire de savoir que l'homme mutilé devient gras et pesant 
par la même raison que les gens oisifs et les grands mangeurs sont 
tels. Les sucs qui étaient employés à la nourriture du membre 
coupé, cessant d'avoir leur emploi, surabondent, surchargent et font 
ce que les médecins appellent pléthore, laquelle amène la pesan- 
teur, etc. Quant au boiteux, les efforts qu'il fait sans cesse pour 
marcher droit lui font faire une grande dépense d'esprits, ce qui le 
rend maigre,' et comme les hommes ne font guère d'efforts sans 
grimacer, les efforts des boiteux leur font mettre en jeu tous les 
muscles de leur visage, ce qui donne à ce visage une tournure ridi- 
cule, une expression comique. Mais encore une fois l'artiste n'en 
imitera pas plus exactement la nature quand il aura appris tout 
cela. Les artistes savent bien que la beauté n'est pas la même pour 
tous; un enfant a une beauté qui lui est propre, l'adolescent a la 
sienne, celle de l'homme fait n'est pas la même, encore moins celle 
du vieillard! Les femmes ont les genoux plus en dedans, les hanches 
plus larges, le bas des reins plus saillant, le ventre plus étendu, la 
poitrine plus élevée, mais plus courte, etc. 

Les anatomistes développent les causes de toutes ces différences; 
quand il serait possible de faire philosopher des artistes au point de 
connaître toutes ces causes, je suis sûr qu'ils n'en seraient pas des 
dessinateurs plus élégants et plus corrects. 

Plus une partie agit et plus, par l'influence des sucs et leur action 

1. Il est très-présumable que c'est d'après cette observation de Petit que Diderot 
a fait Jacques, le fataliste, légèrement boiteux. 



2hh RÉPONSE DE M. PETIT. 

sur les fibres, cette partie prend de volume en se fortifiant. Cela se 
fait presque toujours un peu aux dépens des autres parties, ce qui 
fait une double cause de disproportion entre les membres d'un 
même corps. Le fainéant, l'homme oisif en général est, toutes 
choses égales d'ailleurs, mieux et plus régulièrement conformé, 
parce que chez lui il n'y a pas de raison pour [que les sucs nourri- 
ciers se portent en plus grande abondance d'un côté que de l'autre. 
Si cependant une conformation régulière est si rare même chez ces 
sortes de personnes, c'est qu'en venant au monde, ils en ont apporté 
une vicieuse, laquelle est due à la mère, à sa manière de s'habiller, 
aux attitudes qu'elle s'est habituée de prendre, etc.; c'est que ceux 
qui auraient en naissant le corps bien proportionné, ce qui est 
excessivement rare, perdraient bientôt cet avantage par l'effet du 
maillot, des corps baleinés, des attitudes, etc. 

Si un homme travaille beaucoup de ses bras, il aura les mains 
grosses, le bras volumineux, le dos voûté, peu de ventre, les jambes 
grêles, etc.; s'il marche, s'il danse, ses cuisses, ses jambes devien- 
dront fort grosses; s'il monte à cheval, il prendra du ventre, etc.; 
ainsi la proportion changera en raison du genre de travail, de la 
conformation première, de l'attitude dans laquelle le travail se 
fera, etc. 

Je m'arrête : inîelligenti pauca. Je crois vous en avoir assez dit 
pour vous faire sentir que la simple observation de ce qui se passe 
chez les hommes éclairera mieux un artiste que l'anatomie et la 
physiologie ne pourraient le faire. J'ai peut-être tort sur ce point, 
tu videbis; moi je sais que j'ai grande raison de vous aimer, de vous 
estimer, de vous respecter. 

Signé : A. Petit, D. M. P. 
Paris, 22 juillet 1771. 



REPONSE 

D * U N AUTRE MÉDECIN 

AU PROBLÈME PRECEDENT 



Le problème que vous m'avez proposé, mon cher philosophe, 
est d'une solution bien plus difficile que vous ne l'avez imaginé; 
non-seulement il surpasse mes connaissances anatomiques, mais 
encore je suis persuadé qu'il n'est pas actuellement d'anatomiste en 
état de le résoudre. Vous en serez convaincu comme moi lorsque je 
vous aurai dit que la théorie du développement de nos organes n'est 
pas encore faite; d'où il résulte qu'on ne peut espérer de con- 
naître les changements que les différents genres d'exercice sont 
capables d'opérer que par une opération longue et difficile et des 
dissections multipliées dirigées selon ces vues. Aucun anatomiste 
que je sache, au moins aucun de ceux qui ont écrit, ne se sont 
proposé cet objet dans leurs travaux. 

Persuadé comme vous que rien n'importe plus au progrès de la 
peinture et de la sculpture que cette connaissance trop négligée, je 
crois que vous rendriez un service signalé à ces arts divins, si vous 
pouviez tourner de ce côté l'attention de ceux qui les exercent. Je 
leur présenterais sous deux aspects le problème que vous m'avez 
proposé . 

Il est rare qu'un homme élevé jusqu'à vingt-cinq ans dans l'indo- 
lence, se fasse tout à coup assommeur de gens ; mais si cela arrivait, 
ses organes n'éprouveraient pas la même altération que ceux d'un 
autre homme dont l'enfance eût été active et agitée. C'est depuis le 
terme de l'enfance jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans que toutes les 
parties, par les accroissements successifs qu'elles reçoivent, éprouvent 
les plus grands changements dans leurs formes, et il n'est pas dou- 
teux que dans cet intervalle l'action ou l'inaction portées jusqu'à 



246 RÉPONSE D'UN AUTRE MÉDECIN. 

un certain point n'influent considérablement sur le développement 
des différents organes. 

Il n'en est pas tout à fait de même lorsque l'homme est parvenu 
à l'âge de vingt-cinq ans, toutes les parties ont pris à peu près leur 
consistance ; elles ne peuvent plus recevoir d'accroissement que dans 
une seule de leurs dimensions, je veux dire leur épaisseur, ce qui 
doit faire varier les formes infiniment moins ; aussi observe-t-on 
que les traits du visage, par exemple, qui, depuis l'enfance jusqu'à 
l'âge viril, changent quelquefois au point de ne conserver aucune 
ressemblance, n'éprouvent plus après cet âge d'altération assez con- 
sidérable pour n'être pas reconnaissables. 

Ce n'est pas assez de vous faire connaître les difficultés que pré- 
sente votre problème, il est nécessaire de vous exposer également 
les principes qui peuvent en faciliter la solution; comme la peinture 
et la sculpture ne présentent que les formes extérieures, je me con- 
tenterai de faire quelques réflexions sur ce qui les constitue. 

Le tronc et les membres de l'homme et des animaux quadru- 
pèdes sont recouverts d'une peau qui est une enveloppe qui prend 
les formes des diverses parties qu'elle recouvre. Les principales de 
ces parties, celles qui méritent le plus notre attention, sont les os 
et les muscles que le vulgaire appelle les chairs. 

Les os, situés plus profondément, ne sont guère sensibles qu'aux 
environs de la poitrine et aux jointures ou articulations; partout 
ailleurs, ils sont recouverts par les muscles qu'on peut considérer 
comme autant de cordes qui les meuvent. Ce sont donc principale- 
ment les muscles qui donnent la forme à nos membres. Tous les 
muscles qui constituent chaque membre ne se laissent pas égale- 
ment apercevoir à la surface, il n'y a que ceux qui sont situés 
superficiellement, ou du moins que ceux qui ne sont recouverts que 
par des muscles qui ont peu d'épaisseur dont on puisse distinguer 
les formes; ceux même qui sont sensibles ne conservent pas toujours 
la même forme; cette forme est différente lorsqu'ils agissent ou lors- 
qu'ils sont en repos. Pour se faire une idée du changement qu'ils éprou- 
vent, il faut savoir qu'ils sont composés de deux genres de parties : 
1° de fibres rouges charnues qui s'accourcissent dans leur action, et 
qui, en vertu de cet accourcissement, donnent plus d'épaisseur à 
toute la masse qu'elles composent, qu'on appelle le corps du muscle; 
2° de parties blanches denses et serrées, qui n'éprouvent aucune 
altération dans leur mouvement, qu'on appelle tendineuses. Ce sont 



RÉPONSE D'UN AUTRE MÉDECIN. 247 

des cordes qui obéissent à la traction des fibres charnues; leur 
situation varie seulement quelquefois dans certaines parties. La force 
avec laquelle nous mouvons nos membres est presque toujours 
proportionnée à la masse des fibres charnues des muscles et à la 
densité des fibres tendineuses. 

Aussi, quand on voit un homme dont tous les muscles sont bien 
prononcés et volumineux, ce que les Latins désignaient par leur 
adjectif torosus, et nous par celui de musculeux, on juge ordinaire- 
ment qu'il est fort et vigoureux, remarque qui ne trompe guère. 

Ainsi, il est essentiel pour un peintre ou pour un sculpteur, qui 
veut représenter exactement le naturel, non-seulement de bien con- 
naître tous les muscles qui se laissent apercevoir sous la peau, leur 
situation, leur forme particulière dans l'état de repos, mais encore 
les formes différentes qu'ils prennent dans leurs actions différentes, 
ou, ce qui revient au même, dans la différente position qu'on donne 
aux muscles, position qu'on doit supposer être le résultat de leur 
action. On peut dire que c'est une des choses dans lesquelles les 
artistes commettent le plus de fautes. Un seul exemple suffira pour 
justifier cette observation. 

L'os du bras est articulé avec une cavité particulière de l'omo- 
plate. Cette articulation est recouverte, dans la partie supérieure, 
par une espèce de petit toit osseux triangulaire, formé par l'articu- 
lation de la clavicule avec l'apophyse de l'omoplate, nommée acro- 
mion; c'est du bord de cette avance triangulaire que partent les 
fibres d'un muscle très-fort et très-composé, qui vient s'attacher à 
la partie supérieure de l'os du bras; c'est ce muscle qui compose 
principalement l'extrémité de l'épaule. On lui a donné assez impro- 
prement le nom de deltoïde, à raison d'une certaine ressemblance 
qu'on a prétendu y observer avec la lettre grecque nommée for*, 
ressemblance qui n'est exacte que lorsqu'on a détaché le muscle 
de tous les os auxquels il est uni et qu'on l'a étendu sur un plan 
horizontal. Quoi qu'il en soit, ce muscle, selon que les différentes 
parties agissent, peut élever le bras, et, lorsqu'il est élevé, le porter 
en avant et en arrière et le retenir dans chacune de ces positions. 
Pour l'élever simplement dans une situation horizontale, toutes 
ses parties agissent simultanément, c'est-à-dire que toutes ses 
fibres se contractent également et restent contractées tant qu'elles 
soutiennent le bras dans cette position ; on peut les regarder alors 
comme autant de cordes convergentes en un point et en équilibre. 



2/|8 RÉPONSE D'UN AUTRE MÉDECIN. 

Pour le porter en devant, il faut que les fibres antérieures se con- 
tractent avec un nouveau degré de force et que les postérieures se 
relâchent dans la même proportion ; et qu'au contraire, lorsqu'on le 
porte en arrière, les fibres antérieures se relâchent et les posté- 
rieures se contractent. Or, il est évident que, dans ces trois positions 
différentes, la forme du muscle deltoïde qui compose, comme je l'ai 
dit, la partie la plus saillante de l'épaule, paraîtra très-différente, ce 
qui doitfaire varier d'autant plus la forme de l'articulation du bras avec 
l'épaule, que ces différentes actions exigent le concours de plusieurs 
autres muscles dont les mouvements sont plus ou moins sensibles à 
l'extérieur; attention qu'aucun peintre ni sculpteur ne paraît avoir 
eue. Pour déterminer la forme particulière qu'on doit donner à cette 
partie dans ces différents mouvements, il ne suffit pas, je le répète, 
de connaître exactement les muscles qui y concourent, leurs formes, 
leurs attaches, leurs connexions, il faut encore connaître les formes 
différentes qu'ils prennent dans leurs différents mouvements et les 
modifications que ces formes reçoivent de la peau et des autres 
enveloppes qui les recouvrent dans le vivant; ce qu'on ne peut con- 
naître que par des observations répétées sur un très-grand nombre 
de sujets, observations qui ne peuvent être faites, avec quelque 
exactitude, que par un homme profondément versé dans l'anatomie. 
11 est un autre élément qui complique encore davantage le pro- 
blème ; tout l'intervalle qui est entre la peau et les muscles et celui 
qui sépare les muscles les uns des autres, est rempli d'un tissu spon- 
gieux ou cellulaire, continuellement arrosé par une vapeur humide 
et quelquefois rempli d'une huile épaisse qui lui donne plus ou 
moins de volume. On sent que ce tissu, en remplissant plus ou 
moins les vides qui séparent les muscles, permet ou s'oppose plus 
ou moins qu'on distingue leurs formes. De là vient que dans les 
gens bien gras les contours sont beaucoup plus arrondis, plus moel- 
leux, les formes plus pures et moins altérées. 

Tout ce que nous venons de dire sur l'action des muscles qui 
opèrent les différents mouvements du corps est vrai de ceux qui 
forment les traits du visage et qui expriment les différentes affec- 
tions de l'âme. Ces muscles sont, pour la plupart, très-grêles et très- 
isolés; leur intervalle est rempli par une quantité considérable de 
ce tissu spongieux dont j'ai parlé. Lorsque ces muscles agissent peu, 
comme dans les hommes dont rien ne trouble la sérénité de l'âme, 
ces muscles se perdent, pour ainsi dire, dans cette enveloppe qui les 



RÉPONSE D'UN AUTRE MÉDECIN. 249 

colle fortement aux os et aux parties voisines, de sorte qu'ils per- 
dent, en quelque sorte, leur action. Aussi les visages de ces hommes 
tranquilles et sereins présentent-ils les formes les plus simples. Il 
n'en est pas de même de ceux des hommes passionnés ; l'action 
souvent répétée des muscles de la face que les passions agitent 
donne à ces muscles une forme très-décidée, forme qu'ils impriment 
à la peau qu'ils entraînent dans tous leurs mouvements. Le tissu 
cellulaire, continuellement exprimé par leurs compressions, ne 
retient pas une aussi grande quantité du suc huileux qui les rem- 
plit; il a donc moins d'épaisseur, ce qui rend encore plus sensible 
la forme de ces muscles. De là vient que le visage de tous les 
hommes agités par les passions prend un caractère qui permet de 
distinguer les affections habituelles de leur âme. 



LETTRE D'ENVOI 



J'ai satisfait à votre désir autant que la difficulté du travail 
et le peu d'intervalle que vous m'avez accordé me le permet- 
taient. J'espère que l'historique de ces dialogues en excusera les 
défauts. 

Le plaisir de se rendre compte à soi-même de ses opinions 
les avait produits, l'indiscrétion de quelques personnes les tira 
de l'obscurité, l'amour alarmé en désira le sacrifice, l'amitié 
tyrannique l'exigea, l'amitié trop facile y consentit, ils furent 
lacérés 1 . Vous avez voulu que j'en rapprochasse les morceaux, 
je l'ai fait. 

Ne soyez donc pas surpris d'y trouver des écarts, de l'obs- 
curité, des termes impropres dans un sujet qui n'en comporte 
point, des vues ébauchées, des conjectures trop hardies, des 
preuves trop faibles et un désordre poussé fort au delà du liber- 
tinage de la conversation. 

Ce n'est ici qu'une statue brisée, mais si brisée qu'il fut 
presque impossible à l'artiste de la réparer. Il est resté autour 
de lui nombre de fragments dont il n'a pu retrouver la véri- 
table place. 

Je commencerai par ces fragments dont votre sagacité fera 
peut-être bon usage, en vous indiquant les endroits qui les 
rappellent. 

On m'a dit qu'il y avait primitivement dans l'ouvrage de 

1. Nous avons dit (t. II, p. 104), d'après Naigeon, que M lle de l'Espinasse avait 
fait demander par d'Alembert à Diderot la suppression du manuscrit du Dialogue 
et du Rêve, et que Diderot avait cédé à cette pression. 



252 LETTRE D'ENVOI. 

l'originalité, de la force, cle la verve, de la gaieté, du naturel 
et même de la suite. La plupart cle ces qualités si essentielles 
au dialogue se sont évanouies de ceux-ci; ce ne sont que des 
ressouvenirs décousus des premiers. Si le lecteur y remarque 
quelque trace du génie, c'est assez. 

Je vous rappellerai la parole sacrée qui vous engage à ne les 
communiquer à personne, je n'en excepte que votre ami; si 
vous jugez à propos de les lui confier, j'y consens; mais je le 
supplie par votre bouche, de ne me juger qu'après m'avoir 
médité, cle ne prendre aucun extrait de cette informe et dange- 
reuse production dont la publicité disposerait sans ressource de 
mon repos, cle ma fortune, de ma vie et cle mon honneur ou de 
la juste opinion qu'on a conçue de mes mœurs; de se rappeler 
la différence d'une morale illicite et d'une morale criminelle, et 
de ne pas oublier que l'homme de bien ne fait rien cle criminel, 
ni le bon citoyen d'illicite ; qu'il est une doctrine spéculative 
qui n'est ni pour la multitude, ni pour la pratique, et que si, 
sans être faux, on n'écrit pas tout ce que l'on fait, sans être 
inconséquent on ne fait pas tout ce qu'on écrit. 

En changeant les noms des interlocuteurs, ces dialogues ont 
encore perdu le mérite de la comédie. 

Tels qu'ils sortirent de ma tête, c'étaient, avec un certain 
Mémoire de mathématiques que je me résoudrai peut-être à 
publier un jour, les seuls d'entre mes ouvrages dans lesquels je 
me complaisais. 

Il restera peu de chose à savoir dans ce genre de métaphy- 
sique à celui qui aura la patience de les relire deux ou trois fois 
et de les entendre. 

Après l'auteur qui nous apprend la vérité, le meilleur est 
celui dont les erreurs singulières nous y conduisent. 



r r 



ELEMENTS 



DE 



PHYSIOLOGIE 



ETRES. 

Il faut commencer par classer les êtres, depuis la molécule 
inerte, s'il en est, jusqu'à la molécule vivante, à l'animal micro- 
scopique, à l' animal-plante, à l'animal, à l'homme. 

CHAINE DES ÊTRES. 

Il ne faut pas croire la chaîne des êtres interrompue par la 
diversité des formes ; la forme n'est souvent qu'un masque qui 
trompe, et le chaînon qui paraît manquer existe peut-être dans 
un être connu à qui les progrès de l'anatomie comparée n'ont 
encore pu assigner sa véritable place. Cette manière de classer 
les êtres est très-pénible et très-lente et ne peut être que le 
fruit des travaux successifs d'un grand nombre de naturalistes. 

Attendons, et ne nous pressons pas de juger. 

ÊTRES CONTRADICTOIRES. 

Ce sont ceux dont l'organisation ne s'arrange pas avec le 
reste de l'univers. La nature aveugle qui les produit les exter- 
mine ; elle ne laisse subsister que ceux qui peuvent coexister 
supportablement avec l'ordre général que vantent ses panégy- 
ristes. 

ÊTRES CONTRADICTOIRES SURSISTANTS. 

Poitrine délicate et caractère violent, passe vite. 
Mélancolique et malheureux, passe vite. 



2bh ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Esprit actif, ardent, pénétrant et machine frêle; passe vite. 
Elle laisse peu durer les mécontents. 
La longue vie : l'organisation forte, l'insensibilité, l'ineptie, 
la fortune, les goûts modérés, etc. 

ÉLÉMENTS. 

Les éléments en molécules isolées n'ont aucune des pro- 
priétés de la masse. 

Le feu est sans lumière et sans chaleur. 

L'eau, sans humidité et sans élasticité. 

L'air n'est rien de ce qu'il nous présente. 

Voilà pourquoi ils ne font rien dans les corps où ils sont 
combinés avec d'autres substances. 

DIVISIBILITÉ. 

L'extrême divisibilité de la matière lui donne le caractère du 
poison. 

Les poussières très-menues causent des ulcères. 

A juger de la matière perspirable i par la finesse de son 
crible, elle doit être très- fine, très-active, et sa suppression 
très-dangereuse, comme l'expérience le prouve. 

DURÉE, ÉTENDUE. 

En nature : Durée, succession d'actions. 
Étendue, coexistence d'actions simultanées. 
Bans l'entendement, la durée se résout en mouvement; par 
abstraction , l'étendue en repos. 

Mais le repos et le mouvement sont d'un corps. 

DE L'EXISTENCE. 

Je ne puis séparer, même par abstraction, la localité et la 
durée, de l'existence. Ces deux propriétés lui sont donc essen- 
tielles. 

i. La transpiration cutanée insensible est composée en partie de vapeur d'eau, 
en partie de matières volatiles organiques qui constituent le fumet propre à chaque 
animal. 






ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 255 



VÉGÉTAUX. 

En Italie, M. Beccari, et en Alsace, à Strasbourg, MM. Kessel 
et Mayer, voulurent connaître les parties constituantes de la 
farine; ils la lavèrent à plusieurs eaux, ils en séparèrent l'ami- 
don, ils en tirèrent une substance qui ressemble beaucoup aune 
substance animale 1 . 

Aussitôt M. Rouelle, à Paris, M. Macquer et les plus savants 
de nos chimistes reprirent ces expériences et les poussèrent aussi 
loin qu'elles purent aller. Ils trouvèrent que l'amidon ne con- 
tenait, pour bien dire, que les parties végétales de la farine ; 
qu'en l'enlevant il restait un gluten qu'ils appelèrent végéto- 
animaP. Toutes ses parties sont si rapprochées, si liées entre 
elles qu'on ne peut les séparer. Quand on le tire, il s'étend dans 
tous les sens ; et quand on l'abandonne, il se replie sur lui- 
même et il reprend sa première forme, comme fait le tissu de la 
peau, qui tour à tour s'étend et se resserre. Si on le brûle, il se 
grille comme la chair et répand l'odeur des matières animales. 

ANIMAL-PLANTE. 

Le polype retourné; il tend à reprendre sa forme première; 
un fil l'en empêche-t-il ? il prend son parti : il reste et vit 
retourné 3 . 

ANIMAL ET PLANTE. 

Qu'est-ce qu'un animal, une plante ? Une coordination de 
molécules infiniment actives, un enchaînement de petites forces 
vives que tout concourt à séparer. 

Est-il donc étonnant que ces êtres passent si vite? 

PLANTES. 

Dans l'arbre, les racines deviennent tiges, et les tiges devien- 
nent racines. 

1. Le gluten fut découvert eu 1742 par Beccari, à Bologne. 

2. MM. Dumas et Cahours ont tiré du gluten une substance grasse, filamen- 
teuse, qu'ils ont nommée fibrine végétale, ce qui représente le même accouplement 
de mots. 

3. Expériences de Tremblay sur les polypes d'eau douce, publiées en 1744. 



256 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

ANIMALISATION DU VÉGÉTAL. 

En pétrissant longtemps la pâte et l'arrosant souvent d'eau, 
on lui ôte la nature végétale et on l'approche tellement de la 
nature animale que, par l'analyse, elle en donne les produits. 
[Mém. de VAcad. de Bologne*.) 

Mobilité dans les principes animaux, 

Fixité clans les principes végétaux, 

Deux effets des nisus conservés ou détruits. 

La substance gélatineuse des uns et des autres montre un état 
moyen entre l'animal et la plante. 

Que produisent le vinaigre, les acides, les sels jetés sur les 
substances en fermentation? Des composés où il y a nisus en 
surabondance. 

L'eau détruit les nisus, isole les parties et leur rend l'acti- 
vité. 

végétal. 

Par la chaleur et la fermentation, la matière végétale s'ani- 
malise dans un vase. 

Elle s' annualise aussi en moi, et animalisée en moi, elle se 
ranimalise clans le vase. 

11 n'y a de différence que dans les formes. 

Les anguilles de la colle de farine sont vivipares. 

CONTIGUÏTÉ DU RÈGNE ANIMAL ET DU RÈGNE VÉGÉTAL. 

On tire de l'alcali volatil du champignon; aussi sa graine 
est-elle vivace : elle oscille dans l'eau, se meut, s'agite, évite les 
obstacles, et semble balancer entre le règne animal et le règne 
végétal avant que de se fixer à celui-ci 2 . 

PLANTES. 

Il y a des générations équivoques émanées du règne végétal, 
et des générations équivoques du règne animal. 



1. C'est l'expérience de Beccari sur le gluten. 

2. Ces corpuscules sont appelés anthérozoïdes, de leur apparence animée. 









ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 257 

CONTIGUÏTÉ DU RÈGNE VÉGÉTAL ET DU RÈGNE ANIMAL. 

Plante de la Caroline appelée Muscipula Dionœa, a ses 
feuilles étendues à terre, par paires et à charnières; ces feuilles 
sont couvertes de papilles. Si une mouche se pose sur la feuille, 
cette feuille, et sa compagne, se ferme comme l'huître, sent et 
garde sa proie, la suce et ne la rejette que quand elle est épuisée 
de sucs. Voilà une plante presque Carnivore. 

Il y a dans les plantes un endroit particulier dont l'attouche- 
ment cause de l'érection et l'effusion de la semence, et cet 
endroit n'est pas le même pour toutes. 

Je ne doute point que la Muscipula ne donnât à l'analyse 
de l'alcali volatil, produit caractéristique du règne animal 1 . 

de l'ergot. 

Comment distingue- t-on le grain niellé simple et le grain 
niellé et ergoté? Parmi la poussière noire, il y a des anguilles 
dans ce dernier. 

OBSERVATIONS. 

Sous ces petites tumeurs ou galles de l'ergot, l'épi vert et 
non mûr. 

Ouvrez ces tumeurs avec une aiguille tranchante et courbée, 
sans en offenser la cavité intérieure ; laissez-y tomber quelques 
gouttes d'eau, et vous verrez au dedans quelques anguilles, mais 
grosses, mais vivantes, mais mues, mais pleines d'œufs, de 
vraies petites anguilles. 

Ces grosses anguilles sont colossales en comparaison des 
petites qui se trouvent dans le même grain, mais plus adulte, 
plus mur, ou dans le grain ergoté ordinaire, déjà sec et noir. 

Ces grosses sont les mères. On les voit lâcher leurs petits 
œufs par une partie très-sensible et non équivoque, caractéri- 
sant parfaitement leur sexe. 

A travers la pellicule transparente de ces œufs on voit la 
jeune petite anguille se plier, se replier, se mouvoir, à la fin 

1. La dionée attrape-mouches est encore de temps à autre l'objet d'expériences 
de la part de nos savants. A-t-on fait celle qu'indique Diderot? 

ix. 17 



258 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

rompre son enveloppe, sortir, et se mouvoir, et vivre, et glisser 
dans l'eau. 

Avec les grosses mères on en trouve d'autres grosses encore, 
ce sont les mâles, d'autant qu'ils ont au fond de leur corps un 
gros corps conique et mobile. 

Donc ces anguilles sont des animaux, donc il existe un ani- 
mal mâle et femelle qui vit et meurt à discrétion. 

Les anguilles du vinaigre ne sont pas ovipares, elles sont 
vivipares ; Fontana 1 a vu les filles se mouvoir dans le corps des 
mères avant l'accouchement. 

MALADIE DU GRAIN ET DU SEIGLE, QUE LES ITALIENS 
APPELLENT GRAIN CORNU OU L'ÉPERON. 

Les anguilles du grain cornu, bien que sèches, reprennent 
mouvement et vie si on les humecte d'une goutte d'eau. 
Needham a connu ce phénomène. 

Needham ne croit pas que ces anguilles soient des animaux, 
il en fait des êtres vitaux; Buffon, des molécules organique 
vivantes; Fontana, des animaux. 

Needham veut qu'unies ou rassemblées, selon certaines lois, 
elles vont formant ou des animaux ou des végétaux. 

Ces fils étaient si secs, si fragiles, que le choc subit de l'eau, 
que celui d'une aiguille si léger qu'il fût, que la pointe d'un 
cheveu, les mettait en farine, les réduisait en poudre menue. 
(Je voudrais bien que Fontana les eût triturés.) Eh bien, dans 
cet état de pulvérisation, où ils n'étaient sûrement pas des ani- 
maux vivants, un peu d'eau en quelques instants les ramenait 
à la vie. 

Première expérience. Un seul grain de froment ou de seigle 
semé avec quelques grains d'ergot. 

Deuxième expérience. Un seul grain de froment ou de seigle 
baigné dans la poussière noire et fétide de la nielle et semé 
avec des grains d'ergot. 

Troisième expérience. Grain de froment semé, seulement 
aspergé de nielle. 

1. Félix Fontana (1730-1803), professeur à Pisc, puis directeur du Muséum de 
physique et d'histoire naturelle de Florence, s'est occupe des animaux ressusci- 
tants, et ce sont ses travaux sur les anguillules du seigle ergoté et du vinaigre 
que rappelle ici Diderot. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 250 

Dans la précédente ou troisième expérience, épi où presque 
tous les grains niellés, très-peu de sains. 

Dans la première, épi à grains presque tous infectés d'ergot. 

Dans la seconde, bonne partie des grains avaient et l'ergot et 
la nielle ensemble. Sous la même enveloppe, grains d'ergot pur. 
et, proche de ceux-ci, grains niellés remplis dépoussière noire 
et aussi d'anguilles génératrices. 

Donc l'ergot et la nielle sont deux maladies contagieuses 
dont on pourrait aisément infecter tout le grain d'une contrée. 

OBSERVATION. 

Sous les mêmes enveloppes, ou l'on ne trouve jamais qu'un 
seul grain sain, ou l'on en trouve au contraire deux, trois, ou 
même davantage, jusqu'à dix, d'ergot, les uns à côté des autres ; 
et, où est l'ergot, on ne trouve jamais le grain adulte, produit 
de la semaille, mais bien ergot et germe d'ergot ensemble. 

L'ergot n'est donc point un vrai grain, un produit de la 
semaille, mais un germe dégénéré, ainsi que la nielle. 

On trouve aussi le germe non multiplié du grain, ou de 
l'ergot et avec ce germe un grain ou plusieurs ergotes, et enfin 
l'ergot, hors des enveloppes du grain. 

L'ergot est tout de lui, il ne tient rien du germe. 

Si cette multiplication de germes ne sert point à faire les 
galles de l'ergot, elle sert à multiplier les grains de la nielle 
viciée d'ergot. 

Un seul grain niellé sous une enveloppe. 

Plusieurs grains niellés et ergotes sous la même enveloppe. 

DE LA TREMELLA. 

Adanson est le premier qui ait aperçu un mouvement singu- 
lier dans une plante aquatique appelée la Tremella. 

Adanson refuse la vie et le sentiment à cette plante et par 
conséquent l'animalité, et la laisse plante 1 . 

Fontana en fait le passage du règne végétal au règne ani- 

1. Oseillaires. Ces plantes, découvertes par Adanson en 1767, et qu'il appela 
oscillatoria Adansoni, embarrassent encore les classificateurs. Les uns en font des 
algues, les autres des zoophytes. Adanson a fait des articles de botanique pour 
le Supplément de l'Encyclopédie (1773). 



260 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

mal; la Tremella est, selon lui, en même temps, et une vraie 
plante et un vrai animal. 

1° Un fil s' approchant d'un autre, d'eux-mêmes ils se ficellent 
l'un sur l'autre et forment deux spirales droites ou dans une 
seule direction. 

2° Un fil se recourbe de la tête à la queue, la tête va cher- 
cher la queue. Ces extrémités sont plus pointues et plus grêles. 

3° Ces extrémités se meuvent en tous sens, précisément 
comme on le voit à la tête et à la queue des serpents. 

4° Si l'une de ces extrémités est obtuse, comme on le 
remarque quelquefois, plus de ces mouvements bizarres et si 
ressemblants à ceux de l'animal vivant. 

5° Ces fils ont le mouvement de progression d'un lieu à un 
autre. 

6° Les fils, ou seuls ou plusieurs ensemble, ont le mouve- 
ment de translation, en tout sens, l'un d'un côté, l'autre de 
l'autre, avec des directions et des vitesses diverses. 

7° Coupez-les en pièces, les mouvements seront moindres, 
mais ils se mouvront; les morceaux de l'extrémité aiguë con- 
serveront la même vivacité d'action qu'auparavant. 

8° Les morceaux, ou coupés par morceaux ou détachés natu- 
rellement du tronc, s'élancent d'eux-mêmes sur la surface du 
vaisseau et s'y plantent par la partie coupée ou arrachée, tandis 
que la partie aiguë se tient droite; dans l'eau c'est la même 
chose, la partie aiguë et redressée se plie, se replie, tandis 
que le reste s'agite doucement et fait différents coudes avec le 
plan. 

Cette manière de tenir la partie aiguë relevée est ordinaire 
aux fils de la Tremella, s'il n'y a aucun obstacle. 

Le mouvement progressif et de tortillement, mais plus diffi- 
cile, s'observe à la partie des fils qui tient à la plante même. 

Quand les fils sont isolés ou qu'il y en a peu ensemble, ils 
s'avancent par la partie aiguë. 

S'il n'y a qu'un fil, il s'agite en serpentant et fait des 
inflexions diverses à la manière des vers. 

On en voit qui passent de la ligne droite par tous les angles 
possibles, se pliant par le milieu de manière que les deux extré- 
mités pointues se touchent et que restes sont parallèles. 

Us forment des cercles, des ovales, des serpentements. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 261 

Si des fils sont serrés par leurs extrémités par d'autres fils, 
et qu'entre ces fils il y en ait un qui tienne au tissu de la plante ; 
alors le tout se démène comme si c'était un faisceau de serpents, 
se tord, s'élève, s'abaisse dans l'eau. 

On les voit se plier au milieu du corps, former un ovale, 
s'entortiller par leurs extrémités, s'agiter et reprendre ensuite 
leur longueur. 

Ces fils se multiplient par leurs extrémités ; s'il s'en détache 
une particule, cette particule croît, devient adulte et capable, en 
se rompant, d'engendrer d'autres fils vivants. 

Alors le fil régénérateur reste avec son extrémité obtuse, 
sans aucun des mouvements propres à cette partie, jusqu'à ce 
qu'elle redevienne aiguë, ce qui se fait et se défait successive- 
ment sans qu'il y ait peut-être de terme à cette division et à 
cette production. 

Le fil de la Tremella est un petit sac plein de petits corps 
oviformes, situés à différentes distances les uns des autres. 

(Il fallait voir si, à chaque rupture d'extrémité, il ne dispa- 
raissait pas un de ces corps oviformes.) 

Coupez à la Tremella un ou plusieurs de ces fils, remettez-la 
dans l'eau, et elle reprendra bientôt tous ses mouvements. 

Et chaque fil s'agite et se meut sans qu'il y ait un instant 
de repos. 

D'où viennent tous ces mouvements? Ce n'est ni de l'eau ni 
de l'air, car ils se font en tout sens dans l'eau et l'air en repos, 
et ils se font en tout sens et en sens contraire à l'eau agitée. 
Unis ou séparés, ils suivent des directions opposées; ils s'agitent 
à côté des petits corpuscules en repos. D'un mécanisme parti- 
culier ? Cela ne se peut ; un mécanisme particulier fait voler l'oi- 
seau, nager le poisson, mais il y a entre ces mouvements et la 
variété infinie de la spontanéité une différence très-marquée; 
or, cette variété infinie que nous attribuons dans les autres 
animaux à la vie, à la sensibilité, à la spontanéité, nous la voyons 
toute clans les filets de la Tremella et avec un caractère particu- 
lier, car il n'y a ni ralentissement, ni cessation, ni interrup- 
tion pendant des mois, des années; ils durent tant que la plante 
vit et végète. La Tremella et ses fils sont donc des animaux sen- 
sibles et vivants; ses parties organiques obéissent donc à la 
sensibilité. 



262 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Sèche, elle perd ses mouvements ; humide, elle les reprend. 
Elle naît et meurt donc à discrétion. 

La Tremella n'est point une plante simple, c'est un amas de 
petites plantes ou fils végétaux qui, unis ensemble, forment la 
plante de ce nom. 

Il n'y a personne qui, voyant les phénomènes qu'elle offre et 
qui, ignorant que ces fds sont des fils d'un végétal, ne prononçât 
tout de suite que ces fils sont des vers vivants. Le doute ne naît 
que quand on vous dit que ces fils sont des portions de végé- 
taux, mais ce doute ne tarde pas à s'évanouir. 

ONCTIONS HUILEUSES. 

Nous ne faisons pas assez d'usage des indications de la nature. 
On a remarqué que les habitants des climats brûlants ont la 
peau huileuse, et aucun des étrangers ne s'avise de recourir aux 
onctions de la même nature. 

Les Américains graissent leur peau quand elle cesse d'être 
huileuse ; on lui restitue la vigueur par l'onction de l'huile de 
palmier 1 . 

Il y a quelque apparence qu'on tirerait une liqueur spiri- 
tueuse de toutes les moelles contenues dans les plantes longues 
et divisées par nœuds : miel des abeilles, raisins, canne à 
sucre. 



A N I M A U X. 

L'animal est une machine hydraulique. Que de sottises on 
peut dire d'après cette unique supposition ! 

Les lois du mouvement des corps durs sont inconnues, car 
il n'y a point de corps parfaitement dur. 

Les lois du mouvement des corps élastiques ne sont pas plus 
sûres, car il n'y a pas de corps parfaitement élastique. 

Les lois du mouvement des corps fluides sont tout à fait 
précaires. 

Et les lois du mouvement des corps sensibles, animés, orga- 
nisés, vivants, ne sont pas même ébauchées. 

1. Huile de palme. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 263 

Celui qui, dans le calcul de cette dernière espèce de mouve- 
ment, omet la sensibilité, l'irritabilité, la vie, la spontanéité, ne 
sait ce qu'il feit. 

Un corps brut agit sur un corps sensible, organisé, animal; 
celui-ci a la conscience ou le sentiment de l'impression, et sou- 
vent du lieu de l'impression ; il est chatouillé ou blessé ; il veut 
ou ne veut pas se mouvoir. 

ANIMAUX PAR PUTRÉFACTIONS. 

Chaque animal donne des animaux différents, et sa vermine. 

Chaque partie de l'animal donne les siens. 

Les ascarides qui viennent par milliers. Maladie épidémique 
accompagnée d'un vomissement sanguin et plein de vers. 

Maladie pédiculaire, où un homme se réduit en poux. 

Exemple d'une pareille maladie, où l'homme s'est résolu en 
puces 1 . 

ANIMAUX MICROSCOPIQUES. 

Chairs grillées au feule plus violent. Végétaux exposés dans 
la machine de Papin, où les pierres se réduisent en poudre, où 
les plus dures se mettent en gelée ; 

Ce qui n'empêche pas ces substances de donner des animaux 
par la fermentation et la putréfaction. 

INe pas oublier la succession régulière des mêmes espèces 
d'animaux différents, selon la substance animale ou végétale mise 
en fermentation ou en putréfaction 2 . 

Cette génération descendante, par division, va peut-être jus- 
qu'à la molécule sensible, qui montre sous cet état une activité 
prodigieuse. 

Les particules détachées par l'action de l'eau des extrémités 

1. Il y a dans ces cas fort rares (celui si souvent cité de Sylla n'est point 
authentique) non pas résolution de l'homme en poux et en puces, mais envahisse- 
ment de son corps par ces parasites dont la multiplication s'opère avec une extrême 
rapidité. 

2. Ces phénomènes sont niés aujourd'hui par les partisans de la doctrine 
panspermiste. Les expériences faites de cette façon seront d'ailleurs toujours dou- 
teuses. Les panspermistes répondront sans cesse aux hétérogénistes : Vous n'avez pas 
détruit tous les germes, et ceux-ci riposteront avec autant de raison : Vous avez 
détruit l'ensemble des conditions nécessaires à la création spontanée d'organismes. 



26/i ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

des nageoires des moules continuent à se mouvoir progres- 
sivement. 

ANIMAUX. 

Il ne faut pas croire qu'ils ont toujours été et qu'ils resteront 
toujours tels que nous les voyons. 

C'est l'effet d'un laps éternel de temps, après lequel leur 
couleur, leur forme semblent garder un état stationnaire; mais 
c'est en apparence. 

l'organisation détermine les fonctions. 

L'aigle à l'œil perçant plane au haut des airs; la taupe à l'œil 
microscopique s'enfouit sous terre ; le bœuf aime l'herbe de la 
vallée; le bouquetin, la plante aromatique des montagnes. 

L'oiseau de proie étend ou raccourcit sa vue, comme l'astro- 
nome étend ou raccourcit sa lunette. 

Pourquoi la longue série des animaux ne serait-elle pas des 
développements différents d'un seul ? 

Camper 1 fait naître d'un seul modèle, dont il ne fait qu'al- 
térer la ligne faciale, tous les animaux, depuis l'homme jusqu'à 
la cigogne. 

LES ANIMAUX ONT-ILS DE LA MORALE? 

Conduite des oiseaux pendant l'incubation, difficile à expli- 
quer mécaniquement. 

Les peaux des animaux préparées s'étendent d'un tiers. 
L'animal dessiné sur l'empaillé est exagéré. Vue des figures de 
Y Histoire naturelle de M. de Buffon. 

Chaque animal vivant a sa vermine particulière. Chaque ani- 
mal mort a ses animaux particuliers. 

TROIS DEGRÉS DANS LA FERMENTATION : 

La vineuse, 
L'acide, 
La putride. 

1. Le Mémoire de Camper sur l'angle facial n'a été terminé qu'en 1786 et publié 
seulement après sa mort, en 1789. Mais Diderot avait vu Camper à La Haye et il 
donne des détails sur ce « bon et célèbre » naturaliste dans son voyage en Hol- 
lande. L'ouvrage de Camper a été traduit en 1701 par Quatremère-Di^jonval sous 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 265 

Ce sont comme trois climats différents sous lesquels les géné- 
rations d'animaux changent. 

L'anguille du blé niellé, se tortille par ses deux extrémités. 

Elle vit sept à huit semaines en lui fournissant de nouvelle eau. 

La végétation, la vie ou la sensibilité et l'animalisation sont 
trois opérations successives. 

Le Règne végétal pourrait bien être et avoir été la source 
première du Règne animal, et avoir pris la sienne dans le Règne 
minéral ; et celui-ci émaner de la matière universelle hétéro- 
gène. 

FONCTIONS ANIMALES. 

Qu'on m'apprenne comment la jeune hirondelle fait son nid, 
et j'expliquerai toutes les actions qui appartiennent à l'homme 
non expérimenté, à l'homme animal. 

Une observation qu'il ne faut pas négliger, c'est qu'il passe 
de la mère à l'enfant, qui pendant neuf mois ne faisait qu'un 
avec elle, des dispositions, des goûts, des aptitudes organiques 
dont il nous est impossible de bien connaître toute l'énergie. 

On fait assez communément sur ce sujet deux suppositions 
absurdes; on déduit ensuite des difficultés insolubles. 

L'une de ces suppositions, c'est qu'il y ait sur la surface de 
la terre un être, un animal qui ait été de toute éternité ce qu'il 
est à présent. 

L'autre, c'est qu'il n'y a nulle différence entre l'homme qui 
sortirait de la main d'un créateur, et l'enfant qui sort du sein 
d'une mère. 

ANIMAL ET MACHINE. 

Quelle différence d'une montre sensible et vivante, et d'une 
montre d'or, de fer, d'argent et de cuivre? 

Si une âme était attachée à cette dernière, qu'y produirait- 
elle? 

Si la liaison d'une âme à cette machine est impossible, 
qu'on me le démontre. 

ce titre : Dissertation physique sur les différences réelles que présentent les traits 
du visage chez les hommes des différents pays et des différents âges, sur le beau 
qui caractérise les statues antiques et les pierres gravées, suivie d'une nouvelle 
méthode pour dessiner toutes sortes de têtes humaines avec la plus grande sûreté. 



266 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Si elle est possible, qu'on me dise quels seraient les effets 
de cette liaison. 

Le paysan qui voit une montre se mouvoir, et qui, n'en 
pouvant connaître le mécanisme, place dans une aiguille un 
esprit, n'est ni plus ni moins sot que nos spiritualistes. 

DE LA FORCE ANIMALE. 

L'animal sain ne connaît pas toute sa force. J'en dis autant 
de l'animal tranquille. 

M. de Buffon voit la flamme s'échapper avec de la fumée à 
travers les fentes d'un lambris, il arrache le lambris, il prend 
entre ses bras les planches à demi brûlées, il les porte dans sa 
cour, et il se trouve que deux chevaux n'ébranleraient pas le 
fardeau qu'il a porté. 

Cette femme délicate est attaquée de vapeurs hystériques, de 
fureur utérine, et six hommes ne peuvent contenir celle qu'un 
seul d'entre eux aurait renversée, liée, dans son état de santé. 

Le feu prend à la maison d'un avare, il prend son coffre-fort 
et le porte dans son jardin d'où il ne l'aurait pas remué pour 
dix fois la somme qu'il contenait. 

C'est que, dans le désordre, toutes les forces de la machine 
sont conspirantes, et que dans l'état sain ou tranquille elles 
agissent isolées : il n'y a que l'action ou des bras, ou des jambes, 
ou des cuisses, ou des flancs. 

Dans l'état sain et tranquille l'animal craint de se blesser, 
il ne connaît pas cette frayeur dans la passion ou la maladie. 

CARNIVORES. 

Haleine, urine, excréments fétides. Chair corruptible et 
désagréable à l'odorat et au goût. 

Lait des herbivores sain et balsamique. Il n'en est pas ainsi 
des autres. 

Graisse des herbivores, ferme, et se fige facilement; des 
autres, au contraire, molle et putrescible. 

Carnivore plus malsain et plus cruel ; son caractère se rap- 
proche de la bête féroce. 

Carnivores vivent isolés. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 267 

Herbivores en troupeaux. 

Habits malsains et contraires à nature. 

La jeune fille poursuit un papillon, le jeune garçon gravit 
sur un arbre. 

L'homme sans physionomie n'est rien. Celui qui a l'air d'un 
homme de bien l'est peut-être. Celui qui a l'air vil ou méchant 
l'est toujours. 

L'homme d'esprit peut avoir l'air d'un sot; un sot n'a 
jamais l'air d'un homme d'esprit. 

L'écoulement périodique est une sécrétion- excrétion. 

Il n'est pas nécessaire que ce qu'on appelle le germe res- 
semble à l'animal, c'est un point de conformation donné dont 
le développement produit un tel animal. 

Les cornus en naissant n'ont point de cornes; elles viennent 
nécessairement avec le temps, et ainsi de toutes les autres 
parties et organes qui les ont précédées; ainsi des poils, de la 
barbe; ainsi des testicules; ainsi du fluide séminal. 

Le renne, dont la femelle a des cornes, en reprend, malgré 
la castration. 

Le bœuf ne perd jamais ses cornes, elles font partie de lui. 

Animal; forme déterminée par causes intérieures et exté- 
rieures qui, diverses, doivent produire des animaux divers. 

Gestation d'autant plus courte que les ventrées sont plus 
considérables. 

A quoi servent les phalanges au pied fourchu du pourceau? 

A quoi servent les mamelles au mâle? 

Amour en l'homme, constant, parce que ses besoins sont en 
toute saison également satisfaits. Il n'en est pas ainsi des ani- 
maux; leur amour succède toujours au temps où ils ont sura- 
bondé en nourriture. L'extrême agitation des oiseaux est la 
cause de l'exception. 

Les animaux vigoureux font plus de mâles que de femelles; 
sans quoi, grand inconvénient. 

SENSIBILITÉ. 

Qualité propre à l'animal qui l'avertit des rapports qui sont 
entre lui et tout ce qui l'environne. 

Mais toutes les parties de l'animal n'ont pas cette qualité. 
Il n'y a que les nerfs qui l'aient par eux-mêmes. 



268 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Les doigts l'ont relativement aux houppes nerveuses. 

Les enveloppes des nerfs l'ont accidentellement. 

Aponévroses, membranes, tendons sont insensibles. 

Je serais tenté de croire que la sensibilité n'est autre chose 
que le mouvement de la substance animale, son corollaire, car 
si j'y introduis la torpeur, la cessation de mouvement dans un 
point, la sensibilité cesse. 

La sensibilité est plus puissante que la volonté. 

La sensibilité de la matière est la vie propre aux organes. 

La preuve en est évidente clans la vipère écorchée et sans 
tête, dans les tronçons de l'anguille et d'autres poissons, dans 
la couleuvre' morcelée, dans les membres séparés du corps et 
palpitants, dans la contraction du cœur piqué. 

Je ne crois pas au manque absolu de sensibilité d'une partie 
animale quelconque. 

Un organe intermédiaire non sensible entre deux organes 
sensibles et vivants, arrêterait la sensation, et deviendrait 
dans le système, corps étranger ; ce serait comme deux animaux 
couplés par une corde. 

Que serait-ce qu'un métier de la manufacture de Lyon si 
l'ouvrier et la tireuse faisaient un tout sensible avec la trame, la 
chaîne, le sample et la gavassine 1 ? 

Ce serait un animal semblable à l'araignée qui pense, qui 
veut, qui se nourrit, se reproduit et ourdit sa toile. 

DE LA SENSIBILITÉ ET DE LA LOI DE CONTINUITÉ 
DANS LA CONTEXTURE ANIMALE. 

Sans ces deux qualités l'animal ne peut être un. 
Aussitôt que vous avez supposé la molécule sensible, vous 
avez la raison d'une infinité de divers effets ou touchers. 
Il y a l'infinie variété des chocs relatifs à la masse. 
Il y a l'infinie variété des chocs relatifs à la vitesse. 
Il y a l'infinie variété d'une qualité physique. 

1. Le sample est un des organes du métier à tisser placé du côté de l'ouvrier, la 
gavassine, qui anume les lacs de soie, est reçue par la tireuse, placée en face. 
Cela doit suffire pour l'intelligence de ce passage ; nous n'avons point à donner ici 
une description technique, mais seulement à montrer comment s'explique la sup- 
position de solidarité entre les deux organes sensibles du métier par la sensibili- 
sation des organes bruts intermédiaires. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 269 

Il y a l'infinie variété des effets combinés, d'une seconde, 
d'une troisième, d'une multitude de qualités physiques. 

Et tous ces infinis se combinent encore avec la variété infinie 
des organes et peut-être des parties de l'animal. 

Quoi! une huître pourrait éprouver toutes ces sensations? 
±son toutes, mais un assez grand nombre , sans compter celles 
qui naissent d'elle-même et qui sortent du fond de sa propre 
organisation. 

Mais n'y a-t-il pas dans tous ces touchers bien des indis- 
cernables? Beaucoup, il en reste cependant plus que la langue 
la plus féconde n'en peut distinguer. L'idiome n'offre que quel- 
ques degrés de comparaison pour un effet qui passe, par une 
suite ininterrompue, depuis la moindre quantité appréciable 
jusqu'à son extrême intensité. 

Prenez l'animal , analysez-le , ôtez-lui toutes ses modifica- 
tions l'une après l'autre, et vous le réduirez à une molécule 
qui aura longueur, largeur, profondeur et sensibilité. 

Supprimez la sensibilité, il ne vous restera que la molécule 
inerte. 

Mais si vous commencez par soustraire les trois dimensions, 
la sensibilité disparaît. 

On en viendra quelque jour à démontrer que la sensibilité 
ou le toucher est un sens commun à tous les êtres. Il y a déjà 
des phénomènes qui y conduisent. Alors la matière en général 
aura cinq ou six propriétés essentielles, la force morte ou vive, 
la longueur, la largeur, la profondeur , l'impénétrabilité et la 
sensibilité. 

J'aurais ajouté l'attraction, si ce n'était peut-être une con- 
séquence du mouvement ou de la force. 

IRRITABILITÉ. 

Certaines parties du corps conservent après la mort, plus 
ou moins longtemps, leur irritabilité ou vie propre. 

Leur dernière décomposition en vers, etc. 

Le cœur et les intestins longtemps irritables. 

Cette force d'irritabilité est différente de toute autre force 
connue, c'est la vie, la sensibilité. Elle est propre à la fibre 
molle ; elle s'affaiblit et s'éteint dans la fibre qui se racornit ; 



270 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

elle est plus grande dans la fibre unie au corps que dans la 
fibre qui en est séparée. 

Cette force ne dépend ni de la pesanteur, ni de l'attraction, 
ni de l'élasticité. 

Dans l'animal mort, la moelle épinière et le nerf irrités, le 
muscle se convulsé 1 . 

Si le muscle est lié, ou si le lien de la moelle épinière d'où 
le nerf émane est comprimé, le muscle s'affaisse et la longueur 
succède 2 . 

DES STIMULANTS. 

Il y a les stimulants physiques, il y a les stimulants moraux 
qui n'ont guère moins de puissance que les premiers. 

Les stimulants moraux ôtent l'appétit à toute une compagnie. 

La peur fait cesser le hoquet. 

Un récit produit le dégoût, même le vomissement. 

Toutes les sortes de désirs agissent sur les glandes sali— 
vaires, mais surtout le désir voluptueux. 

Le chatouillement à la plante des pieds met en tressaillement 
tout le système nerveux. Un caustique ne produit qu'une sensa- 
tion locale. 

Les convulsions occasionnées par un stimulant violent sont 
intermittentes; il y a un instant d'intensité et un instant de 
relaxation; cependant l'action du stimulant est constante. Mais 
cette dernière proposition peut être inexacte. 

Après une stimulation violente il y a un frémissement général. 

Ce frémissement est une suite de petites crispations et de 
petits relâches qui secouent le crible général 3 et en expriment 
la sueur. 



DE L'HOMME. 

Un assez habile homme a commencé son ouvrage par ces 
mots : L'homme, comme tout animal, est composé de deux sub- 

1. Nous disons se contracte. 

2. L'excitation du muscle venant à cesser, il s'allonge. 

3. La peau. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 271 

stances distinctes. Vanne et le corps. Si quelqu'un nie cette pro- 
position, ce il est pas pour lui que f écris. 

J'ai pensé fermer le livre. Eh! ridicule écrivain, si j'admets 
une fois ces deux substances distinctes, tu n'as plus rien à 
m'apprendre. Car tu ne sais ce que c'est que celle que tu 
appelles âme, moins encore comment elles sont unies, et pas 
plus comment elles agissent réciproquement l'une sur l'autre. 

l'homme double, animal et homme. 

Un musicien est au clavecin; il cause avec son voisin, la 
conversation l'intéresse , il oublie qu'il fait sa partie dans un 
concert, cependant ses yeux, son oreille et ses doigts n'en sont 
pas moins d'accord entre eux; pas une fausse note, pas un 
accord déplacé, pas un silence oublié, pas la moindre faute 
contre le mouvement, le goût et la mesure. La conversation 
cesse, notre musicien revient à sa partition, sa tête est perdue 
il ne sait où il en est ; l'homme est troublé, l'animal est dérouté. 
Si la distraction de l'homme eût duré quelques minutes de 
plus, l'animal eût suivi le concert jusqu'à la fin sans que 
l'homme s'en fût douté. 

Voilà donc des organes sensibles et vivants, accouplés, sym- 
pathisants, soit par habitude, soit naturellement, et concou- 
rant à un même but sans la participation de l'animal entier. 

DE LA PERFECTIBILITÉ DE L'HOMME. 

La perfectibilité de l'homme naît de la faiblesse de ses sens 
dont aucun ne prédomine sur l'organe de la raison. 

S'il avait le nez du chien , il flairerait toujours ; l'œil de 
l'aigle, il ne cesserait de regarder; l'oreille de la taupe, ce 
serait un être écoutant 1 . 

BÊTISE DE CERTAINS DÉFENSEURS DES CAUSES FINALES. 

Ils disent : Voyez l'Homme 2 , etc. 



1. Cette idée se retrouve dans la Réfutation de l'Homme, t. II. 

2. Il est prcsumable que Diderot avait en vue une citation déterminée, mais il 
ne l'a point écrite et nous ne pouvons la deviner. Il ne manque pas d'ailleurs d'ou- 
vrages où l'on s'étonne de la merveilleuse adaptation des organes de l'homme aux 
fonctions qui leur sont dévolues, sans penser à ce que va dire Diderot. 



272 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

De quoi parlent-ils? Est-ce de l'homme réel ou de l'homme 
idéal? 

Ce ne peut être de l'homme réel, car il n'y a pas sur toute 
la surface de la terre un seul homme parfaitement constitué, 
parfaitement sain. 

L'espèce humaine n'est donc qu'un amas d'individus plus ou 
moins contrefaits, plus ou moins malades. Or, quel éloge peut- 
on tirer de là en faveur du prétendu Créateur? Ce n'est pas à 
l'éloge, c'est à une apologie qu'il faut penser. 

Ce que je dis de l'homme, il n'y a pas un seul animal, une 
seule plante, un seul minéral dont je n'en puisse dire autant. 

Si le tout actuel est une conséquence nécessaire de son état 
antérieur, il n'y a rien à dire. Si l'on en veut faire le chef- 
d'œuvre d'un Être infiniment sage et tout -puissant, cela n'a 
pas le sens commun. 

Que font donc ces préconiseurs? Ils félicitent la Providence 
de ce qu'elle n'a pas fait ; ils supposent que tout est bien, tandis 
que, relativement à nos idées de perfection, tout est mal. 

Pour qu'une machine prouve un ouvrier est-il besoin qu'elle 
soit parfaite? Assurément, si l'ouvrier est parfait. 

DE L'HOMME ABSTRAIT ET DE L'HOMME RÉEL. 

Deux philosophes disputent sans s'entendre; par exemple, 
sur la liberté de l'homme. 

L'un dit : l'homme est libre, je le sens. L'autre dit : l'homme 
n'est pas libre, je le sens. 

Le premier parle de l'homme abstrait, de l'homme qui n'est 
mû par aucun motif, de l'homme qui n'existe que dans le som- 
meil, ou dans l'entendement du disputeur. 

L'autre parle de l'homme réel, agissant, occupé et mû. 

Histoire expérimentale de celui-ci. Je le suis et je l'exa- 
mine. 

C'était un géomètre 1 . Il s'éveille ; tout en rouvrant les yeux, 
il se remet à la solution du problème qu'il avait entamé la 
veille. Il prend sa robe de chambre, il s'habille sans savoir ce 
qu'il fait. Il se met à sa table ; il prend sa règle et son compas ; 
il trace des lignes; il écrit des équations, il combine, il calcule 

1. Voir le Rêve de d'Alembert, t. II, p. 175. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 273 

sans savoir ce qu'il fait. Sa pendule sonne, il regarde l'heure 
qu'il est ; il se hâte d'écrire plusieurs lettres qui doivent partir 
par la poste du jour. Ses lettres écrites, il s'habille, il sort, il 
va dîner rue Royale, butte Saint-Roch. La rue est embarrassée 
de pierres, il serpente entre ces pierres, il s'arrête court. Il se 
rappelle que ses lettres sont restées sur sa table, ouvertes, non 
cachetées et non dépêchées. Il revient sur ses pas, il allume sa 
bougie, il cachette ses lettres, il les porte lui-même à la poste. 
De la poste il regagne la rue Royale, il entre dans la maison où 
il se propose de dîner, il s'y trouve au milieu d'une société de 
philosophes ses amis. On parle de la liberté, et il soutient à cor 
et à cri que l'homme est libre. Je le laisse dire; mais à la chute 
du jour, je le tire en un coin et je lui demande compte de ses 
actions. Il ne sait rien, mais rien du tout de ce qu'il a fait, et 
je vois que, machine pure, simple et passive des différents motifs 
qui l'ont mû, loin d'avoir été libre, il n'a pas même produit un 
seul acte exprès de sa volonté. Il a pensé, il a senti, mais il n'a 
pas agi plus librement qu'un corps inerte, qu'un automate de 
bois qui aurait exécuté les mêmes choses que lui. 

SYSTÈME AGISSANT A REBOURS. 

C'est que rien n'est plus contraire à la nature que la médi- 
tation habituelle ou l'état de savant. L'homme est né pour agir; 
le mouvement vrai du système n'est pas de se ramener con- 
stamment de ses extrémités au centre du faisceau, mais de se 
porter du centre aux extrémités des filets. Tous les serviteurs 
ne sont pas faits pour demeurer dans l'inertie; alors les trois 
grandes opérations sont suspendues : la conservation, la nutri- 
tion et la propagation. L'homme de la nature est fait pour pen- 
ser peu et agir beaucoup ; l'homme de la science, au contraire, 
pense beaucoup et se remue peu. On a très-bien remarqué qu'il 
y avait dans l'homme une énergie qui sollicitait de l'emploi, 
mais celui que l'étude lui donne n'est pas le vrai, puisqu'elle 
le concentre et qu'elle est accompagnée de l'oubli de toutes les 
choses animales. 

VIE ET MORT. 

Tant que le principe vital n'est pas détruit, le froid le plus 
ix. 18 



21k ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

âpre ne saurait geler les fluides de l'animal qui y est exposé, 
ni même diminuer sensiblement sa chaleur. Cette dernière 
assertion est fausse. Effets du froid de Russie. 

Sans la vie rien ne s'explique, rien, ni sans la sensibilité, 
ni sans des nerfs vivants et sensibles. 

Sans la vie, nulle distinction entre l'homme vivant et son 
cadavre. 

VIE PROPRE A CHAQUE ORGANE. 

La tête séparée du corps voit, regarde et vit. 

MORT SUCCESSIVE DE L'ANIMAL. 

Il y a des parties qui, unies au corps, semblent mourir, du 
moins en masse. En vieillissant, la chair devient musculeuse, 
la fibre se racornit, le muscle devient tendineux, le tendon 
semble avoir perdu sa sensibilité; je dis semble, parce qu'il 
pourrait sentir encore, lui, sans que l'animal entier le sût. Qui 
sait s'il n'y a pas une infinité de sensations qui s'excitent et 
s'éteignent dans le lieu? Peu à peu le tendon s'affaisse, il se 
sèche, il se durcit, il cesse de vivre, du moins d'une vie com- 
mune à tout le système. Peut-être ne fait-il que s'isoler, se 
séparer de la société dont il ne partage ni les peines, ni les 
plaisirs et à laquelle il ne rend plus rien. 

L'homme est d'abord fluide; chaque partie du fluide peut 
avoir sa sensibilité et sa vie. Il ne paraît pas qu'il y avait une 
sensibilité, une vie commune à la masse. 

A mesure que l'animal s'organise, il y a des parties qui se 
durcissent, qui prennent de la continuité. Il s'établit une sen- 
sibilité générale et commune que les organes partagent diver- 
sement. 

Entre ces organes, les uns la conservent plus ou moins long- 
temps que d'autres. 

Elle paraît proportionnée aux progrès de la dureté. 

Plus un organe est dur, moins il est sensible; plus il 
s'avance rapidement à la dureté, plus rapidement il perd de sa 
sensibilité et s'isole du système. 

De tous les organes solides, la cervelle conserve le plus long- 
temps sa mollesse et .sa vie. Je parle généralement. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 275 

L'homme a toutes les sortes d'existences : l'inertie, la sensi- 
bilité, la vie végétale, la vie polypeuse, la vie animale, la vie 
humaine. 

Il y a, au Pérou, un serpent qui, desséché à la fumée, se 
ranime à la vapeur humide et chaude. 

On ne saurait empoisonner les animaux microscopiques. 

Il y a certainement deux vies très-distinctes, même trois: 

La vie de l'animal entier ; 

La vie de chacun de ses organes ; 

La vie de la molécule. 

L'animal entier vit, privé de plusieurs de ses parties. 

Le cœur, les poumons, la rate, la main, presque toutes 
les parties de l'animal vivent quelque temps séparées du 
tout. 

Il n'y a que la vie de la molécule ou sa sensibilité qui ne 
cesse point. C'est une de ses qualités essentielles. La mort s'ar- 
rête là. 

Mais si la vie reste dans des organes séparés du corps, où 
est l'âme? que devient son unité? que devient son indivisibilité? 

Il y a même deux états de mort : un état de mort absolue 
et un état de mort momentanée. 

Je pourrais vous citer une multitude d'insectes froids, gelés 
et desséchés, où il y a cessation entière de chaleur et de mou- 
vement, extinction totale de sensibilité, et qu'on ramène par des 
stimulants, par la chaleur et par l'humidité. 

Mais il y a même des exemples d'hommes en qui tout mou- 
vement a cessé pendant un temps considérable sans qu'il y eût 
mort absolue 1 . On ne passe point de la mort absolue à la vie, 
on passe de la vie à une mort momentanée, et vice versa. 

Des fœtus monstrueux sont nés et ont vécu et même satis- 
fait à toutes leurs fonctions sans cerveau ou même avec un cer- 
veau ossifié ou pétrifié. 

Des enfants ont vécu et se sont mus sans moelle allongée. 

Il y a cent preuves de la folie des esprits animaux. 

Le cerveau ou le cervelet, avec les nerfs qui n'en sont que des 
expansions filamenteuses, forment un tout sensible, continu, 
énergique et vivant. 

1. Cas de catalepsie. 



276 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Le cerveau, le cervelet, avec ses nerfs ou filaments, sont les 
premiers rudiments de l'animal. 

Us constituent un tout vivant et portant la vie partout. Il ne 
faut pas chercher comment ce tout vit. 

Serrez fortement un de ces fils, et son prolongement perdra 
le mouvement, non la vie. Il subsistera, mais il n'obéira plus. 

La ligature est aux parties inférieures ce qu'une chaîne serait 
aux pieds de l'animal entier. 

LA MORT. 

L'enfant y court les yeux fermés; l'homme est stationnaire; 
le vieillard y arrive le dos tourné. L'enfant ne voit point de 
terme à sa durée; l'homme fait semblant de douter si l'on meurt; 
le vieillard se berce, en tremblant, d'une espérance qui se 
renouvelle de jour en jour; c'est une impolitesse cruelle que 
de parler de la mort devant un vieillard. On honore la vieil- 
lesse, mais on ne l'aime pas. On ne gagnerait à sa mort que 
la cessation des devoirs pénibles qu'on lui rend, qu'on ne tar- 
derait pas à s'en consoler; c'est beaucoup quand on ne s'en 
réjouit pas secrètement. J'avais soixante-six ans passés quand 
je me disais ces vérités. 

La piqûre lente d'une aiguille qu'on enfonce dans les chairs, 
est plus douloureuse qu'un coup de pistolet entre les deux yeux. 

La balle fracasse le crâne, déchire les méninges, traverse 
la substance du cerveau, il est vrai, mais ce trajet se fait en 
un clin d'œil. L'éclair et la mort se touchent. 



FIBRES. 

> 

En physiologie, la fibre est ce que la ligne est en mathé- 
matiques. 

Elle est molle, élastique, pultacée, longue sans presque de 
largeur. 

De ses éléments, les uns sont solides, les autres fluides, mais 
les premiers tellement unis aux seconds, qu'on ne les sépare 
que par le feu ou une longue putréfaction. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 277 

L'élément solide est une terre calcaire qui fait effervescence 
avec les acides, et se change au grand feu en verre blanc. 

Cette terre se met en molécules et ne se dissout pas dans 
l'eau. Elle est mêlée de quelques parties de fer. 

Le gluten de la fibre contient de l'eau, du sel marin, de l'air 
et de l'huile. 

Ce gluten est la cause de l'adhésion ; c'est l'huile qui l'as- 
souplit, c'est l'air qui la rend élastique. 

On voit par les momies que les os conservent leur gluten 
après deux mille ans écoulés. 

La fibre est un composé d'autres fibres, sans limite; elle n'est 
irritable qu'en devenant musculeuse. 

Elle est le lien et la matière du faisceau qu'on appelle 
organe. 

Tous les solides du corps humain sont faits de fibres plus 
ou moins pressées; il en est de même de la plante; sans en 
excepter le cerveau et le cervelet et la moelle épinière ; quel- 
quefois molle ou fragile, élastique ou pultacée, longue sans 
presque largeur, ou large sans presque étendue, elle fait un. 

Ses éléments, les uns solides, les autres liquides, mais unis, 
mais combinés î inséparables sinon par feu ou par putréfaction. 

Élément solide, terre calcaire qui fait effervescence avec les 
acides, cette terre séparée de ses liens solides, friable, ne se 
dissout point dans l'eau, se montre ou par feu véhément ou par 
un long séjour à l'air. 

Il y a dans cette terre des particules de fer attirables par 
l'aimant. Le gluten varie selon les âges et les tempéraments. 

Fibre invisible dans les très-petits animaux microscopiques. 

Fibre, division sans fin en fibrilles ; de là sa force en long. 

La membrane, comme la fibre, ne peut être effilée; et de là 
aussi sa force. 

Fibre non irritable, séparée de la fibre musculeuse. 

Exsangue et non creuse. 

Les médecins ont remarqué qu'elle avait une action et un 
mouvement d'une de ses extrémités à l'autre et de celle-ci à 
celle-là, ou du dedans au dehors et clu dehors au dedans. Fon- 
dement de la théorie très-fondée de la laxité et du resserre- 
ment. 

Les cheveux ne sont pas sensibles et la fibre l'est. 



278 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Ce gluten qu'on suppose unir les molécules de la fibre est 
sensible ou ne l'est pas. 

S'il est sensible, la molécule est un tout sensible continu. 

S'il ne l'est pas, la fibre se réduit à un fil composé de mo- 
lécules sensibles séparées par autant de molécules inertes inter- 
posées. Ce n'est plus un tout sensible. 

J'espère que la fibre est plus vraisemblablement de la chair 
ajoutée à de la chair, formant un tout continu, à peu près 
homogène et vivant. 

Les fibrilles sont composées de fibres. Il y en a de percep- 
tibles dans les os, dans les tendons et les muscles. 

Les plus petites, musculaires, ne diffèrent en rien des plus 
grosses. 

Formation de la fibre : ce n'est que la formation d'un ver. 

Analyse du gluten : terre, eau et huile; mais combinées, et 
par la combinaison formant un tout qui n'est ni eau, ni terre, 
ni huile, ni rien de ce qui s'est dissipé dans l'analyse. 

Mais tous ces éléments forment ce qu'on appelle chair, et 
cette espèce de chair ainsi coordonnée forme la fibre, et la 
fibre est organisée fibre en conséquence, comme l'arbre de 
Diane est arbre de Diane 1 . 

Si la fibre était creuse, en la liant on formerait une tumeur; 
ce qui n'est pas. 

La convulsion ne se fait dans le nerf piqué qu'au-dessous 
de la piqûre. 

S'il existait un fluide aussi actif qu'on le suppose, comment 
serait-il retenu? 

Comment, dans son action, l'attache délicate du nerf à une 
substance molle ne se romprait-elle pas ? 

Si le nerf forme un tout, un animal complet avec la sub- 
stance molle, on conçoit que rien ne doit se séparer ou se 
rompre, pas plus que dans un ver piqué. 

Fibres blanchâtres disséminées dans la substance du cer- 
veau : origine de la fibre nerveuse. 

11 y a la fibre simple sans cavité. 

1. Comme on dirait par cristallisation; l'arbre de Diane est un cristal minéral 
pour la formation duquel on n'a jamais pensé à faire intervenir une force en 
quelque sorte intelligente, du genre de cette force vitale qu'on a imaginée pour 
expliquer les cristallisations organiques. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 279 

Un faisceau de fibres simples formant un canal creux, appelé 
fibrilles ou fibres organiques. 

Un faisceau de fibres organiques, ou fibre musculaire : 
éléments du nerf; nerfs, éléments du muscle. 

La contraction de la fibre produit des rides et par consé- 
quent un raccourcissement sur elle-même. 

Ce raccourcissement a lieu dans le cadavre. 

La fibre simple est sans cavité, je la regarde comme un 
animal, un ver. 

C'est cet être que l'animal qu'elle compose nourrit. C'est le 
principe de toute la machine. 

LA FIBRE SIMPLE, LA FIBRILLE, LA FIBRE M USCULE U SE. 

Chaque fibre est un faisceau de fibrilles plusieurs milliers 
de fois plus déliées que le cheveu le plus fin. 

Les fils de soie tendus sur deux ensubles 1 soutiennent un 
poids énorme, quoique chacun en particulier soit presque sans 
consistance. 

Si un fil tendu résiste comme un, la résistance de deux fils 
sera beaucoup plus grande que deux. 

Les parois seules des nerfs sont douées de sensibilité. 

De petites cordes blanches disséminées dans la substance mé- 
dullaire du cerveau, paraissent être l'origine première des nerfs. 

Il naît de pareilles cordes de la moelle épinière. La moelle 
épinière est aussi insensible. 

La perte du fluide nerveux jette dans l'accablement. 

Dans la hernie spinale, espèce de tumeur, stupeur, par deux 
raisons : la première, par faute de sucs nourriciers; la seconde, 
par défaut de fluide capable de produire le gonflement et la 
force, telle qu'elle se produit dans la plante molle qu'on écrase 
facilement entre les doigts et qui sépare de grosses pierres. 

Le cerveau est le filtre et le cervelet le réservoir du fluide 
nerveux. 

Le fluide nerveux n'est pas sensible. 

La lymphe nervale l'est-elle? Pas plus que le fluide nerveux. 

Comment le devient-elle? Je le sais, moi. Toutes les parties 

1. Ou ensouples, terme de tisserand. 



280 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

du corps communiquent avec le cerveau et entre elles par les 
nerfs. 

S'il y avait un fluide nerveux, ce fluide échappé, l'animal 
cesserait aussitôt de vivre, ce qui n'est pas. Pourquoi n'ar- 
rive-t-il pas à l'organe dépecé ce qui arrive dans la hernie 
spinale ? 

Et où est le fluide nerveux dans les animaux qui n'ont ni 
sang, ni cerveau, ni organes de digestion? 

Toutes leurs liqueurs ne sont que lymphes nervales. Quelle 
preuve en a-t-on ? 

Lorsqu'on empêche l'influx du sang dans un muscle par la 
ligature d'une grosse artère, le mouvement cesse peu à peu. 
Pourquoi? Est-ce refroidissement? est-ce suppression de nour- 
riture et de vie, ou tous deux? 

Le ton de la fibre n'est autre chose que son état habituel. 

Il faut considérer l'épaisseur ou densité, longueur, humi- 
dité, sécheresse, chaleur, froid, élasticité, raideur, nutrition, 
«âge, etc. 



TISSU CELLULAIRE. 

Le tissu cellulaire est composé de fibres et de lames : c'est 
un réseau parsemé d'aréoles plus ou moins grandes. 

C'est la gaine ou enveloppe générale de tous les organes. 

Très-subtile, elle forme l'arachnoïde. Elle embrasse jus- 
qu'aux fibrilles. Elle est la cause des métastases et des corres- 
pondances *. 

C'est par elle que les miasmes, l'air putride et d'autres poi- 
sons ont leur effet. 

Elle fait l'embonpoint. 

Son gonflement par air s'appelle emphysème; par eau, ana- 
sarque. 

L'anasarque est naturelle ou accidentelle. 

C'est du tissu cellulaire que sort la graisse que rend l'au- 
truche blessée. 

1. Anastomoses. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 281 

Il est le chemin des aiguilles ou autres corps étrangers 1 . 

Toutes les parties clu corps concourent à sa formation ; elle 
résulte clu superflu de leur nutrition ; elles se résolvent clans 
cette matière. Faire de la graisse ou se trop bien nourrir. 

Elle fait la solidité et la facilité clu mouvement. 

Fibreuse ou lamineuse, ou tous les deux. 

Emphysème, dilatation clu tissu cellulaire par l'air. Ana- 
sarque par eau. 

Par pus, par huile qui coule de tout le corps clu struthio 
camelus- ; on la ramasse en Arabie. 

C'est une espèce de sac qui tient tout à sa place, fait stabilité 
de tout et mobilité de chacun. 



MEMBRANES. 

La membrane fait les organes, comme la fibre fait le tissu 
cellulaire. 

La maladie, le hasard ainsi que la nature font des mem- 
branes. 

Le polype d'eau douce n'a ni viscères ni cœur. 

Les vaisseaux sont des membranes creuses. 

Le tissu cellulaire fait, enveloppe tout; tout se résout en 
lui. Sac très-dur qui restreint les corps caverneux. 

Tissu cellulaire clans les arbres : écorce, épidémie, peau; 
tissu cellulaire qui devient bois. 

Tissu cellulaire fait membranes ; membranes font viscères. 
La formation clu corps humain assez simple, car il fait aussi 
Os. Ainsi toute nutrition tend à engendrer le tissu cellulaire. 
Corps, système d'action et de réaction; causes des formes des 
viscères. La nature prépare le tissu cellulaire, c'est le passage 
de la plante à la vie, à l'animal, à l'organisation. 

Variable selon l'âge. 

1. Il s'agit ici de ces aiguilles voyageuses qui, entrées en un point du corps, 
ressortent après un certain temps par un autre point, sans avoir causé aucun 
trouble. 

2. C'est la graisse d'autruche, qui sert en médecine. 



282 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Du tissu cellulaire, le périoste; du périoste, les os. 

Fibres musculeuses, fibres médullaires; même origine. 

La fibre est de terre et de gluten. De fibres unies se fait 
membrane simple ; de fibres ourdies vase simple ; de vases 
contournés, seconde membrane ; de la même contournée, vase 
second; de vases contournés, toile ou membrane troisième, 
troisième vase; de membrane quatrième, grands vases. Ce 
que les uns sont par les fibres, d'autres par les nerfs. 

La peau, le mucus de Malpighi et l'épidémie, dans les 
endroits où ils paraissent percés, rentrent en dedans. 

Les papilles se meuvent, témoin l'horripilation, la tension 
du bout des mamelles des femmes. 

Les papilles appliquées à l'objet du toucher reçoivent l'im- 
pression sur leur partie nerveuse qui la transmet au tronc des 
nerfs et au cerveau ; et voilà ce qu'on appelle le toucher. 

Peau exhale et pompe. Exhale par une infinité d'artérioles 
qui y forment des papilles ou qui se distribuent dans la peau. 

De huit livres d'aliments, cinq s'en vont par l'insensible 
transpiration, sans compter la sueur, le moucher et la salive. 

La joie augmente la transpiration, la peine la diminue. 

La sueur est salée, sel alcali ; la sueur des verriers cris- 
tallise. 

Vaisseaux inhalants pourris par la térébenthine, Je mercure, 
le safran, les aromates, etc., les miasmes contagieux. 

Exhalants, inhalants se relâchent et se resserrent. 



GRAISSE. 

La graisse est une humeur liquide comprise dans les aréoles 
de la gaine des organes ou du tissu cellulaire. 

Les enfants et l'homme de quarante ans sont gros : par la 
quantité de cette substance dans les premiers; par sa quantité 
dans les seconds. 

Il n'y a point de graisse au cerveau ni au cervelet. 

Il y a peu de graisse aux jointures des membres où se fait 
le mouvement. Il n'y en a point au pénis, aux poumons, au 
clitoris. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 283 

Il y en a beaucoup aux glandes du sein. Elle se détruit par 
le frottement. 

Les hommes gras sont dans les pays froids. 

Elle contient un peu d'eau, beaucoup d'huile inflammable, 
une liqueur acerbe, acide, empyreumatique. 

L'acide teint le sirop de violette en vert, fait effervescence 
avec les alcalis et cristallise avec le sel volatil. 

La moelle se putréfie rarement, et son pus, qui naît de la 
graisse, est inflammable. 

La graisse est épaissie par cet acide. 

Ce n'est point une matière excrétoire; elle sort des artères 
et des veines où elle rentre par l'action des muscles. 

Elle est la cause de l'inflammation et du scorbut par le sang 
extravasé dans le tissu cellulaire. Elle enduit les canaux du 
sang artériel ; si elle surabonde là, elle en sort par les pores. 

Elle se répare promptement dans les enfants, les ortolans, 
les grives; par le repos, la cécité, le froid. 

Foies d'oie grasse se font par la perte de la vue, et la 
fracture des os des cuisses jointe au clouement des pattes. 

Elle abonde dans l'homme de quarante à cinquante ans 
parce qu'il devient lourd. 

Les idiots et les châtrés sont gras. 

Elle est nutritive, elle donne à la fibre de la mollesse; elle 
empêche, par son interposition, les membres de s'unir. Elle sort, 
au froid, par le resserrement. 

Démétrius Poliorcète, emprisonné et bien nourri, mourut 
étouffé par la graisse. 

On en a trouvé dans l'homme jusqu'à 280 livres. 

Il faut quelquefois piquer l'homme gras pour l'éveiller. 

Les vaisseaux dans la graisse sont petits. Elle colore la 
peau. 

Dans les aréoles plus ou moins grandes du tissu cellulaire 
est la graisse. 

Graisse et tissu cellulaire variables selon le lieu, l'âge et le 
tempérament. 

Peu de graisse où il y a beaucoup de mouvement. Elle 
s'amasse par le repos ou se dissipe par l'action des parties. 

Acide clans la graisse est antiseptique. 

Graisse exhale des artères et des veines. Preuve, l'injection. 



284 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Réceptacle naturel ou accidentel de tout fluide naturel ou 
artificiel. 

Le mouvement des muscles la fait refluer dans le sang; elle 
s'y fait, elle y rentre. 

2,800 livres dans un bœuf. 

Quand l'homme pèse 500 livres, il ne se meut plus. 

La graisse lubrifie tout, et facilite les mouvements ; 

Garantit des chocs durs; 

Distend la peau et embellit; 

Tempère l'acrimonie des autres fluides. 

Matière principale de la bile. 

Suinte des os à travers leurs couches cartilagineuses et se 
mêle avec la synovie. 

Elle exhale du mésentère, du mésocôlon, de l'épiploon 
autour clés reins. 

Elle empêche les parties de se coller, de se dessécher, et de 
se durcir. 

Pendant le sommeil, elle se dépose dans les cellules. 

Trop de graisse, trop épaisse, elle gêne, cause asthme, apo- 
plexie, hydropisie. 

Elle passe par les pores excréteurs, et se perd par les veilles, 
la salivation et la fièvre. 

Si elle rentre dans le sang, elle augmente lesmaladies aiguës. 

Elle teint les urines et forme une grande partie de leur 
sédiment. 

Dans les corps faibles, au lieu de graisse, c'est dans les 
cellules une humeur gélatineuse. De là anasarque, hydropisie, 
hydrocèle extérieure. 

Tissu cellulaire et cellules adipeuses ; là, fibres plus larges 
que longues. 

Il est composé de fibrilles et d'un nombre infini de petites 
lames qui s'entrecoupant forment de petites aires, unissent 
toutes les parties du corps humain, et font la fonction d'un lien 
qui les consolide sans les gêner. 

Le tissu cellulaire, selon sa variété, forme des membranes, 
des vaisseaux ou des gaines. 

Il est arrosé et nourri peut-être par l'exhalation des artères. 

L'extrémité des artérioles y dépose de la graisse repompée 
par les veines. 






ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 285 

Cette graisse y est aussi déposée de toutes les parties et sur 
toute la longueur des artères. 

La graisse se régénère facilement. 

On rend les vésicules adipeuses gourmandes artificielle- 
ment. 

La graisse est promptement et facilement repompée par les 
veines; grands exercices suffisent pour cela. 

Les nerfs se distribuent dans les cellules adipeuses, mais 
en filaments si petits qu'on ne peut les suivre. 

La graisse n'est point irritable. 

Toutes les vésicules communiquent ; le soufflet du boucher 
le prouve, ainsi que l'emphysème. 

L'emphysème de l'humeur rentrée, par air. 

L'emphysème des corps caverneux, par eau. 

Tissu cellulaire entre dans la formation de la plupart des 
parties du corps, il en fait la solidité et la fermeté, il constitue 
la principale différence des glandes et des viscères. 



DU COEUR. 



LE COEUR ANIMAL. 



Piquez un coeur séparé du corps , il se contracte et se 
dilate. 

Il y a des animaux en qui cet organe manque. Il y a cent 
exemples de fœtus monstrueux qui en ont manqué ; on a disséqué 
un rat à qui l'on n'en a point trouvé. 

Trois mouvements au cœur, la contraction, la relaxation et 
la dilatation. 

Dans la systole, contraction selon toutes ses dimensions, et 
dureté. 

Dans la relaxation, état naturel, et mollesse. 

Dans la diastole, dilatation, et résistance extérieure. 

Le fluide, en se précipitant, dilate. Ce fluide est sans doute 
un stimulant violent, et l'effet de tout stimulant est de con- 
tracter. 

La contraction s'opère et le fluide stimulant est chassé; 



286 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

autre preuve de l'animalité de la fibre musculaire, de sa sensi- 
bilité et de son élasticité. 

A ces causes, il faut ajouter l'effet des colonnes ou fibres 
tendues horizontalement des parois d'un ventricule aux parois 
opposées , la chaleur, la force de tout fluide en expansion , 
l'irruption subite et le poids. 

On peut instituer une comparaison entre le cœur et l'esto- 
mac ; l'estomac a sa systole, sa relaxation et sa diastole. 

On peut instituer une même comparaison entre les artères 
et les intestins. C'est par une suite de ces mouvements que les 
aliments sont portés du pylore à l'anus. 

Mais comment attribuer à un stimulant aussi inactif au 
goût que le sang un effet aussi prodigieux? 

Le sang, indolent à la langue, peut ne l'être pas au cœur. 
Les antimoniaux, qui mettent l'estomac en convulsion, ne font 
rien à la bouche. 

Certaines plantes n'affectent ni l'odorat ni le goût, qui pro- 
duisent des effets sensibles sur l'estomac et les intestins : la 
ciguë, le solanum, l'opium. 

Il y a des insectes, des animaux qui ont le sangfroid et en 
qui il n'agit pas moins puissamment. 

La cessation du mouvement du cœur n'est pas un signe de 
mort; la palpitation peut être suspendue pendant une demi- 
heure. 

On rend le mouvement au cœur dans l'animal mort ; il cesse 
dans l'animal vivant. 

Dans un bœuf, la capacité du ventricule gauche distendu 
est à sa capacité naturelle , ou dans la relaxation , comme 
2 1/2 àl. 

Le sang fait la fonction d'un antagoniste toujours agissant. 

L'estomac s'affaisse, se relâche, s'enfle. 

Il en est de même des intestins. Les aliments font ici la 
fonction de stimulants, mais surtout labile cystique, sans laquelle 
le mouvement péristal tique s'affaiblit. 

Tout viscère s'oblitère, se réduit à une moindre capacité par 
l'oisiveté, et vice versa. 

Le cœur, les intestins, les poumons ; ce sont des muscles 
creux. 

5,000 pulsations par heure dans l'homme en santé. Pourquoi 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 287 

le cœur n'est-il pas lassé et douloureux d'une action aussi vio- 
lente et aussi continue ? Aucun autre muscle ne pourrait la sup- 
porter, même peu d'heures. 

Le cœur a ses artères et ses veines, qui lui fournissent du 
sang à lui-même. 

FONCTIONS COMMUNES DES ARTÈRES. 

Elles se contractent et se dilatent. 

Elles sont toujours pleines. De là, simultanéité de la pulsa- 
tion dans toutes. 

Adhésion du sang aux parois des artères comme dans les 
canaux qui portent des eaux pierreuses 1 : cause de l'anévrisme. 

Le pouls est d'autant moins fréquent que l'animal est plus 
grand, ou d'autant plus fréquent que l'animal est plus petit. 
De là, voracité des petits animaux. 

Plus fréquent le soir que le matin. De là, accroissement de 
malaise, à la chute du jour, dans les malades. 

Vie subsistante, malgré l'ossification du cœur, par la seule 
contractilité de l'artère. 

Veines, placées sur le muscle, qui accélère le fluide. 

La veine cave rend au cœur autant de sang que l'aorte en a 
reçu; sinon, varices, hémorroïdes et peut-être menstrues; 
sinon, la vapeur subtile exhalée des vaisseaux, ne pouvant être 
reprise par les veines et renvoyée assez promptement au cœur, 
de là, œdème. Variétés du sang dans le vivant et le mort, dans 
l'animal sain et malade, clans l'animal malade de telle ou telle 
maladie, dans l'animal tranquille ou agité. 

Le sang donne lieu à l'exhalation d'une humeur volatile. 

Vitesse du sang supérieure à la rapidité de tous les fleuves. 

Molécules du sang formées en globules à l'extrémité des 
artères, figure qui comprend le plus de masse sous la même 
surface. 

Le cœur arraché, froid et piqué, s'enfle et se contracte. 

Les fibres du cœur coupé se froncent orbiculairement, 
sans qu'aucun nerf ou artère puisse alors aider ce mouve- 
ment. 

Le cœur pousse 25 livres avec une vitesse capable de faire 

1. Chargées d e sc !s calcaires. 



288 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

parcourir à ce poids une vitesse de 149 pieds en une minute, et 
cela 5,000 fois par heure. 

Le poids total du sang est de 50 livres 1 . 

Le sang n'est pas seulement un irritant dans le cœur, mais 
dans tout le système des artères et des veines, sans quoi son 
mouvement dans les unes et les autres serait inintelligible et 
supposerait à ce viscère appelé le cœur une force mécanique 
incroyable. 

L'élévation ou gonflement du cœur est simultané à celui de 
toutes les artères. C'est un animal dont on peut regarder le sys- 
tème vasculaire comme les pattes; toutes les parties de ce 
système sont conspirantes, sans quoi il y aurait bientôt stase 
générale d'un fluide visqueux porté par des angles, des cour- 
bures, et accompagné de tant de frottements. 

Le pouls de l'adulte bat 65 fois par minute le matin, et 
80 fois le soir; cause du paroxysme du soir. 

Dans l'embryon, 134 fois par minute; dans le nouveau- 
né, 120. 

Dans le vieillard, 60. 

Dans l'état maladif, 96. 

Mort, à 130 ou 140 pulsations. 

Il y a vie avec ossification et presque destruction du cœur 
(preuve de l'animalité de cet organe) avec le reste du système 
vasculaire. 

Les veines communément placées sur les muscles; cause du 
mouvement accéléré du sang. 

Le sang s'accumule dans l'oreillette droite, et de là entre 
dans l'aorte. 

LA POITRINE. 

La poitrine est une grande cavité formée par les côtes, le 
cou et le diaphragme. 

LA PLÈVRE. 

C'est une membrane simple, couverte et formée par le tissu 
cellulaire épaissi, plus dense que le péritoine et plus ferme au 
dos qu'au sternum. Elle se divise en deux sacs inégaux et ellip- 

1. D'après les modernes, ce chiffre serait fort exagéré. On ne compte guère 
pour le poids du sang qu'un huitième du poids total du corps. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 289 

soïdes. Elle n'est point irritable et n'a point cle nerfs. Dans l'in- 
spiration, ces sacs descendent; dans l'expiration, ils montent. 



LE MEDIASTIN. 

Il est formé par la réunion des deux sacs ; c'est le ligament 
des poumons. On ne meurt pas de sa blessure. Le sternum 
s'ouvre, et on la guérit. 

Le médiastin prête enveloppe aux poumons. 

LE PÉRICARDE. 

C'est l'enveloppe du cœur; cette enveloppe tient au septum 
transverse. Le septum transverse est distinct du péricarde; il 
adhère à la pointe du cœur. La situation droite de l'homme et le 
poids de ce viscère le rendent nécessaire. 

Entre le péricarde et le cœur, il y a de l'eau qui facilite le 
mouvement. Il est percé de sept ou huit trous. Sa nature est 
celluleuse. 

Si l'eau se dissipe ou s'épaissit, le péricarde se colle au cœur ; 
si elle dégénère,- le cœur devient velu. 

Le péricarde défend le cœur, à qui la nature n'a pas donné 
cette poche sans utilité. 

Il soutient le cœur par la pointe et l'empêche cle descendre 
et de vaciller. 

LE DIAPHRAGME. 

Le diaphragme est un autre appui du cœur. Aux animaux 
sans diaphragme, le péricarde est d'autant plus fort. 

S'il n'y a pas résorption d'eau, le cœur est en macération. 

Il se fait dans cette eau des pierres. 

L'eau vient d'un rameau du canal thoracique et des glandes 
conglobées, ou c'est une vapeur semblable à celle des autres 
cavités, une exhalation du cœur émanée des artères; elle est 
résorbée par les veines. 

Le cœur est un muscle creux qui chasse le sang qu'il reçoit 
des veines dans les plus grandes aortes de l'animal. 

Les animaux n'ont pas tous un cœur, ni un cœur de la même 
figure. 

ix. 19 



290 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Il est mû par l'inspiration et l'expiration, par la situation du 
corps, par la grossesse. 

Quelques sujets ont en tout le système vasculaire à rebours, 
le cœur à droite, sa pointe en haut. 

Les oreillettes ne sont pas doubles dans tous les animaux. 
Elles sont très-irritables. 

Le ventricule droit est plus ample que le gauche. 

Le sang passe dans le poumon avant qu'il en arrive une 
goutte au ventricule droit, qui le chasse. 

On appelle systole la contraction du cœur ; diastole sa 
relaxation. 

Le pouls bat dans la diastole ou relaxation. Le cœur ne se 
vide pas entièrement dans la systole, mais il se ride; il se déride 
dans la diastole. 

La pointe s'éloigne de sa base dans la relaxation. Le mou- 
vement s'exécute en moins d'une seconde. 

Il bat quelque temps dans l'homme mort. 

La vie est la force de cet organe et la première cause de 
son mouvement. Preuve tirée des animaux froids. 

Les stimulants du cœur sont l'air froid, la chaleur, les sels, 
les poisons, etc. 

Le cœur se contracte et se dilate. Dans la contraction, le 
sang du ventricule droit passe dans les vaisseaux pulmonaires, 
et celui du gauche passe dans l'aorte. 

Dans la dilatation, le sang retourne des poumons dans le 
ventricule gauche, et le droit se remplit du sang de toutes les 
parties. 

Dans les animaux sans poumons, le cœur n'a qu'un ventricule. 

11 semble que tout soit nerfs et que tout soit vaisseaux san- 
guins. 

Estomac, cerveau et cœur, trois grands animaux, trois centres 
de mouvement. 

C'est dans l'inspiration que le sang entre dans les poumons; 
peut-être cet influx entre-t-il comme cause dans l'expiration. 

Il y a des animaux très-voraces qui ne respirent point. Qui 
sont-ils? 

L'air qu'on respire froid sort très -chaud. 

Dans les climats chauds, inspirations longues et profondes. 
Dans les climats froids, inspirations courtes. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 291 

Plus le cœur est petit, plus son action est vive. Plus le cœur 
est petit relativement aux autres organes et à tout le corps, 
plus il y a de courage. 

Le cœur et le poumon ne se fatiguent jamais. 

Le cœur n'est pas tout à fait indépendant de la volonté. 

On convient que le sang est la véritable force des vaisseaux 
sanguins; pourquoi pas du cœur? 

Toute la masse du sang passe dans les poumons avant que 
de se répandre dans le corps. 

Lorsque la circulation s'affaiblit, ce sont les mains et les 
pieds qui commencent à se refroidir. 



SANG. 



Cruor, partie rouge. 

Une fille de Pise perdait par les règles 125 onces de sang. Et 
si, elle se faisait saigner tous les jours, tous les deux jours. 

La quantité du sang est à celle du reste du corps, comme 
1 est à 5. 

Le sang veineux est le même que l'artériel. Sa couleur varie 
selon l'âge et le tempérament. Il se fige de lui-même dans le 
mort et le vivant. 

Le parfum animal nouveau pue; vieux, il sent bon. 

Il y a dans le sang, eau, sel, huile, fer, terre, air et matière 
électrique, dont la présence est prouvée par l'odeur et la lumière. 
Le sang d'un homme brillait la nuit. 

Toutes nos humeurs ont une propension à devenir mi- 
neuses *. 

Tout le sang passe d'un ventricule dans l'autre en moins de 
trois minutes. 

Sang, homogène, rouge, susceptible de coagulation et de 
dissolution. 

Parties volatiles qui s'exhalent dans l'air : 

Parties rouges, moitié de la masse. 

1. Ammoniacales. 



292 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Sérum un tiers de la masse; dans la fièvre, un quart ou un 
cinquième. 

Sérum se résout en membranes et en couenne et en mu- 
queux. 

Sérum est eau et partie albumineuse. 

Air échauffé à 96o introduit une dissolution fétide dans le 
sang, mais surtout dans le sérum. 

Dissous par la pourriture, il ne se coagule plus. 

Coagulé par l'esprit-de-vin, il ne se dissout plus. 

11 y a sel marin, terre, huile et fer et air non élastique. 

Sang dans le scorbut ronge les vaisseaux. 

Globules rouges abondants, pléthore ; parties aqueuses , 
phlegmatiques ; acide ou alcalescent, colères. 

Analyses chimiques comparées du sang en état de santé et 
du sang dans toutes les maladies. 

Globules rouges nagent dans des globules jaunes qui ont été 
rouges; ils sont plus petits que les rouges. 

Par saignées fréquentes, parties rouges perdues ; hydro- 
piques. 

Sang artériel couleur vive; sang veineux, couleur foncée. 
Sang battu dans l'artère, sang tranquille dans la veine. 

Si dans un animal vivant vous liez un vaisseau lacté, plein 
de chyle, quelques heures après vous trouverez ce chyle changé 
en sang. 

Sang composé de lymphe limpide où nagent des parties 
libreuses, des globules rouges et des globules blancs. 

Globules rouges cinq à six fois plus petits que les globules 
blancs, et ceux-ci vingt mille fois plus petits qu'un grain de sable. 

Un globule rouge qui se présente à l'embouchure d'un 
vaisseau trop étroit, se divise ou s'aplatit, perd sa couleur et 
devient jaunâtre. 

Tout le sang ne sort pas. Les vaisseaux en se vidant résor- 
bent d'autres humeurs. 

11 se fige dans l'homme vivant ; coagulé, fait polype. Quel- 
quefois adhérent, quelquefois non. Filament qui nage. 

On attribue la diversité des tempéraments aux proportions 
différentes des éléments du sang. 

Anthropophages vivant de chair et de sang, féroces. 

Principe terreux, mélancolique. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 293 

1, irritabilité des solides ; 1, dureté; 1, mobilité: mélanco- 
lique. 

1/2 sanguin ; 1/3 flegmatique. 

1, irritabilité des solides ; 1/2 ou 3/4, faiblesse mélancolique. 

CONDUITS EXCRÉTOIRES DU SANG EN DIVERS ORGANES. 

C'est ainsi qu'on appelle des canaux par lesquels le sang 
s'échappe des artères dont ils dérivent et qui sont continus 
avec elles. 

Us servent à débarrasser l'artère du mauvais sang, du trop 
de sang. 

Les organes ont leur transpiration propre. 

TRANSPIRATION CUTANÉE. 

La transpiration cutanée est insensible ; ce n'est pas de la 
sueur. 

11 y a des sueurs de sang, par la constriction des canaux 
excrétoires. 

On a vu quelquefois le sang sortir du bout du petit doigt. 



VAISSEAUX LYMPHATIQUES. 

Les vaisseaux lymphatiques ont aussi des valvules. Liez-les, 
remplissez-les d'un fluide, pressez-les, la liqueur ne remontera 
pas. 

Us sont très-contractiles et très-irritables. Ils communiquent 
avec les artères et les veines; ils naissent d'elles et du tissu 
cellulaire. Us ont de grands et de petits réservoirs. Us portent 
un fluide non rouge, quoiqu'ils soient continus d'une artère 
rouge. 

La lymphe et le chyle ont un chemin commun. 

La lymphe est la sérosité du sang ; elle se rougit quelque- 
fois. 

Il y a des vaisseaux névro-lymphatiques, sortes d'artères, 
s'insérant dans les conduits charneux ou dans les veines. 



294 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Les artères non rouges sont des vaisseaux trop étroits pour 
laisser le passage à un globule rouge ; ces vaisseaux portent une 
humeur très-ténue. 

Les vaisseaux névro-lymphatiques se terminent en veines et 
forment toutes les membranes. 

11 y a dans le sang différents ordres de globules. 

Le diamètre d'un vaisseau névro-lymphatique est vingt mille 
fois plus petit que celui d'un cheveu. 

Il y a des veines névro-lymphatiques. Ces vaisseaux servent 
de base à la théorie de Boerhaave sur l'inflammation. 

Ces globules séparément sont jaunes; en masse ils rede- 
viennent rouges. 

Les vaisseaux névro-lymphatiques sont sans fin, ce qui est 
démontré par la division illimitée des globules. 

La lymphe passe des plus petits conduits à de plus grands, 
et de ceux-ci dans le canal thoracique d'où elle rentre dans la 
masse du sang. 

Cette circulation est constatée par la ligature. Les vaisseaux 
lymphatiques ont des valvules, et les fonctions de ces valvules 
sont les mêmes que dans les veines. 

Si l'on introduit de l'air dans le commun réservoir du chyle, 
il se répand clans tout le corps par les vaisseaux lympha- 
tiques. 

Les valvules s'ouvrent par le cœur et sont fermées pour les 
parties inférieures ; elles sont convexes en dessus. Dans le 
reflux du sang en bas elles se gonflent et bouchent le passage, 
en se développant, en s'étendant sous forme de voile. 

Les muscles sont pressés par le mouvement expansif du sang. 

Il y a quatre-vingts pulsations par minute, et 14,400 livres 
de sang chassées en vingt-quatre heures. 

La mort par l'hémorragie des veines est rare ; elles s'affais- 
sent et le sang cesse de couler. La chaleur du bain les relâche 
et l'effusion reprend. Pourquoi ne pas couper les artères? 

La continuité du sang dans les deux colonnes dont l'une 
descend et l'autre monte, démontrée par la vue 1 dans les ani- 
maux, la ligature dans l'homme et l'effet du poison. 

1. C'est-à-dire par l'expérience directe : les vivisections d'Harvey. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 295 



VAISSEAUX, ARTERES, VEINES. 

Le vaisseau est un tube composé de cylindres membraneux 
appliqués les uns sur les autres et qu'on sépare par dessiccation 
ou macération. 

Le cylindre extérieur est musculeux; l'intérieur est nerveux, 
des nerfs rampent sur la longueur du vaisseau. Tout ce qui est 
musculeux est irritable. 

L'artère coupée reste ouverte; la veine coupée s'affaisse, elle 
se contracte et serre le doigt fortement. 

La vitesse du fluide s'augmente à mesure que le vaisseau se 
prolonge. 

Le tronc principal est toujours moindre que deux des troncs 
adjacents. 

Chaque artère n'a pas sa veine correspondante. 

On distingue dans les vaisseaux vingt divisions, pas au delà. 

Les artères, à leur embouchure les unes dans les autres, 
forment des courants de sang quelquefois opposés ; ce cas est 
rare. 

Les artères finissent par devenir veines *. 

Le sang, 'à la sortie de l'artère, ne s'extravase pas. Il y a 
donc anastomose entre les veines et les artères. 

Le sang passe par globules imperceptibles des artères clans 
les veines. 

Il est parlé dans les Mémoires de V Académie des Sciences, 
1739, page 590, d'un homme sans cœur et sans veines. 

Les artères sont rouges; les veines sont bleues; les veines 
ne sont pas sensibles à la piqûre ; elles sont irritables par le 
poison. 

Les hémorragies sont fréquentes, les anévrismes sont rares. 

Les veines s'enflèrent aux tempes d'un amant pudibond et 
timide, et il mourut. 

Il y a plus de veines que d'artères. 

Les veines s'anastomosent entre elles. Elles ont dans 



1. Plus loin, il est parlé des veines qui, à la fin, se changent en artères. Fin 
veut dire extrémité. Gela signifie que dans les vaisseaux capillaires, veines et 
artères se confondent. 



296 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

l'homme et les animaux, qui ont le sang chaud, des valvules. 

La valvule est faite de la membrane intérieure de la veine. 
Elles ont la forme d'un bracelet fait de deux lunules conjointes. 
Elles ne ferment pas entièrement le canal. 

Les veines ne portent pas seulement du sang, mais d'autres 
humeurs. 

A son dernier terme, la veine se change en artère. 

La consistance des artères est moindre à leur origine qu'à 
leurs extrémités, surtout vers les pieds. On en sent la cause. 

Artères finissent souvent par un canal exhalant. Effet de 
cette exhalation; pompe à feu où la vapeur est si puis- 
sante. 

.Exhalation clans le cœur, clans les cellules de la verge, de 
l'urètre, du clitoris, des papilles, des mamelles. Cause de l'érec- 
tion, de la dilatation, de la contraction. 

Après la mort, peu de sang dans les artères, beaucoup dans 
les veines. 

Dans la première minute...; clans les autres le sang par- 
court depuis Ih jusqu'à 149 pieds. 

Pulsations des artères, 5,000 par heure dans l'homme sain. 

Liqueurs injectées dans les veines, portées au cœur, du 
cœur dans les artères, deviennent assoupissantes au cerveau, 
émétiques dans l'estomac, purgatives dans les intestins, coagu- 
lantes dans toutes les parties du corps. 

Les artères et les veines ont toutes leur base commune, 
conique clans l'un et l'autre ventricule du cœur. 

Elles ont toutes leurs artères et leurs veines. 

L'artère est insensible et n'a point d'irritabilité remarquable. 

Les artères forment des contours dans les parties susceptibles 
d'un grand volume, telles que la matrice, les grands intestins, 
le visage, la rate. 

Les plus petites artérioles se terminent et se continuent 
dans la plus petite veine, ou finissent par un canal exhalant 1 , 
comme clans les ventricules du cerveau et ailleurs. 

Elles exhalent une humeur aqueuse, fine et gélatineuse. 
Partie aqueuse est sueur; on l'imite par l'injection. 



1. Canal faisant suite aux vaisseaux capillaires et dont l'existence, encore admise 
par Bichat, ne l'est plus aujourd'hui. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 297 

Toute sécrétion n'est-elle pas l'exhalation d'une partie par- 
ticulière du sang? 

Aux veines, rarement des fibres musculaires sur leur lon- 
gueur; médiocrement irritables, quoique sans libres muscu- 
laires. 

Elles ont des soupapes 1 qui soutiennent le poids du sang et 
l'empêchent de redescendre. 

Tout le sang est poussé du ventricule gauche du cœur par 
l'aorte et il revient par la veine cave. 

Reste à savoir comment le sang passe du ventricule droit du 
cœur dans le gauche. 

Les artères sont faites du tissu cellulaire. Il n'en est pas 
ainsi du ventricule, des intestins, de la vessie, de la vésicule 
du fiel, des capsules qui contiennent les articles 2 , des conduits 
excrétoires et des follicules glanduleux , comme les cavités des 
parties génitales, les corps caverneux du pénis et du clitoris. 

L'artère est blanche; petite, elle rougit. Première enveloppe, 
tissu cellulaire. Cette membrane ôtée, l'artère ne montre que 
le canal droit et plus long. Deuxième enveloppe , proprement 
celluleuse. Troisième, musculeuse. Fibres charnues. 

Conduit excrétoire; fin de l'artère, canal assez semblable à 
la veine. Il y a ses ramifications, ses embranchements, ses abou- 
tissements à la vessie, aux reins, à l'œil. 

VAISSEAUX DU CHYLE. 

Le chyle est un suc blanc exprimé des aliments pour être 
porté dans le sang. 

Il paraît être d'une nature aqueuse et oléagineuse. Blanc, 
doux, acescent; il a tout rapport à une émulsion, il est fait 
de la farine des végétaux et de la lymphe et de l'huile des ani- 
maux. 

Il retient en partie le caractère des aliments volatils et hui- 
leux. 

Il se tourne en lait sans beaucoup changer ; c'est alors que 
se manifeste sa sérosité gélatineuse, transparente, coagulable, 



1. Valvules. 

2. Articulations. 



298 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

semblable à une espèce de gelée lorsque la partie aqueuse s'est 
évaporée. 

Le chyle passe de la membrane veloutée 1 dans les veines 
lactées, absorbé par un orifice ouvert à l'extrémité du canal de 
chaque petit poil, d'où il entre dans un conduit qui commence 
à paraître dans la seconde membrane de l'intestin; la réunion 
de ces conduits forme un vaisseau lacté avec velouté qui permet 
au chyle d'avancer et non de rétrograder. 

Chaque vaisseau lacté aboutit à une glande, dans laquelle le 
vaisseau lacté, divisé en plusieurs branches, verse le chyle, qui 
exprimé de là par la contraction des vaisseaux et l'action des 
muscles du bas-ventre, est chassé dans un vaisseau lacté dont 
les petits rameaux vont former un tronc plus gros, traversant 
jusqu'à deux, trois, quatre fois différentes glandes et en côtoyant 
seulement quelques-unes sans y entrer. 

On ne sait trop ce qui arrive au chyle dans ces glandes, on 
croit qu'il s'y délaye, car il y devient plus aqueux. 

11 ne sort des dernières glandes que peu de vaisseaux lactés, 
grands, au nombre de quatre ou cinq au plus. 

Ces vaisseaux montent avec l'artère mésentérique et se 
mêlent au plexus lymphatique qui vient des parties inférieures 
du corps et rampe au delà de la veine rénale, ensuite avec celui 
qui va se rendre, en passant derrière l'aorte, aux glandes lom- 
baires et se joindre avec l'hépatique. Ce conduit ainsi formé se 
gonfle ordinairement sous la forme d'une bouteille, d'une gros- 
seur remarquable, à côté de l'aorte, entre cette artère et le 
pilier droit du diaphragme. 

Cette bouteille, longue de deux pouces et plus, se prolonge 
fréquemment dans la poitrine, au-dessus du diaphragme; elle 
est conique de part et d'autre, on l'appelle le réservoir du chyle. 

La lymphe gélatineuse des extrémités et du bas-ventre s'y 
mêle là et affaiblit la blancheur du chyle. 

La bouteille comprimée par le diaphragme, battue par 
l'aorte, le chyle est poussé d'autant plus vite que l'orifice de la 
bouteille qui le contient est plus large que le conduit dans 
lequel il se décharge. 

Ce canal s'appelle le canal thoracique, ainsi appelé de son 

1. Membrane de l'estomac. On donnait ce nom de velouté à toutes les mem- 
branes sur lesquelles se trouvent ce que nous nommons aujourd'hui des villosités. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 290 

passage dans le thorax. 11 passe derrière la plèvre, se tortillant 
entre la veine azygos et l'aorte. Il reçoit les vaisseaux lympha- 
tiques de l'estomac, de l'œsophage et des poumons ; en général, 
il est cylindrique; il forme des îles, il se divise, il revient sur 
lui-même; il a peu de velouté; il se porte à gauche, vers la cin- 
quième vertèbre, derrière l'œsophage; il monte vers la partie 
gauche de la poitrine, derrière la veine sous-clavière, jusqu'à 
ce qu'il soit parvenu à peu près à la sixième vertèbre du cou ; 
alors, recourbé et divisé en deux branches dont chacune se 
dilate un peu, il descend, et ces deux branches se réunissant 
ou demeurant séparées, il entre par un ou deux orifices dans la 
veine sous-clavière, à l'endroit où se rend la jugulaire interne; 
entré obliquement, il se porte postérieurement, supérieurement, 
droit, en bas, vers la gauche, en devant, par un seul rameau 
ou par deux, pénétrant dans la sous-clavière, plus extérieure- 
ment que cette union, et recevant là un gros vaisseau lympha- 
tique qui vient des extrémités supérieures et un autre qui des- 
cend de la tête. 

Le chyle mêlé avec le sang ne change pas aussitôt de nature, 
comme le prouve le lait de la femme qu'il fournit, mais cinq 
heures après avoir mangé, jusqu'au delà de la deuxième heure, 
temps où la femme peut donner tout son lait. Alors, après 
avoir circulé environ quatre mille fois dans toute l'habitude 
du corps, il est sang et changé au point qu'on voit la graisse se 
déposer dans le tissu cellulaire ; qu'il paraît en partie figuré en 
globules rouges ; que la partie gélatineuse forme la sérosité 
du sang et que la partie aqueuse se dissipe par les urines et 
l'insensible transpiration. 

La digestion consommée, les vaisseaux lactés repompent des 
intestins une humeur aqueuse; alors ils sont transparents, et le 
canal thoracique se remplit et porte dans le sang la lymphe du 
bas-ventre et de presque toutes les parties du corps. 



GLANDES. 

11 y a trois sortes de glandes : des conglobées, comme les 
testicules, la glande pinéale; ce sont des masses charnues; des 
conglomérées et des simples. 



300 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Les conglobées sont oblongues, de la figure de l'olive, et 
contiennent un suc blanc, séreux, laiteux. Elles ont artères, 
veines et nerfs; point de cavité propre. Ce sont des espèces 
d'épongés dont la fonction est d'arroser. 

GLANDES ET SÉCRÉTIONS. 

1° Humeurs produites par le sang. Lymphe. Vapeurs dans la 
vie, gelée à la mort. Coagulables par l'esprit-cle-vin. Vapeurs 
des ventricules du cerveau, du péricarde, de la plèvre, du péri- 
toine, de la tunique vaginale, de l'amnios, des articulations, des 
reins ceinturiaux, de la matrice, la liqueur gastrique et intes- 
tinale. 

2° Humeurs ou liqueurs s'exhalant comme les précédentes, 
mais plus simples, plus aqueuses, non coagulables; ne s'exha- 
lant point, mais qui vont aux glandes. L'insensible transpira- 
tion, une partie des larmes, l'humeur aqueuse de l'œil sont du 
premier genre. Du second, l'autre partie des larmes, la salive, 
le suc pancréatique, l'urine. 

La sueur, composée de l'insensible transpiration et de l'huile 
sous-cutanée. 

3° Humeurs lentes et visqueuses; elles sont aqueuses, non 
coagulables; par évaporation devenant pellicules, sèches; telles 
sont les humeurs muqueuses des canaux de l'air, des aliments, 
des urines, des cavités des parties génitales, des prostates, la 
semence. 

k° Humeurs inflammables, qui, récentes, sont aqueuses et 
fines, mais qui deviennent par évaporation matière onctueuse, 
tenace, oléagineuse, ardente et souvent amère. La bile, cire des 
oreilles, suif et crasse de la peau, moelle des os, graisse; lait 
comme butyreux. 

Toutes existaient dans le sang qui a sérosité, qui se coagule, 
eau qui s'exhale, mucus visqueux et huile. Donc tout cela peut 
s'en obtenir. Gomment? Par différentes manières : par exhala- 
tion, par follicules, par filtre. Et puis ajouter attraction, et par 
glandes. Combinaison. Affinités chimiques. 

A quoi ajouter: par aspiration, l'air, l'eau, la terre, les élé- 
ments et tout ce qui entre dans le corps ; les aliments. 

Glandes salivaires excitées par l'attente du plaisir : l'eau lui 
en vient à la bouche. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 301 

Glandes suclorifères existent partout; elles ont leur siège 
dans la membrane adipeuse ; elles ont artères, veines, nerfs et 
valvules. 

POILS. 

Les poils naissent et de la peau même et du tissu cellulaire. 
La graisse est leur vrai séjour. Leur bulbe est ovale. Ils ne 
percent pas l'èpiderme, ils s'en font une gaine collée à une 
autre gaîne qui appartient au bulbe. Ils sont insensibles et pres- 
que indestructibles. 

FEUILLETS ET SINLS GRAS. 

La peau est humectée de différents sucs, d'humeurs oléagi- 
neuses qui naissent dans les follicules membraneux, ronds et 
simples de la tête. 

La graisse perspire par les pores. Les poils exhalent, ils 
excrètent. Les vaisseaux artériels. 

La sueur aqueuse est une espèce de maladie. L'homme très- 
sain ne sue point. 

La perspiration insensible est une vapeur aqueuse électrique. 

L'exhalation du mercure, des miasmes est portée au cœur 
par les veines. 

Le toucher est plus fort que la vue. 

Cela explique le cas des chiennes qui allaitent des chats. 

L'excrétion ou la sortie du lait demande attention de la mère 
comme l'émission delà semence ; sans quoi, rien ou peu de chose. 

Le nourrisson la chatouille par le téton. De là la tendresse 
des nourrices pour les enfants qui les chatouillent bien. C'est 
une longue manière d'éjaculer aussi analogue à la courte que 
le lait l'est à la semence. 

Exemple de la prédilection des mères pour les enfants qui 
tètent bien, c'est-à-dire chatouillent bien, c'est la préférence 
que les vaches donnent aux serpents ; une fois tétées par ces 
serpents, elles ne souffrent plus la main 1 . 

Toutes les mères, femmes ou animales, ne nourrissent qu'à 
la condition d'y trouver leur plaisir. 

1, Cette tradition de vaches tétées par les serpents ne paraît pas bien 
authentique quoique Buffon ait contribué à la propager. 



302 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Les bons tétons ne sont pas les gros, ce sont les plus sensi- 
bles, où les mamelons s'érigent le plus vite et le plus longtemps. 

Le téton, à la longue, cesse de s'ériger pour un nourrisson, 
comme la verge pour une femme. Alors deux sortes de 
sevrages. 

LA SALIVE. 

Dans la faim, par l'approche des mets, par le récit, resser- 
rement dans les glandes salivaires, érection, éjaculation de la 
salive. Il en est de même des maxillaires, sublinguales, molaires 
et de la couche glanduleuse de la bouche et des lacrymales. 
Irritants physiques et moraux. 

Les reins, qui semblent n'être qu'un filtre, ont cependant 
leurs irritants physiques et moraux. 

Glandes passives qui ont bien quelque vie, mais qui ont 
besoin de compression. 

Les poissons ont à la tête des glandes qui rendent une huile 
qui les lubrifie. 

Les oiseaux et surtout les aquatiques ont au croupion des 
glandes dont ils expriment l'huile avec leur bec et dont ils 
lubrifient leurs plumes. 

On demande comment il se fait qu'une matière fine ne 
passe pas par un couloir large, et, en général, pourquoi chaque 
glande a sa sécrétion particulière. On ne peut guère répondre à 
cela que par l'irritant, la sensibilité, l'animalité, le goût, la 
volonté des organes. L'organe est comme l'enfant qui serre 
les lèvres quand un mets lui déplaît; comme les animaux qui 
ont chacun leur nourriture, leurs aliments propres, ils 1 ont 
aussi leur faim. 

Mais si chaque organe a ses nerfs propres comme l'œil, 
l'oreille, alors ils appètent et rejettent, ils se lassent. 

Ils ont leur tact particulier ; l'œil ne saurait souffrir l'huile ; 
l'estomac rejette l'émétique, qui ne fait rien à l'œil. 

Pourquoi ces petits animaux-là n'auraient-ils pas des goûts 
dépravés? Pourquoi n'auraient-ils pas leur digestion? 

Qu'est-ce qu'un remède propre à td organe? C'est un ali- 
ment qui lui convient. Gomment le discerner? Par l'expérience. 

1. Les organes. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 303 

Chaque organe a ses maladies particulières ; de là, perplexité 
de la médecine, incertitude et danger des remèdes. 

Examinez ce qui se passe en vous; ce n'est jamais vous qui 
voulez manger ou vomir, c'est l'estomac; pisser, c'est la vessie; 
et ainsi des autres fonctions. Veuillez tant qu'il vous plaira, il 
ne s'opérera rien si l'organe ne le veut aussi. Vous voulez jouir 
de la femme que vous aimez ; mais quand jouirez-vous? quand 
la verge le voudra. 

Vomissement; diarrhée de tous les organes. Ages et mala- 
die d'âges. 

Tout ce qui se passe dans le cerveau n'est qu'un effet de ce 
qui se passe hors de lui, et réciproquement. Fibres, polypes. 

Il y a des humeurs aqueuses, muqueuses, gélatineuses, oléa- 
gineuses. 

Les aqueuses sont considérables, telle est la salive, l'humeur 
pancréatique, la larme par l'œil et le nez. 

Les humeurs muqueuses deviennent visqueuses par le repos'. 
Elles ressemblent au mucilage des plantes : elles poussent des 
filaments, elles adhèrent, elles n'ont ni odeur, ni saveur, ni 
couleur, ni solidité ; elles se conservent sans fœteur pendant un 
an entier; elles dégénèrent en croûtes rudes et friables; elles 
sont très-solubles dans l'eau. 

Le mucilage des plantes donne de l'eau et de l'huile ainsi 
que les humeurs mucilagineuses. Brûlées, on en tire du charbon 
insipide. 

L'analyse y a trouvé de l'huile, du sel volatil concret, de 
l'eau, du sel, du sel lixiviel. 

Les humeurs gélatineuses se fondent. Elles sont douces, un 
peu salées, elles se figent dans l'esp rit-de-vin. Telle est la 
sérosité du sang et la liqueur de l'amnios. 

Les oléagineuses sont inflammables; telle est la graisse, la 
moelle, l'humeur sébacée, la cire des oreilles, la bile, le sang 
rouge, le lait, le beurre du lait. 

Chaque humeur a son vaisseau excrétoire, son filtre. 

Ces filtres se ressemblent en tout ; ils sont enduits de poix 
dans les hydropiques. 

Il y a vomissement urineux; l'urine sort par d'autres voies 
que l'ordinaire. 

L'humeur aqueuse se sépare par des vaisseaux continus aux 



30Z4 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

artères, par des glandes peu irritables. La mucilagineuse par 
des vaisseaux exhalants , par des glandes , par de simples 
canaux. La gélatineuse par des vaisseaux exhalants et des 
glandes conglomérées. L'oléagineuse par des glandes conglo- 
mérées. 

RÉSERVOIRS ET FEUILLETS. 

L'humeur en changeant de nature sollicite son emploi ou 
sa sortie. 

Les glandes sont quelquefois aveugles et fermes. La synovie 
trop abondante se vide par exhalation ou résorption. 

PORES. 

Ces cribles, selon Descartes , étaient mal imaginés, car les 
parties ténues passeraient par toutes sortes de trous, de quelque 
figure qu'elles fussent et quelque figure qu'eût le trou. 



POITRINE. 



DIAPHRAGME. 



C'est une espèce de voûte, c'est une membrane musculeuse, 
un muscle. 

THYMUS. 

C'est une glande composée, aveugle 1 , placée un peu hors 
de la poitrine, entre les deux feuillets de la plèvre, derrière le 
pli qu'elle forme et le sternum ; elle est formée d'une multi- 
tude de lobes qui en composent deux grands. Elle est très-con- 
sidérable dans le fœtus 2 . 

poumon. 

C'est une chair molle, semblable à une éponge ; c'est un 
amas de petits lobes creux et de cavernes pleines d'air. 

1. Sans conduit excréteur. 

2. Elle disparaît généralement vers la douzième année. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 305 

Dans l'inspiration la plus forte il peut soutenir Zr20 livres. 

Dans l'expiration commune, poids de l'air est de 666 onces. 

L'admission libre de l'air dans le poumon est volontaire et 
involontaire. 

L'inspiration violente est volontaire. Elle consiste à étendre 
le plus qu'il est possible la capacité des poumons ou plutôt de 
la poitrine. 

L'air admis dans les vésicules du poumon fait la fonction 
de l'urine dans la vessie. Toute vessie distendue par de l'air 
admis cherche à s'en débarrasser. Dans l'inspiration les vési- 
cules sont irritées et distendues ; dans l'expiration vidées. 

Dans l'Europe septentrionale le degré moyen de l'atmosphère 
est de I\S. Au sortir du poumon il est de 9li. L'air est alors 
raréfié d'un douzième de son volume. 

La colonne vertébrale commence à l'os sacrum et se termine 
à la tête. Courbe, elle retourne à la situation droite. 

Elle est tout d'une pièce dans les oiseaux qui n'ont point 
à fléchir leur corps. 

Pour respirer, il y a beaucoup d'instruments : toute la poi- 
trine ou le thorax avec ses os, ses ligaments, ses muscles, avec 
le diaphragme, les chairs de l'abdomen et autres relations au 
cerveau, au cou et aux bras, selon le vulgaire. 

LES CÔTES. 

Nombre douze de chaque côté, quelquefois treize. Les vraies, 
premières, sept de chaque côté. 
La première est la plus courte. 
Elles tiennent au sternum. 
Les autres qui n'atteignent pas le sternum, fausses. 

TRACHÉE-ARTÈRE. 

Est un tube en partie cartilagineux, en partie charnu, cylin- 
drique et aplati. Ses divisions, droite et gauche, s'appellent 
bronches; c'est une suite d'anneaux cartilagineux, plus solides 
par devant que par derrière; ces anneaux sont élastiques. Les 
bronches vont toujours en s'amollissant, en diminuant, en se 
déformant jusqu'à ce qu'elles soient devenues membranes, 
ix. 20 



306 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 



KESPIRATION. 

L'air par la respiration perd de son élasticité et de sa quan- 
tité. 

Un lobe du poumon peut se pourrir et l'autre rester sain, 
telle est l'utilité du médiastin. 

On peut rester une semaine sans pouls et sans respiration. 
La douleur refuse la quantité nécessaire d'air. Le bâille- 
ment en prend beaucoup. La succion se fait par attraction. Le 
haleter, petites inspirations suivies de courtes expirations, 
effets des muscles agités. Effort, longue respiration. La toux 
naît d'un stimulant. L'éternument d'un stimulant à la mem- 
brane pituitaire. Le ris, courtes inspirations suivies de courtes 
expirations. Le ris sardonique , inflammation par blessure au 
diaphragme. Le pleurer commence par grande inspiration, puis 
expiration, finit par soupir, effet du plaisir et de la peine. Le 
sanglot, suite du pleurer; le sanglot du malade, du moribond, 
inspiration faible, profonde, produite par l'irritation du dia- 
phragme qui repousse l'air ; son bruit vient de la glotte fermée. 
L'air se mêle avec le sang dans la respiration. 11 n'y est 
pas élastique, mais combiné. 

Le poumon est composé de lobes séparés par des inter- 
valles intermédiaires; ces lobes se divisent, se sous-divisent en 
une infinité de petits lobes jusqu'à ce qu'enfin chaque lobule se 
termine en de petites cellules membraneuses de différentes 
figures et qui communiquent toutes entre elles. La trachée- 
artère y conduit l'air. 

Le diaphragme est un muscle formant un plan curviligne et 
séparant les sacs pulmonaires d'avec le bas-ventre. Ses parties 
charnues ont leur origine à la face interne du cartilage xyphoïde. 
Le centre du diaphragme a la figure d'un gnomon obtus. Il est 
percé de deux trous. 

Au nord, les poissons les plus vifs et les plus actifs devien- 
nent froids, paresseux et engourdis s'ils ne respirent point. 
S'ils respirent, ils ont la chaleur de l'homme. 

Tout animal qui a poumon et deux ventricules au cœur a 
le sang chaud. 

Un animal exposé dans l'hiver à une chaleur égale à celle 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 307 

qu'il supporterait dans les jours les plus chauds de l'été, meurt. 

Pourquoi les tortues, les grenouilles, les lézards, les lima- 
çons, les crapauds, les chenilles et une grande partie des insectes 
vivent-ils longtemps sans air? 

Harmonie entre la respiration et le pouls. Trois ou quatre 
pulsations à chaque respiration. Respiration plus fréquente, 
pouls plus fréquent. 

La toux évacue les poumons. 

Le ris est une espèce de toux dont la cause est dans l'esprit. 



VOIX ET PAROLE. 

Muet par colère pendant plusieurs années. 

Trois modifications de l'air chassé du poumon dans l'expi- 
ration. 

La glotte reste ce qu'elle est dans la voix ou la parole ; se 
rétrécit et s'allonge dans le ton aigu; se relâche et se dilate 
dans le ton grave. 

Si clans les tons aigus on pose le doigt sur le larynx, on le 
sentira s'élever de presque un demi-pouce. 

Le larynx est comme l'embouchure de la trachée-artère. 

L'air s'échappant par la fente du larynx produit la voix. 

La voix modifiée par la langue produit la parole. 

Le larynx est un tuyau creux, ouvert et fendu par le haut. 

La glotte sert au chant. L'épiglotte à la déglutition. 

La balbutie vient du filet trop court qui empêche la langue 
de s'allonger suffisamment. 

La longueur et la largeur naturelle de la glotte donne toute 
la diversité des voix. Artificielle, toute la diversité des tons. Il 
faut y ajouter la tension des ligaments de la glotte. 

La luette trop considérable rend le chant vicieux. 

11 faut dans l'homme que l'air passe dans la glotte pour 
devenir bruyant. 

S'il y a vice au larynx ou à l'épiglotte, le bruit est rauque. 

Si l'on tient la glotte en repos, il n'y a que du souffle arti- 
culé, du murmure. 



308 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Dans la voix réelle, la voix passe par la glotte, frappe les 
parois de sa fente, fait frémir et les cartilages du larynx et les 
os de la tête, et les parties de la poitrine et de tout le corps. 

Les organes de la voix sont cartilagineux, élastiques et trem- 
blants. Les ligaments de la glotte sont aussi tremblants. 

La différence des glottes fait la différence des voix. 

Le larynx peut monter et descendre de deux pouces; c'est 
dans cet intervalle que les voix et le chant varient du grave à 
l'aigu et de l'aigu au grave. C'est de là que viennent les voix 
sèches, les voix aiguës, les voix fausses, l'échelle des tons. 

L'orang-outang ne saurait parler, la conformation de ses 
organes s'y oppose. 

Correspondance de la voix avec les organes de la génération. 
Femmes châtrées. La maladie qui attaque les parties génitales 
affecte aussi les organes de la voix. 



TETE. 



Les microcéphales ont communément peu de mémoire, peu 
de pénétration et peu de vivacité. Compression des fibres blan- 
ches, principes des nerfs. 

Les enfants rachitiques sont sédentaires et méditatifs. Or, 
les organes s'étendent et se fortifient par l'exercice. De là, la 
grosseur de leur tête et la masse de leur cerveau. 

Cette maladie forme des espèces de ligatures et gêne la 
circulation de tous côtés. 

S'il y a des vaisseaux qui doivent se ressentir de cette con- 
trainte, ce sont ceux du cerveau, substance molle qui ne résiste 
point. 

Les sutures de la boîte osseuse, faibles encore, cèdent faci- 
lement à la dilatation de la substance molle. Elles seraient fortes, 
qu'elles s'y prêteraient encore, comme on voit d'énormes pierres 
donner issue à une racine qu'on peut écraser avec les doigts. 

11 en est du cerveau et du cervelet, ou de cette pulpe ani- 
male, comme de la pulpe des fruits qui s'étend outre mesure 
par la suppression ou la torsion de quelques branches. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 309 

Dans le rachitis, les viscères sont contournés par la nature 
comme les branches de l'arbre par la main du jardinier. 

L'homme, proportion gardée, a la tête plus grosse que les 
autres animaux. C'est que l'exercice des organes qu'elle contient 
commence avec la vie, ne cesse point et dure jusqu'à la mort. 

Or, l'exercice fortifie tous les membres, comme l'oisiveté les 
oblitère. 

Il n'est personne qui réfléchissant un peu , ne s'aperçoive 
qu'elle est le siège de la pensée . 

J'ai vu courir des poulets sans tête. 

LA BARBE. 

Il paraît qu'elle doit sa naissance à la matière séminale. Les 
eunuques de jeunesse n'ont point de barbe. Les femmes mal 
réglées ont le menton et le corps velu ; la matière qui ne se perd 
pas par l'écoulement périodique, leur donne cette apparence de 
virilité. 

Les femmes qui passent pour hermaphrodites sont barbues. 

La matière destinée à former la semence continue d'affluer 
vers le Heu de sa sécrétion, mais n'y trouvant plus les organes 
destinés à cette fonction, elle se porte sur les parties adjacentes; 
de là les grosses cuisses, les genoux ronds, les os évasés du 
bassin qu'on remarque aux châtrés. 

Dans l'espèce des animaux dont les mâles ont un os à la 
verge, les femelles ont aussi le clitoris osseux, ce qui ne sur- 
prendra pas ceux qui savent que le clitoris est exactement un 
pénis en petit, à l'extrémité duquel on remarque un point qui 
indiquerait l'existence d'un canal oblitéré et fermé. 



CERVEAU ET CERVELET. 

Par le cerveau, on entend toute la masse molle d'où naissent 
et se répandent les nerfs ou cordes sentantes et qui est con- 
tenue dans la tête des animaux. 

Point de cerveau dans plusieurs animaux, à ce qu'on dit 



310 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

cependant, point d'yeux sans cerveau, et point de cerveau sans 
yeux. 

On y distingue deux lobes, quelquefois davantage; au lieu de 
lobes, ce sont quelquefois aussi des tubercules. 

Plus les animaux sont jeunes, plus grand est le cerveau. 
L'éléphant a le cerveau petit, la souris l'a très-grand, ainsi que 
les oiseaux. Il n'est pas vrai qu'entre les animaux l'homme ait 
le plus de cerveau 1 . 

Le cerveau de l'homme est elliptique. Le grand côté de 
l'ellipse est par derrière. 

Le cerveau est séparé du cervelet par une cloison membra- 
neuse. 

Ses enveloppes sont : la pie-mère qui le suit, ainsi que le 
cervelet, et la moelle allongée et ses nerfs : elle n'est pas irri- 
table; la dure-mère, qui est plus attachée au crâne qu'au cer- 
veau, membrane très-forte qui accompagne aussi la moelle 
allongée. 

On distingue dans le cerveau une partie corticale, espèce de 
bouillie mêlée de rouge, de cendré et de jaune. Elle se durcit 
par l'âge au point de pouvoir être coupée. Elle est vasculeuse 
ou spongieuse. 

La partie médullaire du cerveau est plus dense que la corti- 
cale; c'est une pulpe uniforme. 

LE CORPS CALLEUX. 

C'est un arc médullaire qui joint l'hémisphère droit du cer- 
veau avec le gauche. 

LE CERVELET. 

C'est la partie du cerveau la plus voisine de la moelle 
allongée. Sa grandeur relative au cerveau est très-petite dans 
l'homme. Il a ses deux lobes. 

MOELLE ALLONGÉE. 

C'est une moelle, comme son nom le dit; elle se fond et 
coule exposée à l'air. Elle est plus molle que le cerveau. 

1. Pas mémo proportionnellement à sa taille, comme on l'a dit. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 311 

Le cerveau se meut de haut en bas et de bas en haut. Dans 
Zoroastre, il repoussait la main. Il est artériel. 

NERFS. 

Les nerfs, ou organes du sentiment, sont des cordes unies, 
fibreuses qui émanent du cerveau et de la moelle allongée ; ils 
sont d'origine médullaire. Ils ne sont pas irritables, piquez-les, 
les muscles s'agiteront. 

Les animaux microscopiques, les polypes d'eau douce, les 
orties de mer manquent de cerveau. 

Les poissons ont peu de cervelle. 

Les bêtes féroces peu. Très-peu dans le castor et l'éléphant, 
les oiseaux l'ont grand, l'homme aussi. 

La pie-mère unique enveloppe du cerveau, on l'appelle aussi 
méninge, membrane. 

Le nerf n'est pas irritable; le muscle auquel il aboutit 
se convulsé. Le nerf reste immobile sous le scalpel. 

PHÉNOMÈNES DU CERVEAU, SENSATIONS. 

On appelle sensation toute opération de l'âme, quelle qu'elle 
soit, qui naît de son union avec le corps. Sentir c'est vivre. 

La sensation s'exécute par les nerfs, car on ne saurait les 
toucher sans que le sentiment se perçoive. 

De là, sensation simple, sensation agréable, sensation dou- 
loureuse. 

On meurt d'une extrême douleur. 

Tout ne sent pas dans le corps. 

Il y a des nerfs partout, mais ils ne sont pas tout ce 
qu'il y a. 

Les os ne sentent pas, ni les tendons, ni les ligaments, ni 
les capsules. 

Ce qu'il y a de sensible dans le nerf, ce ne sont pas ses 
enveloppes, mais bien ses cordes médullaires. 

Pour la sensation, il faut un nerf sain et une communication 
libre du nerf au cerveau. 

L'origine de la sensation est à l'extrémité du nerf touché, 
point de sensation s'il est détruit ou vicié. La sensation va du 
membre au cerveau. Il faut que le cerveau où les nerfs portent 



312 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

la sensation sente aussi. Lorsqu'on avait le membre, de ce 
membre affecté la sensation allait au cerveau. Si, par quelque 
cause, la sensation est ressuscitée, alors on rapportera la sensa- 
tion à son ancienne origine et l'on aura mal au membre qu'on 
n'a plus. 

Souvent la douleur se fait sentir ailleurs qu'à la partie 
blessée ; c'est un effet de la liaison du nerf avec un autre dont 
l'origine est commune à tous les deux. 

Les nerfs sont les organes du mouvement, les serviteurs du 
cerveau. 

Le mouvement va du tronc aux rameaux et quelquefois des 
rameaux au tronc. 

Coupez un nerf, le mouvement cessé à la partie inférieure 
reste à la partie supérieure. 

La vie est, sans qu'il y ait de cerveau, soit que la nature 
l'ait refusé ou qu'on l'ait perdu par accident ou maladie. 

On a vu des foetus vivant sans tête. 

Le mouvement se fait par la moelle allongée, en ceux en qui 
il n'y a plus de tête, à qui on l'a coupée. 

Vie de l'organe reste après la séparation du corps. L'abeille 
a les pattes coupées et vole. 

Liez un nerf, point d'élévation ni au-dessus ni au-dessous de 
la ligature. 

Le nerf, ou cette corde, a des nœuds qu'on appelle gan 
glions. 

Le cerveau ne pense non plus de lui-même que les yeux ne 
voient et que les autres sens n'agissent d'eux-mêmes. 

Dans l'état parfait de santé où il n'y aucune sensation pré- 
dominante qui fasse discerner une partie du corps, état que 
tout homme a quelquefois éprouvé , l'homme n'existe qu'en un 
point du cerveau, il est tout au lieu de la pensée. 

Peut-être en l'examinant de fort près trouverait-on que, 
triste ou gai, dans la peine ou le plaisir, il est toujours tout au 
lieu de la sensation; il n'est qu'un œil quand il voit ou plutôt 
qu'il regarde ; qu'un nez quand il flaire ; qu'une petite portion 
du doigt quand il touche. Mais cette observation difficile est 
moins à vérifier par des expériences faites exprès que par le 
ressouvenir de ce qui s'est passé en nous lorsque nous avons 
été tout entiers à l'usage de quelqu'un de nos sens. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 313 

Il faut au cerveau, pour penser, des objets comme il en faut 
à l'œil pour voir. 

Cet organe, aidé de la mémoire, a beau mêler, confondre, 
combiner et créer des êtres fantastiques, ces êtres existent 
épars. 

Le cerveau n'est donc qu'un organe comme un autre et il 
a sa fonction particulière. Ce n'est même qu'un organe secon- 
daire qui n'entrerait jamais en action sans l'entremise des autres 
organes. 

Il est sujet à tous les vices des autres organes, il est vif ou 
obtus comme eux. 

Il est paralysé dans les imbéciles : les témoins sont sains, le 
juge est nul. 

Les objets agissent sur les sens ; la sensation dans l'organe 
a de la durée; les sens agissent sur le cerveau, cette action a 
de la durée. Aucune sensation n'est simple ni momentanée, c'est, 
s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, c'est un faisceau. De là 
naît la pensée et le jugement. 

Mais s'il est impossible que la sensation soit simple, il est 
impossible que la pensée le soit; elle le devient par abstraction, 
mais cette abstraction est si prompte, si habituelle que nous ne 
nous en apercevons pas. 

Ce qui ajoute à notre erreur, ce sont les mots qui, tous 
pour la plupart, désignent une sensation simple. 

Le cerveau n'est qu'un organe sécrétoire. L'état des fibrilles 
blanches répandues dans la substance du sensoriwn commune, 
de la fibre nerveuse, de la fibrille et de la fibre organique, 
varie selon la qualité de la sécrétion, et cette sécrétion est rare 
ou épaisse, pure ou impure, pauvre ou riche. Et de là, prodi- 
gieuse diversité des esprits et des caractères. 

La pression des petites fibrilles blanches répandues clans la 
substance du cerveau amène la cessation de tout mouvement, 
de toute sensation, l'anéantissement, l'état de mort. 

Piquez, irritez, comprimez le cerveau, il s'ensuivra ou la 
convulsion ou la paralysie des nerfs et des muscles. 

Piquez, irritez, comprimez les nerfs, et vous transférerez la 
paralysie ou la convulsion au cerveau. Les nerfs forment avec 
le cerveau un tout semblable au bulbe et à ses racines filamen- 
teuses. 



314 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Il n'y a peut-être pas un point de tout l'animal qui ne soit 
atteint de quelqu'un de ces filets. 

L'action du cerveau sur les nerfs est infiniment plus forte 
que la réaction des nerfs sur le cerveau. 

L'inflammation la plus légère au cerveau produit le délire, 
la folie, l'apoplexie. Une grande inflammation à l'estomac n'a 
pas le même effet. 

Dans l'action et la réaction du cervelet et de ses fils, l'ori- 
gine peut commander à ses expansions jusqu'à un certain point. 
On tient un membre immobile malgré la douleur. 

Le cerveau seul de la torpille est électrique. 

On enlève le cerveau à la tortue sans autre inconvénient 
que la cécité; elle vit. Elle l'a très-petit. 

La variété remarquable dans la sensation des plus petites 
particules qui forment la structure du cerveau dans différents 
individus, n'a pas été suffisamment remarquée par les physio- 
logues. De là l'ignorance de l'usage de cet organe. 

Par la dissection de quarante-quatre cerveaux, Vincent Mala- 
carne 1 , à Acqui, a vu une différence sensible dans les lobes, 
dans leur union, leur quantité, leur ordre, l'étendue des lames 
qui constituent leurs rameaux médullaires, et dans la distribu- 
tion de ces dernières, tant relatives entre elles qu'aux lobes 
qu'elles composent. 

Certains rameaux qui, dans un cerveau, font partie d'un lobe 
manquent clans d'autres ou sont communs aux deux lobes, ou 
touchent à peine au lobe opposé. 

Les sillons 2 d'un cerveau varient d'un sujet à un autre en 
étendue et en profondeur. 

La structure des lobes varie relativement à chaque hémi- 
sphère du cerveau. 

Transposition dans leurs parties. Variété dans la situation 
des parties placées au côté le plus bas. 

Parties plus compliquées que d'autres. Dans l'arrangement 
des lames qui les composent, rien de fixe et de déterminé. 

Pas moins de diversité dans cet organe que dans les physio- 
nomies. 

1. Chirurgien italien (1744-1816). 11 était professeur à Acqui en 1775. C'est un 
des fondateurs de l'anatomie comparée. 
'2. Les circonvolutions. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 315 

Comparer des cerveaux d'hommes avec des cerveaux 
d'animaux. 

L'éléphant, le plus ingénieux des animaux, est celui dont 
la cervelle ressemble le plus à celle de l'homme. 

Le cerveau est arrosé de vaisseaux sanguins qui y déposent, 
en se perdant dans sa substance, une lymphe. 

A sa base, faisceaux médullaires, origine des nerfs. Filtre 
d'une sève. 

Si quelque partie considérable du cerveau est pressée par le 
sang, de l'eau, un squirre, un os ou quelque autre cause méca- 
nique, les opérations de l'âme sont viciées : il y a délire, manie, 
stupidité ou assoupissement mortel. Otez la compression et le 
mal cesse. 

Dure-mère, lame externe, lame interne. Lame externe sort 
du crâne avec les nerfs et les vaisseaux par tous les trous de la 
base du crâne et s'unit au périoste de la tête, des vertèbres et 
de tout le corps. 

Lame interne suit la lame externe, mais s'en sépare quelquefois. 

Pie-mère, arachnoïde, ainsi dite de sa ténuité, enveloppe le 
cerveau de toutes parts. Elle revêt immédiatement le cerveau, 
le cervelet. 

Cerveau, partie supérieure de la cervelle et antérieure. 

Cervelet, partie postérieure et inférieure de la cervelle. 

Moelle du cerveau et du cervelet, sort du crâne; petits 
paquets, nerfs ; gros, moelle épinière. 

Nerfs, trousseaux médullaires, très-mous à leur origine, 
composés de petits paquets de filets distincts, droits et paral- 
lèles, et unis en un trousseau plus solide par la pie-mère. 

Tous les nerfs de la tête naissent de la moelle allongée, du 
cerveau et du cervelet. 

Qu'est-ce que la moelle du cerveau? Elle est fibreuse, ou faite 
de filets parallèles; elle engendre la fibre nerveuse. 

Moelle du cerveau tiraillée, convulsion générale. 

Moelle épinière tiraillée, de même. 

Moelle épinière blessée, mort. 

Rien n'est si divers ni si composé que le cerveau; une preuve 
qu'il appartient également à tous les nerfs, c'est qu'une portion 
ou détruite ou blessée, quelle qu'elle soit, les fonctions des 
nerfs et de l'âme ne s'en font pas moins. 



316 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Il en faut très-peu pour former le sensorium commune. 

Si le cerveau se dérange, les facultés intellectuelles sont 
altérées. 

Les images des choses vues se font dans l'œil et sont aper- 
çues du cerveau. Les intervalles des sons se recueillent dans 
l'oreille et sont saisis par le cerveau. 

Homme privé d'une partie du crâne : la moindre compres- 
sion au cerveau lui faisait voir mille étincelles; plus forte, sa 
vue s'obscurcissait; plus forte encore et de toute la main, il 
s'assoupissait et ronflait; plus fort encore, il était comme apo- 
plectique. La main levée et la pression cessant, bientôt il se 
réveillait et usait de tous ses sens. 

On n'aperçoit pas toujours dans le cadavre la lésion du 
cerveau. 

IDÉE HASARDÉE. 

Après y avoir bien réfléchi, il me semble que c'est l'organe 
qui dispose de la voix et qui sert de truchement à tous les 
autres sens. 

Je suppose un œil artificiel. Je suppose un paysage de 
Claude Lorrain ou de Vernet projeté sur cet œil artificiel. Je 
suppose cet œil artificiel sentant, vivant et animé. Je le suppose 
maître de l'organe de la voix et secondé par la mémoire et la 
connaissance des sons. 

Je ne vois pas pourquoi il n'articulerait pas la sensation et 
pourquoi, par conséquent, il ne ferait pas entendre la descrip- 
tion du paysage. 



NERFS. 



Les nerfs sont toujours dans un état d'éréthisme. 

Ils émanent tous du cervelet. L'origine de la force animale 
est dans une pulpe molle. 

Les plus considérables sont composés de plus petits, paral- 
lèlement unis sans se mêler; ceux-ci déplus petits encore sans 
qu'il y ait de terme connu à l'exilité de la fibre nerveuse. 

Voilà les principes du sentiment et de l'action ; action, sen- 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 317 

timent détruits ou suspendus par l'impression la plus légère 
qui se fasse à leur extrémité par une molécule d'opium. 

D'où naît la distinction de deux sortes de maladies nerveuses : 
les unes qui portent le désordre à l'origine, les autres où le 
désordre de l'origine descend aux brins. 

Presque point de maladie qu'on ne pût appeler nerveuse. 

S'il y a force et vigueur à l'origine, et faiblesse, délicatesse 
aux brins, ceux-ci seront sans cesse secoués. S'il y a force et 
vigueur aux brins, et faiblesse, délicatesse à l'origine, autre 
sorte d'agitation. Deux manières dont l'harmonie générale de la 
machine peut être troublée. 

Les nerfs sont dépouillés des enveloppes qu'ils reçoivent de 
la dure-mère à mesure qu'ils reçoivent plus de sensibilité; ils 
sont même quelquefois privés de la lame extérieure de la pie- 
mère. 

Alors ils s'épanouissent et forment des mamelons et des 
houppes. 

La pie-mère et la dure-mère sont les épidémies et les peaux 
de la fibre animale. 

Le velouté de l'odorat plus fin et plus sensible que celui du 
goût. 

Le velouté de l'œil plus fin et plus sensible que celui de 
l'odorat. 

L'atonie des nerfs, cause de stupidité, leur éréthisme, cause 
de folie. 

C'est entre ces deux extrêmes que sont renfermées toutes 
les diversités des esprits et des caractères. 

Le comédien Gallus Yibius devint fou en cherchant à imiter 
les mouvements de la folie. (Sénèq., liv. XI, Controv. 9.) 

Les méninges sont toujours affectées dans la folie, l'apo- 
plexie, le délire, l'ivresse. 

Le professeur Meckel attribue, sur des expériences réitérées, 
le dérangement de la raison à la pesanteur spécifique du cer- 
veau. Il résulte de ses observations que la substance médullaire 
de l'homme mort en bon sens est plus pesante que celle des 
animaux, et celle des animaux plus pesante que celle des fous 1 . 



1. Cette opinion est difficilement soutenable et les termes de la comparaison 
trop généraux. 11 s'agit ici de J. Fréd. Meckel, anatomiste allemand (1714-1774), et 



318 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

La plupart des maladies, presque toutes, sont nerveuses. La 
médecine aurait fait un grand pas si cette proposition était bien 
prouvée. Multitude de phénomènes ramenés à une seule cause. 
Nerfs, organes du sentiment et du mouvement. L'affection des 
nerfs est-elle toujours principe, n'est-elle jamais effet du 
désordre? 

Nulle sensation sans l'intervention des nerfs. Leur paralysie 
générale serait accompagnée, non de la mort peut-être, mais 
d'une stupidité complète et même du manque d'aucun besoin. 

Les nerfs sont les esclaves, souvent les ministres et quel- 
quefois les despotes du cerveau. Tout va bien quand le cerveau 
commande aux nerfs, tout va mal quand les nerfs révoltés 
commandent au cerveau . 

Le système nerveux consiste dans la substance médullaire du 
cerveau, du cervelet, de la moelle allongée et les prolonge- 
ments de cette même substance distribuée à différentes parties 
du corps. 

C'est une écrevisse dont les nerfs sont les pattes et qui est 
diversement affectée selon les pattes. Ces pattes sont diverse- 
ment organisées; de là leurs fonctions différentes. Extrémités 
motrices et contractiles. 

La substance médullaire contenue dans le crâne et la cavité 
des vertèbres. Fibres non séparées par aucune enveloppe. 

Nerfs, proprement, continuation de la même substance, mais 
fibreuse, mais par fibres, séparée par une enveloppe qui dérive 
de la pie-mère. 

Extrémités sentantes, substance médullaire sans enveloppe, 
et exposées par leur situation à l'action des corps extérieurs. Les 
organes sont adaptés à ces extrémités; ainsi la rétine dans l'œil. 

Substance médullaire homogène. 

Le système nerveux partage l'animal en deux parties de la 
tête aux pieds. Preuve tirée de l'hémiplégie. 

Nerfs tous médullaires à leur origine, mais fortifiés quand ils 
sont à découvert. 

Olfactif et auditif, mous et sans couverture membraneuse 
sur toute leur longueur. 

de ses Recherches des causes de la folie, qui viennent du vice des parties internes 
du corps humain (1704). Ce qui est vrai, c'est que le poids du cerveau est en 
général plus grand chez l'homme sain que chez l'homme aliéné. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 319 

Quelque durs que soient les nerfs, ils s'amollissent dans les 
viscères, clans les muscles, dans les organes des sens avant que 
d'avoir à s'acquitter de leurs fonctions. 

Comment les fibres nerveuses, qui ne sont tendues ni à leur 
origine, ni à leur fin, seraient-elles élastiques ou vibrantes ? 

Les nerfs sont liés sur toute leur route aux parties dures 
par le tissu cellulaire. 

Nerf coupé ne se rétrécit pas ; au contraire, loin que les 
deux parties se retirent, elles s'allongent et deviennent flasques, 
laissant échapper la moelle en forme de tubercule. 

L'action d'un nerf irrité ne se porte jamais en haut. Cela 
est-il vrai? Est-ce que la douleur ne dérange pas la lête? Or si 
le nerf était creux, jamais en effet l'action ne se porterait en 
haut, elle se propagerait clans la direction de l'aflluence du fluide. 

Si le nerf est creux, flasque, non élastique et que sa force 
vienne d'un fluide, d'où ce fluide tient-il sa célérité et sa ter- 
rible énergie? Qui est-ce qui le pousse avec tant de violence 
dans un canal indolent? 

Comment ce canal ne s'ouvre- t-il pas? ses fibres n'étant 
unies que par le tissu cellulaire et graisseux ? 

D'ailleurs point de trous vus au microscope, point de tumeur 
au nerf lié. 

La matière électrique n'est pas retenue par les nerfs puis- 
qu'on la communique, elle pénètre dans l'animal et distribue 
sa puissance aussi bien aux chairs qu'aux graisses et aux nerfs. 

Les fibres génératrices du nerf viennent de toutes les parties 
du cerveau; de là, il conserve encore sa fonction, même après 
la destruction d'une partie du cerveau; de là, animal. 

Cerveau, cervelet, moelle allongée, moelle épinière insen- 
sibles, et cependant lésion, compression suivies de délire et de 
mort. 

Liez un nerf, la ligature intercepte la liaison entre l'origine 
du faisceau et la partie qui est au-dessous de la ligature. 

Piquez la partie paralysée, elle se contracte et se meut. 

Piquez le cœur d'un animal vivant, il a son mouvement. 

Amputez ce cœur, piquez-le, mouvement; coupez-le en 
morceaux, piquez-les, même phénomène. 

Sur le champ de bataille, les membres séparés s'agitent 
comme autant d'animaux. 



220 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Preuves que la sensibilité appartient à la matière animale : 
ce sont toutes parties souffrantes, sans que l'animal meure; 
toutes parties vivantes, l'animal mort. 

L'action des nerfs porte au cerveau des désirs singuliers, 
les fantaisies les plus bizarres, des affections, des frayeurs. 

Il me semble que j'entends crier ma femme; on attaque ma 
û\\e, elle m'appelle à son secours ; je vois les murs s'ébranler 
autour de moi, le plafond est prêt à tomber sur ma tête; je me 
sens pusillanime, je me tâte le pouls, j'y découvre un petit 
mouvement fébrile. La cause de ma frayeur connue, elle 
cesse. 

Si la maladie affecte les organes comme ils sont affectés dans 
la passion, j'éprouverai la passion. 

Si la passion affecte les organes comme ils sont affectés dans 
la maladie, je me croirai malade, et je ne serai que passionné. 

S'il y avait anastomose entre les nerfs, il n'y aurait plus de 
règle dans le cerveau, l'animal serait fou. 

FLUIDE NERVEUX. 

Si l'action de ce fluide fait la sensation, d'où naît la variété 
des sensations? Qu'y fait alors la forme de l'organe? Je ne le 
conçois pas. Tout s'explique en considérant la fibre comme un 
ver, et chaque organe comme un animal. 

Que devient ce fluide quand il surabonde ? Gomment s'exhale- 
t-il? 

Son exhalation ne peut être que de la partie la plus subtile; 
celle qui reste est donc la grossière. Or, comment expliquer les 
phénomènes avec ce résidu crasse? 

Remplissez un canal quelconque d'un fluide; formez sur sa 
longueur deux ligatures ; la partie gonflée par le fluide et com- 
prise entre les deux ligatures restera gonflée. Il n'en est pas 
ainsi du nerf. 

Tout ce qui est au-dessous de la ligature supérieure dans le 
nerf devient aussitôt flasque. Ou il n'y avait point de fluide, ou 
ce fluide s'est échappé. 

Mais si ce fluide est si subtil qu'il se soit échappé, comment, 
dans l'état libre, ne s' échappe- t-il pas? Comment peut-il produire 
gonflement, tension et raideur? 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 321 

Lymphe douce et légèrement visqueuse ne circule que len- 
tement; peu propre à expliquer l'instantanéité de l'expression 
et de la sensation. Les angles sans nombre et les coudes des 
nerfs s'opposent encore à la fonction de ce fluide. 

Comment le nerf met-il le muscle en action? 

La fibre est un animal, un ver. 

Renflement sur lui-même. 

Si le renflement sur lui-même est général dans toutes les 
libres à la fois, mouvement du muscle. Si le renflement est 
partiel, crampe. 

Pourquoi crampe si rare ? C'est que les fibres sont comme 
les animaux accouplés dès la naissance. C'est qu'ils ont l'habi- 
tude de se mouvoir conspiramment. C'est qu'ils tiennent cette 
habitude du bien aise de tous. C'est que dans les cas de divi- 
sion ils souffrent tous. 

Il y a dans le nerf toile musculeuse, tissu cellulaire, graisse, 
artère, veines et vaisseaux lymphatiques. Tendons. 

La chair ne diffère pas de la fibre musculeuse. 

La fibre est contractile, même clans l'animal mort. 

La force nerveuse dépend de la multitude des fibrilles ner- 
veuses. Le muscle se gonfle clans l'action. 

Debout, marcher, courir, sauter; ils se donnent de la force 
à eux-mêmes. 

Le fluide nerveux parcourrait 900 pieds en une minute 1 . 



MUSCLES. 

Les nerfs sont les organes de la sensation et du mouvement. 

Si les nerfs forment un plan, ils font la membrane muscu- 
leuse. 

Les muscles ont les fils longs, parallèles, cylindriques, rouges, 
contractiles. On y distingue la tête, le ventre et la queue. 

Ils ont des gaines qu'on appelle aponévroses. Les parties 
supérieures et inférieures s'appellent tendons. 

1 . Cette évaluation est trop faible. Les expériences de MM. Helmholtz et Valentin 
donnent 32 mètres par seconde comme vitesse du fluide nerveux. 

ix. 21 



322 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

La force contractile en certaines parties ne cesse que par 
dessiccation ; humectées, elles redeviennent contractiles. 

Toute fibre musculeuse est irritable, et tout organe irritable 
est fibre musculeuse. 

Le muscle s'enfle et se relâche, sa force est terrible. 

Le mouvement progressif, le repos debout, le marcher, la 
course, le saut sont des effets des muscles. 

Les muscles figurent 1 les os, donc, antérieurs aux os; ils 
aident les sécrétions et les excrétions. 

Les parties nerveuses sont le siège du sentiment et les 
organes du mouvement. 

Liez fortement un nerf à son insertion dans un muscle ou 
ailleurs, et le muscle est paralysé. 

Piquez le muscle paralysé, il y a contraction ; mais dans 
l'animal nulle connaissance de la piqûre, nulle connaissance 
du lieu. 

Piquez le cœur vivant, il y a contraction. Piquez le cœur 
amputé, il y a contraction. Piquez le cœur dépecé en morceaux, 
même phénomène en chaque partie. 

Il en est de l'organe comme du serpent, de la vipère, de 
l'anguille. 

Sur un champ de bataille, corps morts et membres vivants. 

Donc sensibilité et vie des parties, distinctes de la vie et de 
la sensibilité du tout. 

Donc ce qu'on appelle âme ou esprit n'est la cause motrice 
immédiate ni de la sensibilité, ni de la vie, ni du mouvement. 

Donc ce sont les nerfs ou plutôt la matière chair dont ces 
qualités sont autant de propriétés. 

Donc une ligature sépare cette âme prétendue du corps, et, 
la ligature ôtée, la liaison renaît. 

La contraction du nerf paralysé différente de la contraction 
du parchemin grillé. 

Les nerfs ne sont que des productions des méninges ou de 
la dure 2 ou de la pie-mère. 

Y a-t-il une lymphe subtile dont la substance moelleuse des 
méninges est imprégnée? Je ne le nie pas. 



1. Donnent la forme. 
?, De la dure-mère. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 323 

Le' cerveau en est-il l'organe secrétaire? Gela se peut. 

Trouve-t-on aux troncs des nerfs la même substance moel- 
leuse imprégnée de lymphe? Je le veux. 

Cette lymphe subtile suinte-t-elle de la section des plus 
petites ramifications nerveuses? D'accord. 

Donc c'est leur partie nourricière. C'est mon avis. 

Donc c'est le principe de leur accroissement, de leur séche- 
resse, de leur humidité, de leur petitesse, de leur grosseur, de 
leur raideur, de leur force, de leur faiblesse. Je le pense. 

Donc c'est la cause immédiate de leur sensibilité, de leur 
vie, de leur mouvement. Je ne saurais l'admettre. 

Trois choses à considérer dans le nerf : son tronc moelleux ; 
la lymphe subtile séparée de la partie moelleuse; ses enve- 
loppes, expansion des méninges, seule partie sensible, car la 
substance du cerveau ne l'est point. 

Quand les fibres dont les fibrilles sont composées seraient 
très-faibles, cela n'empêcherait point que le nerf n'eût une 
grande résistance. 

Raisons de la force contractile du nerf : les fils de la soie ; 
les fils de l'araignée; les fibres renflées du bois blanc; les fibres 
ligneuses des plantes, quoique molles. 

Les muscles des animaux vivants tendent sans cesse à se 
contracter. 

Dans les antagonistes, si l'un des deux s'affaiblit, l'autre se 
contracte; l'équilibre est rompu. 

Si le muscle est solitaire, la contraction est constante, cette 
constance naît de la vie même. 

L'animal, par sa sensibilité, cherche le bien-être. Son bien- 
être demande que le sphincter de l'urètre et le sphincter de 
l'anus restent contractés, et c'est leur état habituel; il demande 
que cette contraction soit plus ou moins forte, et elle en est 
susceptible. 

Le plaisir et la douleur ont été les premiers maîtres de 
l'animal, ce sont eux qui ont appris peut-être à toutes les 
parties leurs fonctions et les ont rendues habituelles et héré- 
ditaires. 

Je pense que les enfants ne savent qu'avec le temps com- 
mander aux sphincters de l'anus et de l'urètre. 

Les lâches ne peuvent commander au sphincter de l'anus. 



324 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

La joie immodérée ôte l'autorité sur le sphincter de la 
vessie. 

Saint Augustin était un pauvre anatomiste lorsqu'il a pré- 
tendu que, dans l'état de nature innocente, l'homme comman- 
dait au membre viril comme il commande à son bras ; il ne le 
pouvait non plus qu'à son cœur. Il le sollicitait comme nous 
autres, ses malheureux enfants. 

Voulez-vous connaître la similitude de la fibre musculaire 
avec le ver? Tiraillez-la et vous y remarquerez le tortillement, 
le rendement, le serpentement. 

Voulez-vous deux effets de l'action et de la réaction des 
filets sur l'origine du faisceau, et de l'origine du faisceau sur 
les filets? Une goutte de liqueur spiri tueuse sur les houppes 
nerveuses qui tapissent l'estomac ranime toute la machine 
défaillante; un mouvement d'admiration ou d'horreur fait fris- 
sonner toutes les extrémités et produit l'horripilation, sensation 
qui se répand à tous les points de la peau jusqu'à la racine 
des cheveux. 

C'est à ce mouvement vermiculaire et spontané de la fibre 
que j'attribue la crampe. Si une portion considérable de ces 
fibres qui composent le muscle se retire, se gonfle, rentre sur 
elle-même par quelque cause que ce soit, alors le corps du 
muscle se resserre et se durcit. 

Le faisceau de fibrilles fait la fibre, le faisceau de fibres fait 
le muscle. 

Les fibres du muscle sont molles, déliées, longues, grêles, 
un peu élastiques, presque toujours parallèles, environnées de 
beaucoup de tissu cellulaire et réunies par paquets. 

Dans chaque fibre visible on voit une suite de filets qui, 
s'unissant avec leurs semblables par leurs extrémités contour- 
nées, forment une fibre plus considérable. 

Le milieu du muscle s'appelle ventre. Son extrémité ou 
l'endroit où les fibres plus grêles et plus dures, décolorées, de 
rouges deviennent blanches, plus serrées, réunies par un tissu 
cellulaire plus rare et plus court, traversées d'une petite quantité 
de petits vaisseaux, indolentes, difficilement irritables. 11 s'ap- 
pelle tendon si les fibres sont réunies en un paquet rond et 
étroit. Aponévrose, si elles forment par leur réunion une sur- 
face plane et large. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 325 

Dans le fœtus, muscles attachés au périoste ; dans l'adulte, 
le périoste se confondant avec l'os, muscles sont attachés dans 
les petites fosses de l'os. 

Le muscle se contracte naturellement en rapprochant ses 
extrémités vers son ventre. Là il devient plus court et plus 
gros, plus large et plus dur. 

Les fibres, de concert avec les trousseaux charnus, se resser- 
rent en rides ondées qu'on discerne et sur le faisceau, et sur 
la fibre élémentaire, en sorte que le mouvement total du muscle 
paraît n'être que celui des fibres sur elles-mêmes. 

La fibre est pareillement contractile dans le cadavre. Le 
muscle alors coupé s'écarte dans le lieu de la section et ses 
parties séparées laissent des intervalles. 

Cette action appartient à la fibre vivante ; la fibre durcie 
ne l'a plus. 

Les muscles ont leurs attaches plus près du point d'appui 
que n'en est le poids à mouvoir. 

Une grande partie des muscles forment, avec les premiers 
avec lesquels ils s'insèrent, surtout dans les extrémités, des 
angles aigus et petits. 

La moitié de l'effort du muscle en action se perd si on le 
considère comme une corde qui tire un poids opposé vers son 
point d'appui. 

Plusieurs muscles passent par-dessus des articulations qu'ils 
fléchissent toutes un peu. Cette flexion décompose la force qui 
agit sur la partie à mouvoir et l'affaiblit. Agissant presque 
parallèlement à la partie à mouvoir, elle est alors presque 
nulle. 

Il n'y a point de rapport entre le poids du muscle et le poids à 
mouvoir. Expliquer cela par la vitesse d'un fluide, cela est fou. 

La force des muscles antagonistes se balance, ce qui ne 
s'entend pas sans avoir recours à la sensibilité et à la vie. 

L'un ne s'étend pas sans contracter l'autre, et réciproque- 
ment. 

Les muscles qui ont de grands mouvements à produire sont 
enfermés dans des gaines tendineuses que d'autres muscles 
meuvent. 

Les tendons longs qui passent sur des articulations sont 
couchés dans des gouttières lubrifiées. 



326 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Il est rare qu'on puisse évaluer la force d'un muscle seul, 
il en faut considérer plusieurs ensemble qui conspirent. 

Comparer l'action des nerfs à la fureur de l'appétit, de la 
faim, de la soif, des autres passions. Expliquer l'effet de l'objet 
d'une passion, d'une crainte, sur l'entendement. 11 ôte quelque- 
fois autant de force qu'il en donne. 



MOUVEMENTS. 

MOUVEMENTS VOLONTAIRES ET INVOLONTAIRES. 

Expliquons nettement ce qu'il y a de vrai dans cette distinc- 
tion. Le cœur bat, soit que l'animal y consente ou s'y oppose, 
cela est très-vrai. 

J'ai faim, j'ai des aliments à ma portée, j'étends les bras 
pour les prendre parce que je veux les prendre; c'est un mou- 
vement consenti. Mais ce consentement est-il ou n'est-il pas libre? 

Le principe de ce mouvement nous est caché, mais quelle 
qu'en soit la cause, cette cause est mise en action par une im- 
pulsion quelconque intérieure 'ou extérieure à l'animal. 

La différence de l'animal ou de la machine de chair et de 
la machine de fer ou de bois, de l'homme, du chien, de la 
pendule, c'est que dans celle-ci tous les mouvements nécessaires 
ne sont accompagnés ni de conscience ni de volonté, et que 
dans celle-là, également nécessaires, ils sont accompagnés de 
conscience et de volonté. 

Les mouvements volontaires ne le sont pas toujours. J'étends 
involontairement mon bras à l'approche d'un obstacle dont je 
suis menacé; dans une chute, je porte ma main en avant tandis 
que l'autre s'élance involontairement en arrière; je suis alter- 
nativement ou je cesse d'être le maître de mes paupières. 

Le mouvement de l'organe de la génération est sollicité 
quelquefois avec succès, quelquefois inutilement. 

Le mouvement de sollicitation est volontaire, le mouvement 
subséquent de l'organe ne l'est pas. 

Le mouvement de la déglutition est sollicité quelquefois 
sans effet. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 327 

Outre les mouvements appelés volontaires et involontaires, 
il s'en exécute en nous qui ont un caractère particulier, c'est de 
se produire malgré nous. 

J'appellerais donc les premiers : volontaires , les seconds : 
spontanés, et les troisièmes : involontaires naturels; et tous les 
autres : mouvements violents. 

Les muscles, et même en général tous les organes, ont un 
grand nombre de mouvements particuliers, momentanés, dura- 
bles ou fugitifs, prompts ou lents, d'oscillation, de contraction, 
de péristaltisme que nous ne sentons pas, quoiqu'ils soient très- 
sensibles à la vue. 

On les remarque au front, aux cuisses, aux bras, aux jambes, 
mais surtout au scrotum. 

Par un long défaut d'exercice l'âme ou le cerveau perd son 
autorité sur les organes qui lui sont soumis; ils se sont éman- 
cipés, ils refusent d'obéir. 

Celui qui a été longtemps privé de la vue ne saurait 
plus commander à ses paupières ni même à ses yeux; il con- 
tinue d'agir en aveugle lorsqu'il cesse de l'être. L'oculiste 
Daviel 1 était obligé de frapper un aveugle à qui il avait rendu 
la vue pour l'avertir et l'obliger à regarder. 

DU MOUVEMENT ANIMAL. 

Mouvement tonique, permanent, mesure de la force et de la 
santé. 

S'il s'accroît ou décroît plus dans une partie que dans l'autre, 
désordre . 

S'il se soutient ou décroît proportionnellement, harmonie. 

Le mal se jette sur les viscères faibles, comme dans la 
cécité. 

Coupez transversalement une artère, si vous y insérez votre 
doigt vous le sentirez serré. 

Différence du pincer d'une tenaille de bois ou de fer et 
d'une tenaille de chair ou de deux doigts. La tenaille de bois ne 
sent pas, celle de chair sent ; la tenaille de bois ne souffre pas, 
celle de chair souffre; la tenaille de bois n'est pas chatouillée, 

1. Voyez une note sur Daviel dans la Lettre sur les aveugles, 1. 1, p. 333. 



328 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

la tenaille de chair l'est; la tenaille de bois ne se refuse pas à 
sa rupture, la tenaille de chair s'y refuse; la tenaille de bois 
ne sent ni sa force ni sa faiblesse, la tenaille de chair la sent : 
la tenaille de bois, après sa rupture, ne se meut pas, la tenaille 
de chair se meut; la tenaille cle bois, avant sa rupture, n'avait 
aucun mouvement d'elle-même, la tenaille de chair l'avait; la 
tenaille de bois était isolée avant son action et reste isolée 
après avoir serré; la tenaille de chair était en conspiration et 
reste en sympathie avec d'autres organes; la tenaille de bois 
ne s'accroissait ni ne vivait, la tenaille de chair avait son 
accroissement et sa vie, etc.. 

En général il y a dans l'animal et chacune de ses parties, 
vie, sensibilité, irritation. Rien de pareil dans la matière 
brute soit organisée, soit non organisée. 

C'est un caractère tout particulier à l'animal ; point de mou- 
vement qui ne soit accompagné, précédé ou suivi cle peine ou 
de plaisir et qui n'ait pour principe constant un besoin. 

Combien l'oisiveté est contraire à une machine vivante. 

Rechercher l'effet de la vie et de la sensibilité dans la mo- 
lécule animale. Recherche difficile. 

Des membres perclus conservent le sentiment, d'autres 
privés du sentiment conservent le mouvement : le mouvement 
et le sentiment n'ont donc pas le même principe 1 ? 

Animaux sans cerveau, sans moelle épinière, sans nerfs, et 
cependant mouvement produit. 

Deux sortes de mouvements dans une partie animale. 

L'un qui appartient à l'organe comme partie du tout ; 

L'autre qui lui appartient comme organe ou animal parti- 
culier. 

Le premier est un effet de la sensibilité, de l'organisation, 
de la vie. Le second est nerveux ou sympathique et propre à la 
forme et à la fonction particulière de l'organe. 

L'un n'a lieu que par la communication avec le cerveau; 
l'autre après cette communication détruite. 

1. L'explication de ce phénomène a été fournie par la découverte si importante 
de Charles Bell. 11 a démontré, en effet, que les nerfs avaient des fonctions diffé- 
rentes suivant que leurs racines étaient antérieures ou postérieures. Les premiers 
président au mouvement, les seconds au sentiment seul. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 329 

DU MOUVEMENT ET DE LA VIE PROPRE A L'ORGANE. 

A mesure que la ligature se serre, le mouvement, la sensibi- 
lité et la vie diminuent dans un muscle. 

Il vient un instant où cet organe semble rester sans sensi- 
bilité et sans vie. 

Je demande s'il est mort, si l'âme s'en est retirée. 

Une ligature qui intercepte la liaison d'un être corporel et 
d'un être corporel cela s'entend : mais une ligature qui inter- 
cepte la liaison d'un être corporel et d'un être spirituel, il faut 
plus que de la pénétration pour entendre cela. 

On ne saurait dire que ce muscle soit mort. S'il vit, il a 
donc une vie propre et séparée du reste du système. 

S'il vit, il sent; il a donc sa portion de sensibilité qu'il 
garde. 

Et pourquoi accorderait-on à la ligature ce qu'on refuserait 
à l'amputation? 

INSTINCT ANIMAL. 

C'est un enchaînement nécessaire de mouvements consé- 
quents à l'organisation et aux circonstances, en conséquence 
desquels l'animal exécute sans nulle délibération, indépendam- 
ment de toute expérience, une longue suite d'opérations con- 
formes à sa conservation. Si cela ne se pouvait, l'animal ne 
serait pas. 

l'auteur de la nature a assujetti... 

Et qu'importe que ce soit par l'auteur de la nature ou par 
leur organisation? Et qu'importe que cette organisation vienne 
d'un premier architecte, ou de la cause formatrice générale de 
tous les êtres? L'instinct n'en subsistera pas moins. 

L'enfant nouveau-né fait différentes fonctions comme s'il 
avait été appris. 

S'il y avait une âme dans un corps et qu'elle commandât et 
dirigeât ses mouvements, il faudrait qu'elle connût parfaitement 
toute l'anatomie et la physiologie de ce domicile. Hélas ! cette 
pauvre monade est parfaitement ignorante, comme nous le 
voyons dans l'enfant qui naît, et l'animal meurt qu'elle est 
encore bien ignorante. 



330 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Expérience sur le ver. Attendez qu'il sorte et piquez-le. Il 
se détournera, il rentrera dans la terre, craindra de sortir, etc. 



MOUVEMENT INVOLONTAIRE. 

La nature ne conseille pas toujours bien dans le danger. 

Si vous êtes dans une voiture, que les chevaux prennent le 
mors aux dents, et que vous vous voyez emporté vers une 
rivière ou vers un précipice, vous n'aurez rien de plus pressé 
que de vous élancer hors de votre voiture. Mais clans quelle 
direction la nature vous conseillera-t-elle de vous élancer? 
Sera-ce sur la roue de devant qui s'enfuit loin de vous et dont 
vous ne craignez rien? Sera-ce sur la roue de derrière qui 
s'avance sur vous et qui vous menace? Elle vous conseillera de 
vous jeter sur la roue de devant, et c'est précisément le conseil 
opposé qu'il fallait vous donner pour votre salut. 

Vous êtes mû par deux forces : la force de votre élan et la 
force dont votre voiture est emportée, vous ne suivrez la direction 
ni de l'une ni de l'autre; vous irez par la diagonale. 

Si la direction de la force d'élan rase la roue de derrière, 
la diagonale passera nécessairement entre les deux roues et vous 
serez sain et sauf. 

Si la direction de la force d'élan rase la roue de devant, vous 
serez jeté sur cette roue, vous en serez renversé et brisé par 
la roue de derrière. 

Si vous vous élancez au milieu de l'intervalle qui sépare les 
deux roues, ou vous serez atteint de la roue de derrière, ou 
précipité sur la roue de devant, ou vous échapperez à l'une et 
à l'autre. 

L'un de ces trois cas arrivera selon le rapport de la force de 
votre élan à la force dont la voiture est emportée, rapport qui 
détermine la position de la diagonale. 

Ainsi, le seul expédient qui soit sûr, c'est que la direction de 
la force de l'élan fasse tangente à la roue de derrière ; expédient 
qu'on n'a pas même l'intrépidité de choisir lorsqu'on est rassuré 
d'avance par la théorie. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 331 

ORGANES. 

Chaque organe a son poison, son miasme qui l'affecte, 
comme il faut des terres différentes à différentes plantes. 

Il en est des organes ainsi que des autres animaux, on les 
accoutume à tout, on brise leur indocilité. 

ORGANE ENGENDRÉ PAR LE BESOIN. 

J'ai vu un enfant en qui l'orifice de la vulve avait pris à la 
longue l'action d'un sphincter, s'ouvrant et se resserrant pour 
lâcher et retenir l'urine qui descendait clans le vagin à travers 
une crevasse qui était restée au plancher qui sépare ce canal de 
celui de l'urètre, à la suite d'une opération de la taille mala- 
droitement faite. 

ORGANES DES SENS. 

Le polype voit sans yeux. C'est bien un animal, car il saisit 
avec ses pattes et porte sa proie à sa bouche; d'ailleurs sa sub- 
stance n'est pas végétale, c'est de la chair comme les autres 
animaux. 

Je conçois un toucher si exquis qu'il suppléerait aux quatre 
autres sens ; il serait diversement affecté selon les odeurs, la 
saveur, les formes et les couleurs. 

Le polype va à la lumière, se rend à l'endroit où abonde sa 
proie, il sent son voisinage, il évite les obstacles : il est tout 
œil. 

VIE PARTICULIÈRE DES ORGANES. 

L'anguille, la grenouille coupées, le muscle séparé du bœuf 
se meuvent ; les intestins séparés du corps gardent leur mou- 
vement péristaltique. 

On coupe la tête à la vipère, on l'écorche, on l'ouvre, on lui 
arrache le cœur, le poumon, les entrailles; pendant plusieurs 
jours après ce supplice elle se meut, elle s'agite, elle se plie et 
se replie, son mouvement se ralentit ou s'accélère; elle se tour- 
mente quand on la pique comme si elle était entière et vivante. 
Pourquoi dirais-je qu'elle ne vit pas? 



332 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Je suppose que vous ne connussiez point la vipère et que, 
vous la montrant dans cet état mutilé, je vous demandasse ce 
que c'est que cela; vous me répondriez sans hésiter : cela, c'est 
un animal vivant. Que signifie cet aveu, sinon que l'assertion 
contraire est la suite d'un préjugé que vous avez à défendre? 

SYMPATHIE DES ORGANES. 

Chaque organe est un animal ; chaque animal a son caractère 
particulier. Il y a sympathie marquée entre le diaphragme et le 
cerveau. 

Si le diaphragme se crispe violemment, l'homme souffre et 
s'attriste. 

Si l'homme souffre et s'attriste, le diaphragme se crispe vio- 
lemment. 

Le plaisir et la peine sont deux mouvements différents du 
diaphragme. 

Le plaisir peut dégénérer en peine. Ce tissu agité en sens 
contraire, comme il arriverait si l'homme recevait à la fois la 
sensation du ridicule et du pathétique, pourrait tuer l'animal. 
Je connais cet état par expérience. Je vis en rêve une procession; 
deux hommes se jettent à travers cette procession, c'étaient deux 
amis qui s'étaient perdus de vue depuis longtemps; l'un des 
deux revenait de la Chine : celui-ci se mourait entre les bras 
de l'autre; et en même temps que j'étais frappé de ce spectacle 
touchant, j'entendais le maître des cérémonies qui criait : « Que 
cet homme ne mourait-il à la Chine! c'était bien la peine de 
s'en venir de si loin troubler tout l'ordre de ma procession ! » 

Si ces deux mouvements opposés, dont l'un tendait à dilater 
le diaphragme, l'autre à le contracter, eussent été un peu plus 
violents ou un peu plus longs, j'en périssais subitement. 

L'eunuque veut jouir, comme celui qui a la main coupée 
veut prendre avec cette main qu'il n'a plus. 

ORGANES CONSIDÉRÉS COMME ANIMAUX. 

C'est qu'ils ont chacun leur enfance, leur jeunesse, leur âge 
de vigueur, leur vieillesse et leur décrépitude. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 



OD, 



Ces âges varient clans un individu, ils varient dans plusieurs 
individus. 

ORGANES, ANIMAUX PARTICULIERS. 

11 y aura des maladies inexplicables et dans presque toutes 
des phénomènes qu'on ne concevra point, si l'on se refuse à 
l'idée des organes considérés comme des animaux particuliers. 

Toute la langue de la médecine pratique semble avoir été 
faite d'après cette supposition. Le médecin ne l'avoue pas, mais 
il raisonne, mais il parle, mais il ordonne en conséquence. 

Imaginez un faisceau de fibres sensibles et vivantes, arrêtez 
les unes et les appliquez aux autres par deux nœuds formés à 
l'extrémité du faisceau. 

Supposez qu'une portion de ces fibres entre en contraction 
violente tandis que l'autre demeure en repos, et vous aurez 
l'idée de ce que j'appelle la crampe. 

Et quelle est la cause de la contraction d'une partie de ce 
faisceau? Peut-être l'exercice seul de la sensibilité, toutes les 
causes qui font le ver se tortiller, serpenter, rentrer en lui- 
même. Le ver et la fibre diffèrent peu. 

ORGANES COMPARÉS AUX ANIMAUX. 

Chaque organe peut être considéré comme un animal parti- 
culier. Ce qui blesse l'un et l'irrite, réjouit un autre. 

L'urine acre ne fait rien à l'urètre; le sperme indolent, fade 
et doux l'affecte voluptueusement et fortement. 

Le chatouillement léger de la plante des pieds agite la ma- 
chine entière. L'épine douloureuse n'y cause qu'une sensation 
locale. 

La diversité des sensations locales est infinie, on en a trop 
négligé l'étude. 

Les stimulants violents tuent sans presque causer de dou- 
leur; d'autres, moins actifs, ou tuent, ou même, sans tuer, 
causent des douleurs cruelles. 

Les nerfs, après une secousse violente, conservent une trépi- 
dation qui dure quelquefois très-longtemps. Cela est démontré 
par le tremblement universel qui n'est qu'une succession rapide 
et tumultueuse de petites contractions et de petits relâchements. 



334 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Rien qui ressemble davantage aux ondulations de la corde 
vibrante ; rien qui prouve mieux la durée de la sensation et qui 
conduise plus directement au phénomène de la comparaison de 
deux idées dans l'opération de l'entendement, qu'on appelle 
jugement. 

Je trouve, pour ainsi dire, ces animaux isolés. Tels, comme 
les zoophytes, n'ont que le sentiment et la vie. 

D'autres ont le sentiment, la vie et la digestion, comme les 
polypes d'eau douce. 

Depuis la molécule jusqu'à l'homme, il y a une chaîne d'êtres 
qui passent de l'état de stupidité vivante jusqu'à l'état d'ex- 
trême intelligence. 



ORGANES, ANIMAUX SEPARES. 

Point d'organes qu'on ne trouve manquant dans un animal. 

Homme, assemblage d'animaux où chacun garde sa fonction. 

Chaque organe ou animal a son caractère d'abord, puis son 
influence sur les autres. De là la variété de ces symptômes qui 
semblent propres à un seul et étrangers aux autres qui en sont 
pourtant affectés. 

Comment les organes prennent des habitudes? C'est peut- 
être le seul point sur lequel ils sont forcés de se concilier et de 
se mettre en société. Un chacun sacrifie une partie de son bien- 
être au bien-être d'un autre. 

Combien de causes inconnues produisent en nous des habi- 
tudes et forment des retours périodiques ! 

Les organes ont non-seulement des formes, mais au goût et 
à l'odorat des qualités tout à fait différentes, autant différentes 
que les animaux entre eux : par conséquent, une digestion, une 
nourriture et une excrétion particulières. Bref, toutes fonctions 
plus distinctes qu'en différents animaux. 

Preuve des habitudes sourdes, c'est que la fièvre reprend 
quelquefois sans que le principe fébrile subsiste. 

11 se fait un frémissement involontaire dans l'organe qui 
souffre ; cette action lui est propre ; c'est alors qu'il se montre 
un animal distinct du reste. 

Nos vices et nos vertus tiennent de fort près à nos organes. 

L'aveugle qui ne voit pas les formes de l'homme qui souffre ; 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 335 

le sourd qui n'entend pas ses cris; celui qui a la fibre raide et 
racornie, et qui n'a que des sensations obtuses ; celui qui manque 
d'imagination et ne peut se rappeler le spectacle des événements 
passés, ne peuvent être doués ni d'une grande commisération, 
ni d'un goût bien exquis de la bonté et de la beauté, ni d'un 
violent amour de la vérité. 

Il est vrai que quelquefois le vice naturel d'un organe se 
répare par l'exercice plus fréquent d'un autre. Si l'aveugle a 
perdu la sensation des formes et de tous les sentiments qui en 
émanent, il est bien plus sensible aux cris : le son de la voix est 
pour lui ce qu'est la physionomie pour celui qui voit. 

J'ai connu une jeune aveugle qui recevait par l'oreille des 
sensations et des idées qui nous sont inconnues ; elle distinguait 
des voix blondes et des voix brimes 1 . 

Les organes s'accoutument à une lésion qui s'accroît par des 
degrés insensibles; on peut percer les pieds et la main. La dou- 
leur subite aurait tué l'animal. 

Chaque organe a son plaisir et sa douleur particulière, sa 
position, sa construction, sa chair, sa fonction, ses maladies acci- 
dentelles, héréditaires, ses dégoûts, ses appétits, ses remèdes, 
ses sensations, sa volonté, ses mouvements, sa nutrition, ses 
stimulants, son traitement approprié, sa naissance, son déve- 
loppement. 

La même maladie transférée par métastase d'un organe à 
un autre présente des phénomènes et produit des sensations 
plus variées que la même maladie fixée au même lieu dans des 
animaux différents. La goutte brûle, pique, déchire le pied; à la 
main, c'est autre chose; sur les intestins, à l'estomac, aux reins, 
aux poumons, à la tête, aux yeux, aux articulations, autant de 
douleurs différentes. 

DE L'ORGANISATION PROPRE A CHAQUE ESPÈCE, 
OISEAUX DE PROIE. 

Ce sont des espèces de vessies emplumées et ailées. Il y a 
communication entre la poitrine et le ventre. L'air des vésicules 
du poumon pénètre la cavité des os, qu'ils ont vides; ainsi, lors- 
que nous les voyons planer dans les régions les plus hautes de 

1. Voir tome I Y Addition à la Lettre sur les aveugles. 



336 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

l'atmosphère et s'y tenir aussi longtemps, c'est moins l'effet de 
leur longue envergure que de leur conformation qui rend presque 
toutes les parties de leur corps perméables à l'air et susceptibles 
de dilatation. 

L'organisation détermine les fonctions et les besoins ; et quel- 
quefois les besoins refluent sur l'organisation, et cette influence 
peut aller quelquefois jusqu'à produire des organes, toujours 
jusqu'à les transformer 1 . 

Trois petits enfants : pénis très-gros, avec abondance de 
sperme; l'âme toute tournée au coït; stupides, tristes et sau- 
vages, mais salaces à l'excès. 



LE TOUCHER. 

Boerhaave, dans son ouvrage intitulé : Hippocrates impetum 
f ariens 2 , dit de lui-même qu'ayant perdu l'ouïe, il entendait un 
air en posant la main sur l'instrument. 

Une autre impression des nerfs et du cerveau, c'est d'éprou- 
ver des changements par l'impression des corps qui nous 
entourent, de les éprouver dans les organes sur lesquels ces 
impressions sont faites, et d'en conserver le souvenir plus ou 
moins de temps. 

Si l'impression s'est faite sur la peau, la sensation est du 
toucher. 

Aucun lieu sur la peau qui ne soit sensible. 

La peau est un tissu dense, composé d'un grand nombre de 
cellules rapprochées, dont les fibres sont entrelacées et embar- 
rassées les unes dans les autres. Elle est extensible, contractile 
et poreuse. Elle a ses veines et ses artères, avec une grande 
quantité de nerfs qu'on ne saurait suivre jusqu'à leur extrémité. 
11 y a le tissu cellulaire placé entre la peau et les muscles ; la 

1. C'est le développement de cette idée qui a fait l'originalité et le mérite de 
Lamarck. 

2. Ce n'est point du grand Boerhaave qu'il est ici question, mais de Kaau-Boer- 
haave, son neveu. Le titre de l'ouvrage est Impetum faciens dictum Hippocrati per- 
corpus consentiens, philologice et physiologice illustratum , Lugduni Batavo- 
rum, 1745. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 337 

peau s'y confond peu à peu en se relâchant, et c'est en s'enfon- 
çant dans ses intervalles remplis de graisse que sont produites 
les fossettes. 

11 y a peu de parties où les fibres musculaires soient placées 
immédiatement sous la peau, sans en être séparées par la 
graisse. 

Il y a des parties où les fibres tendineuses des muscles s'in- 
sèrent dans la peau, comme à la paume de la main, à la plante 
des pieds. 

L'épiclerme enlevé, la peau est presque sans inégalité; on 
n'y voit que de petits grains fort menus. 

L'extrémité des doigts montre de plus grandes papilles arron- 
dies et placées dans les fossettes de l'épiderme. On a de la peine 
à découvrir les nerfs qui s'y distribuent. Ces papilles sont faites 
de vaisseaux et de nerfs liés ensemble par le tissu cellulaire. 

Elles paraissent longues et en forme de poils aux lèvres; 
macérées, elles sont très-visibles à la langue. 

La peau est couverte d'une enveloppe qui lui est adhérente 
par une infinité de petits vaisseaux et de poils qui la traversent. 

La surface externe de cette enveloppe est cornée, sèche, 
incorruptible, insensible, sans vaisseaux ni nerfs, pleine de 
rugosités d'une direction déterminée et écailleuses : c'est l'épi- 
derme. 

L'épiderme est percé de pores dont les uns laissent passer 
la sueur, les plus petits l'insensible transpiration. 

Le feu et le frottement l'épaississent; il s'attache de nouvelles 
lames à la première et il se forme une callosité. 

On distingue à l'épiderme deux lames dans les nègres. 

La surface interne de l'épiderme est plus pulpeuse, demi- 
fluide et comme muqueuse. 

L'épiderme des Européens se sépare difficilement. Celui des 
nègres d'Afrique plus aisément ; ils l'ont même vraiment mem- 
braneux, solide et séparable. 

11 reçoit les papilles dans ses cavités molles, et c'est ce 
qu'on appelle le corps réticulaire de Malpighi. 

L'épiderme n'est pas percé en forme de crible. 

L'épiderme n'a point de vaisseaux ; il s'use, il se régénère, 
n'est pas sensible. C'est la concrétion d'une humeur qui s'exhale 
de la peau, concrétion percée par les conduits exhalants et inha- 
ix. 22 



338 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

lants dont les orifices sont unis par un gluten qui les environne. 

Sous la peau, glandes sébacées qui la percent par leurs 
conduits excréteurs, et dont l'enduit mou, demi-fluide, qu'elles 
répandent sur l'épiderme le fait reluire. 

Poils naissent du tissu cellulaire, d'un petit bulbe membra- 
neux, vasculaire, sensible. 

Ongles, de la même nature et structure que l'épiderme. 

Les ongles tiennent à l'épiderme. La macération les sépare. 
L'épiderme couvre l'ongle en dehors et en dedans. 

L'ongle est fait de plusieurs feuillets de l'épiderme, dont on 
dit que la mort n'arrête pas l'accroissement 1 . 

LA PEAU. 

C'est l'enveloppe générale du corps; percée d'ouvertures, 
elle y existe, mais rebroussée. 

Sa structure générale est celle des membranes. Elle a dessous 
les artères et les veines, qu'on discerne aux peaux fines et 
blanches. 

Son excrétion prouve des vaisseaux excrétoires. Elle four- 
mille de filets nerveux. 

Elle est musculeuse et irritable. Elle a des papilles chatouil- 
leuses, d'où s'exhale la matière perspirable. 



LE GOUT. 

Le goût est le dernier des organes qui s'éteigne. Il n'est 
donc pas étonnant que les vieillards aiment la table. 

Le siège du goût est dans la langue. Il s'affaiblit en appro- 
chant de l'épiglotte. Une fille qui pour toute langue n'avait 
qu'un tubercule, goûtait. 

La langue a des papilles de deux espèces , des tronquées et 
des frangiformes. 

1. C'est un fait souvent cité, mais s'il est réel, cet allongement dure peu et ne 
serait sans doute pas aussi apparent sans la rétraction des parties charnues voi- 
sines. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 339 

Le palais, le tour de la bouche, le gosier sont encore des 
organes servant au goût. 

Aliments désagréables, nuisibles ; agréables, sains. 



L'ODORAT. 

La partie extérieure de l'organe qui discerne les odeurs est 
le nez. 

Il y a le sinus pituitaire ; il y a la membrane pituitaire et 
ses glandes. 

Le chien a l'odorat très-fin. L'ours blanc sent plus finement 
encore, et le phoque plus finement que l'ours blanc. 

L'odeur sert aussi à discerner les aliments sains et malsains. 

Les animaux qui ont à chercher leur proie au loin ou à dis- 
cerner leur nourriture entre les plantes, ont l'odorat très-fin. 

L'odorat s'opère au moyen d'une membrane pulpeuse, 
molle, vasculaire, papillaire, poreuse, qui tapisse la cavité 
interne des narines. 

Grand nombre de nerfs très-mous et presque nus. 

Mucus fourni par les artères, les défend. Cornets et cavernes 
qui donnent lieu à l'étendue de la membrane odorifère. Sinus, 
coquilles, etc. 

Picotement de la membrane, éternument; larmes descen- 
dant dans le nez délayent le mucus. Sympathie : odeur des mé- 
dicaments, purge. 

Cornets spiraux et nombreux dans les animaux à odorat fin. 

Cornets parallèles et en peigne dans les poissons. 

La morve ne vient point du cerveau; c'est une excrétion 
utile et propre au nez. 



L'OUIE. 



Il faut distinguer dans l'oreille le méat auditif, le tympan, 
le labyrinthe. 



3/jO ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

L'oreille est cartilagineuse et élastique. Elle a ses glandes 
cérumineuses. 

Le son entre par la bouche, les narines, la trompe d'Eus- 
lache. 

L'air ondule. Les rayons sonores se rassemblent dans le 
méat auditif. 

Ils trouvent au fond de ce conduit la membrane concave du 
tympan. 

Cette membrane oscille, son oscillation met en mouvement 
les petits os : le marteau, l'enclume, l'étrier. 

De là ils vont au trou ovale. Le frémissement se continue 
au vestibule, au cochléa 1 , au labyrinthe, d'où leur impression 
passe au cerveau. 

Un grain de poussière dans le canal d'Eustache, on n'en- 
tend pas. 

Les poissons n'ont point cet organe , ils entendent comme 
par un toucher direct. 

Oscillations, pas moins de trente par seconde pour être 
entendues. En une seconde le son parcourt 1,038 pieds 2 de 
Paris. 

La chaleur augmente sa vitesse; en Guinée, 1,098 pieds. 

L'écho suppose entre le corps sonore et l'oreille, une dis- 
tance de 110 pieds; sans quoi le son devient continu en se pres- 
sant, comme le ruban de feu 3 pour l'œil. 

La membrane du tympan fait bouclier en dedans; très- 
tendue, très-susceptible d'oscillations. 

Sympathie des dents avec l'oreille. 

Brûlure de l'oreille produit sons. 

Ouïe difficile à expliquer. C'est l'anatomie comparée qui 
éclaircira cela. 

Les oiseaux et les poissons entendent sans limaçon. Canaux 
demi-circulaires manquent dans l'éléphant. 

Chemin du son : l'oreille externe, le conduit auditif, mem- 
brane du tympan; au moyen des os contigus au vestibule, à 



1 . Limaçon. 

2. Exactement, d'après les mesures modernes, 331 mètres 3, par seconde à la 
température de zéro. 

3. Un charbon incandescent auquel on fait subir un mouvement de rotation.. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 3/jl 

la caisse; la fenêtre ronde et le limaçon. Machine très-compli- 
quée et à laquelle on ne connaît encore rien 1 . 

Son se communique au nerf auditif, par la trompe, par les 
dents, par les os du crâne. 

L'organe de l'ouïe est fait de cartilages élastiques et d'os 
durs. 

Le lièvre pusillanime a cinq tours au limaçon. 

Le son le plus aigu qui puisse être entendu produit 7,520 os- 
cillations dans une seconde. 



LA VUE. 

Cet organe est fait d'humeurs et propre aux réfractions; 
parties tendres qu'il fallait garantir. 

Sourcils, défense extérieure, en dirigeant la sueur sur le côté 
des joues. 

Paupière couvre le glohe et se couche sur la sclérotique ; 
conjonctive ou cornée à laquelle elle s'unit intimement. Pau- 
pières sont très-sensibles. 

Cils qui rejettent le trop de lumière. 

Glandes sébacées de Meibomius le long du bord des pau- 
pières, donnent suif qui enduit les paupières et empêche le 
frottement douloureux. 

La matière des larmes arrose la cornée en entretenant sa 
souplesse, et entraîne les insectes et autres petits corps. Cette 
matière est le produit d'une glande; le surplus passe par les 
points lacrymaux, dans le sac lacrymal et de là dans la narine 
par le conduit du même nom. 

L'orbite, emplacement graisseux de l'œil. 

Nerf optique; expansion de ce nerf. 

Enveloppe générale du globe, sclérotique. C'est la membrane 
interne de la dure-mère séparée du nerf. 

Le périoste de l'œil ; c'est la membrane externe de la dure- 
mère séparée du nerf. 

1. Mais que les travaux modernes ont élucidée d'une façon satisfaisante. 



342 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

La pie-mère tapisse la partie interne de la sclérotique en se 
séparant du nerf. 

La substance médullaire de la partie interne du nerf dé- 
pouillée, continue au cerveau, mais séparée par des cloisons 
cellulaires, se réunit en une papille conique, blanche, aplatie, 
pénètre par les trous du cercle blanc de la choroïde, s'épanouit 
et forme la rétine, membrane la plus interne de l'œil. 

La sclérotique est percée à sa partie antérieure d'un trou 
orbiculaire. 

Autour de ce trou est attachée une partie plus convexe, 
transparente, formée de plusieurs lames, sensible, presque cir- 
culaire. C'est la cornée, passage de la lumière au fond de l'œil. 

La conjonctive s'éloigne des paupières à la partie antérieure 
la plus plane de la sclérotique et devient la cornée. 

La conjonctive est unie avec la sclérotique. 

La choroïde commence par un cercle blanc percé de plu- 
sieurs trous et terminant la substance du nerf optique à l'en- 
droit où la rétine et son artère centrale l'abandonnent. Deve- 
nant de là de plus en plus concentrique, elle s'épanouit entre la 
sclérotique, et parvenue à l'origine de la cornée transparente, 
elle s'unit exactement avec la sclérotique. 

Cette membrane, dont l'épanouissement tendait à faire une 
sphère , s'étend autour de la cornée , forme un cercle qu'on 
appelle pupille. 

La partie antérieure de cet anneau se nomme iris. 

La partie postérieure couverte de noir se nomme uvée. 

Les humeurs soutiennent ces tuniques. 

L'humeur vitrée touche à la rétine. 

En devant du corps vitré et derrière l'uvée, le cristallin. 

L'humeur aqueuse occupe l'espace triangulaire curviligne, 
entre l'uvée et le cristallin. 

Chemin des rayons de la lumière dans l'œil. Traversent la 
cornée, se réfractent; passent dans l'humeur aqueuse, conver- 
gent, mais un peu moins; deviennent presque parallèles; tom- 
bent sur le cristallin; convergent beaucoup; au sortir du cris- 
tallin continuent de converger dans l'humeur vitrée moins que 
dans le cristallin, mais plus qu'avant d'y entrer; puis atteignent 
la rétine où l'image se peint, mais renversée, parce que les 
rayons des extrémités de l'objet se sont croisés. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 343 

Le cristallin est mobile en avant et en arrière. En se portant 
en avant, il corrige les rayons trop divergents. En arrière, il 
corrige les rayons trop convergents. 

Le point de vision distincte des myopes, ou yeux denses et 
convexes, est entre un et sept pouces de distance de l'œil. Celui 
des presbytes est entre quinze et trente pouces. 

Mesure de la grandeur : objet au sommet d'un angle dont 
la cornée est la base. 



EXAMEN EXPERIMENTAL DE LA MANIERE DONT SE FAIT 
LA SENSATION DE L'OEIL SUR UN ARBRE. 

Le champ de l'œil en embrasse une partie. Si l'œil ne réitère 
pas l'expérience, il ne connaîtra pas l'arbre. 

Si la partie embrassée dans la première expérience par le 
champ de l'œil ne se lie pas à la première, en sorte qu'une 
partie de ce qu'on a vu se joigne à une partie de ce qu'on voit, 
on aura beau multiplier les expériences, on aura parcouru tout 
l'arbre, mais les expériences ne se liant point les unes aux 
autres, on n'aura point la notion précise d'un arbre. 

Pour avoir cette notion exacte et des parties et de l'ensemble, 
il faut que l'imagination peigne le tout dans l'entendement et 
que j'en éprouve la sensation, comme si l'arbre était présent; 
et si l'on examine bien ce qui se passe dans l'entendement 
lorsqu'on veut apercevoir l'arbre en entier, l'on procède au 
dedans de soi comme on a procédé au dehors : par champs plus 
ou moins étendus qui empiètent successivement les uns sur les 
autres, et qu'on parcourt avec une extrême rapidité, une rapi- 
dité si grande qu'on se persuade qu'on voit en dedans tout 
l'arbre à la fois, comme on se persuade qu'on l'a vu tout entier 
à la fois hors de soi, ce qui n'est vrai ni dans l'un ni dans 
l'autre cas. 

Il faut commencer par ceci : voir un objet et y attacher un 
son, le son arbre; puis dire, entendre le mot arbre. 

Voir un objet, en embrasser un champ, celui de l'œil, et 
procéder de l'extrémité des racines, de champ en champ, jus- 
qu'au sommet, attachant à chaque partie qui offre des formes 
très-distinctes les mots filaments, racines, tronc, écorce, bran- 



Zhh ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

ches, pédicules, feuilles, nervures, fleurs et fruits ; puis le mot 
arbre qui comprend le tout. Puis le même mot répété. 

Il semble que nous passions nos jours par de petits jours et 
par de petites nuits. 

Premièrement, il fait nuit toutes les fois que nous fermons 
nos paupières; et combien cela ne nous arrive-t-il pas? 

Si nous ne nous apercevons pas de toutes ces petites nuits, 
c'est que nous n'y faisons pas attention, car lorsque nous y fai- 
sons attention nous nous en apercevons. 

Ou bien, c'est que l'impression de la lumière reçue dure en 
nous plus que la durée du clignotement, et qu'il n'y a point de 
cessation de lumière ; c'est ici comme au ruban de feu formé par 
la pointe du charbon ardent. 

Autre phénomène : nous ne pouvons penser, voir, entendre, 
goûter, flairer, être au toucher en même temps; nous ne pou- 
vons être qu'à une chose à la fois. Nous cessons de voir quand 
nous écoutons, et ainsi des autres sensations. Nous croyons le 
contraire, mais l'expérience nous désabuse bientôt. 

Toutes sortes d'impressions se font, mais nous ne sommes 
jamais qu'à une. 

Notre âme est au milieu de ces sensations comme un convive 
aune table tumultueuse qui cause avec son voisin; il n'entend 
pas les autres. 

Mais comment se fait-il que nous traversions Paris à tra- 
vers toutes sortes d'embarras, profondément occupés d'une idée, 
par conséquent parfaitement distraits sur tout ce qui se ren- 
contre, se passe, nous touche, s'oppose à nous, nous environne, 
sans accident, sans nous tuer, sans blesser les autres? Com- 
ment même se fait-il que clans les choses de pure habitude et 
de pure sensation nous fassions les choses d'autant mieux que 
nous y pensons moins? Nous montons parfaitement bien notre 
escalier pendant la nuit, si nous n'y pensons pas ; nous com- 
mençons à tâtonner quand nous y pensons. Le jour, l'esprit 
occupé, nous le montons, nous le descendons comme s'il faisait 
nuit. 

Il y a plus : il fait nuit en plein midi dans les rues pour 
celui qui pense profondément, et nuit profonde. 

L'œil nous mène. Nous sommes l'aveugle, l'œil est le chien 
qui nous conduit, et si l'œil n'était pas réellement un animal se 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 3^5 

prêtant à la diversité des sensations, comment nous condui- 
rait-il? Car ce n'est pas ici une affaire d'habitude. Les obstacles 
qu'il évite sont à chaque instant tout nouveaux pour lui. L'œil 
voit; l'œil vit; l'œil sent; l'œil conduit de lui-même ; l'œil évite 
les obstacles; l'œil nous mène et nous mène sûrement; l'œil ne 
se trompe que sur les choses qu'il ne voit pas; l'œil est frappé 
subitement et il arrête; l'œil accélère, retarde, détourne, veille 
à sa conservation propre et à celle du reste de l'équipage. Que 
fait de plus et de mieux un cocher sur son siège? 

C'est que l'œil est un animal dans un animal, exerçant très- 
bien ses fonctions tout seul. Idées auxquelles on peut donner 
toute la vraisemblance imaginable. 

Combien cet organe serait trompeur si son jugement n'était 
sans cesse rectifié par le toucher. 

L'œil s'obscurcit dans la peur et dans la tristesse; s'allume 
dans la colère ; brille dans l'amour ; dans l'amour, il est humide; 
sec dans la colère et quelquefois sanglant. 

L'œil est récréé ou blessé? Je ne crois pas cela. Le plaisir et 
la douleur sont ailleurs. Cependant l'œil change de formes selon 
l'objet; mais on n'a pas de plaisir à l'œil. Observation que je 
crois vraie' et neuve. 

La forme de l'œil est variable, il s'aplatit ou se sphérise 
selon la distance des objets à voir. 

Ceux qui voient la nuit s'éclairent eux-mêmes ; ils ont les 
yeux phosphoriques. 

Un M. Kleckenberg, commis au bureau de Hollande, ne sau- 
rait distinguer le vert du rouge 1 . 

Le fils d'un écrivain d'Amsterdam ne distingue aucune demi- 
teinte. 

Combien d'expériences à faire sur ces deux individus singu- 
liers ! 

Si dans Y amaurosis un œil est privé de la vision et qu'on 
ferme le bon, la prunelle est immobile. Si l'on rend la lumière 
à celui-ci, la prunelle malade se meut et se contracte. Sym- 
pathie 2 . 



1. Cas de daltonisme. 

2. 11 y a autre chose que de la sympathie; il y a le chiasma ou croisement des 
nerfs optiques. 



3/i6 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

La sympathie ne suppose pas toujours connexion; il suffit 
d'une habitude. 

Les couleuvres n'ont point d'oeil 1 . 

L'œil ne souffre point l'huile. 

Artères de Ridley gonflées montrant des mouches qui 
volent 2 . 



SENS INTERNES. 



ENTENDEMENT. 



Ce que nous connaissons le moins, c'est nous. L'objet, l'im- 
pression, la représentation, l'attention. 

Dans l'insomnie, il y a représentation involontaire d'un ou 
de plusieurs objets. 

L'imagination, faculté de revoir les choses absentes. 

Mémoire varie avec l'âge. Le cerveau s'endurcit et la 
mémoire s'efface. 

On vit sans aucune sensation. Exemple d'un vieillard qui 
n'éprouvait ni la faim, ni la soif. 

Musicien qui reste musicien après la perte de la mémoire 
des notes. 

La mémoire est des signes, l'imagination des objets. La 
mémoire fait les érudits, l'imagination les poètes. 

VESTIGES. — ORDRE DES VESTIGES. 

Ceux qui sont sans yeux voient par le toucher. Un toucher 
exquis suppléerait à tous les sens. 

Pour expliquer l'oubli, voyons ce qui se passe en nous. 
Nous faisons effort pour nous rappeler les syllabes du son, si 
c'est un mot ; les caractères de la chose, si l'objet est physique ; 
la physionomie, les fonctions, si c'est une personne. 



1. Diderot paraît avoir assez mal connu les couleuvres, qui ont des yeux et ne 
tètent pas les vaches. 

2. Les mouches volantes sont produites par différentes causes. Celle qui est 
indiquée ici en est une. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 3/J 

Les signes servent beaucoup à la mémoire. Un enfant de dix 
ans élevé parmi les ours resta sans mémoire 1 . 

L'organisation et la vie, voilà l'âme; encore l'organisation 
est-elle si variable!... 

La femme qui continue son discours interrompu par une 
attaque de catalepsie. 

On ne pense pas toujours. On ne pense pas dans le sommeil 
profond. 

On ne voit nettement qu'un objet à la fois. 

Le jugement distingue les idées, le génie les rapproche. 

Le délire ou le sang violemment porté à la tête; la stupi- 
dité, le sang porté à la tête trop faiblement. 

La volonté, la liberté, la douleur qui garde l'homme, le 
plaisir qui le perd, le désir qui le tourmente, l'aversion, la 
crainte, la cruauté, la terreur, le courage, le sommeil, le rêve, 
l'ennui. 

Il y a des causes qui agissent sur nous intérieurement 
comme extérieurement. 

Mouvements involontaires des organes. Maladies, plaisirs, 
peines, etc. 

Organes s'agitant d'eux-mêmes pendant la nuit. 

La mémoire, l'imagination, les impressions passées, mais 
accompagnées de plaisir, d'effroi, de douleur, etc. 

Les yeux fermés nous réveillent une longue succession de 
couleurs; les oreilles une longue succession de sons. 

Ce réveil peut se faire de soi-même par le seul mouvement 
de l'organe qui se dispose spontanément comme s'il était affecté 
par la présence de l'objet. 

S'il y a quelque ordre dans ce réveil des sensations, le rêve 
ressemble à la veille, si l'on dort. Il y a mémoire fidèle si l'on 
veille. 

Ainsi la mémoire n'est donc qu'un enchaînement fidèle de 
sensations qui se réveillent successivement comme elles ont été 
reçues. Propriété de l'organe. 



1. C'est l'enfant trouvé en 1694 dans les forêts de la Lithuanie et dont Bernard 
Connor, alors premier médecin de Jean Sobieski, roi de Pologne, raconte l'histoire 
dans son Evangelium mechci, p. 133, 134, 135. La Mettrie a détaillé le fait dans 
VHisloire naturelle de l'âme. 



348 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Ainsi l'imagination n'est donc qu'un enchaînement fidèle de 

sensations qui se réveillent dans l'organe. 

Mémoire des sons j 

Mémoire des goûts , xAi . . . 

,,,.,, / ou plutôt imagination. 

Mémoire des odeurs ( 

Mémoire du toucher ] 

Mémoire n'est que des mots presque sans images. 

La mémoire agite moins et l'orateur et l'auditeur que l'ima- 
gination. 

On a la mémoire et l'imagination plus durables et plus 
fidèles des choses qui nous ont affectés fortement que des 
autres. 

Les hommes sans imagination sont durs. Ils sont aveugles 
de l'âme comme les aveugles de corps. 

On rendrait un enfant imbécile en lui montrant perpétuel- 
lement des objets nouveaux; il aurait tout vu et rien retenu. 

On détruit la mémoire en ceux qui en ont en rompant le fil 
entre les sensations par des sensations décousues. 

Présence du bien réjouit. 

Désir du bien donne de l'amour. 

L'attente du bien produit l'espérance. 

La présence du mal donne de la tristesse, de la terreur, etc. 

La suite du mal, de la haine. 

L'attente du mal, de la crainte. 

La crainte est du mal à venir ; la terreur, du mal présent. 

Suite des effets des passions qui s'enchaînent et se suivent 
dans le corps dont l'origine est dans la présence de l'objet, ou 
la mémoire du mot ou l'imagination. Premier choc, le reste 
suit. 

La sensibilité des nerfs rend les artères plus irritables. 

Sympathie des organes vient des anastomoses des artères 
et veines qui poussent le sang de l'une dans l'autre partie. 

Similitude d'organisation ; matrice et mamelle. 

Continuation des membranes ; pierre dans la vessie donne 
des démangeaisons au gland. 

Communication et anastomoses des nerfs. 

Le corps produirait tout ce qu'il produit sans âme; cela 
n'est pas infiniment difficile à démontrer. L'action supposée 
d'une âme l'est davantage. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 3^9 

La sensibilité du tout détruite par interposition de matière 
sensible hétérogène. 

La mobilité rend la sensibilité plus forte ou plus sentie. 
Immobilité la détruit clans le tout. 

DE L'ORIGINE OU SENSORIUM COMMUNE. 

On se trouble par le tournoiement, par l'éblouissement, par 
le spectacle des grandes profondeurs ou hauteurs. Alors le tout 
est affecté en même temps par une cause commune ou par la 
violence d'une cause particulière. 

SENS EN GÉNÉRAL. 

Tout ce qui peut affecter les sens doit plaire ou déplaire, 
selon la force ou la nature de l'impulsion. 

Ainsi il y aura des couleurs qui récréeront ou blesseront 
l'œil. 

Des sons qui amuseront ou blesseront l'oreille. 

Des saveurs qui répugneront ou inviteront le palais. 

Des formes et des mouvements qui agréeront ou non au 
toucher. 

Pour les formes, je ne crois pas qu'il puisse y en avoir 
d'agréables ou de désagréables à l'œil que celles qui le fatigue- 
ront, comme de petits plis, les irrégularités, les bizarreries, le 
défaut de symétrie, tout ce qui rompt l'enchaînement naturel 
ou la loi d'unité. L'ensemble du vase et du piédestal, difficile 
à trouver. Celles qui appliquent trop l'organe. 

Nerfs pour le toucher. 

Papilles pour le goût. 

Membranes pour l'odorat. 

Corps durs et creux pour le son. 

Humeurs pour l'œil. 

Si la sensation était aussi forte dans l'absence que dans la 
présence de l'objet, on verrait, on toucherait, on sentirait tou- 
jours, on serait fou. 

(Parler ici des passions, des apparitions, des revenants, de 
l'immortalité de l'âme, etc.) 

Lorsque nous avons les yeux ouverts et l'esprit distrait, 



350 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

nos sens n'en sont pas moins frappés par les objets ainsi qu'à 
l'ordinaire, mais l'âme occupée n'en reçoit pas moins l'image 
et ne s'en souvient jamais : c'est pour elle comme si rien 
n'avait frappé la vue. (Je ne crois pas cela.) 

Il y a une chose à remarquer dans nos sens; c'est que nous 
les exerçons comme la nature nous les a donnés et que les 
circonstances et le besoin l'exigent, mais nous ne les perfec- 
tionnons pas. Nous ne nous apprenons pas à voir, à flairer, 
à sentir, à écouter, à moins que notre profession ne nous y force. 

Tout ce qui appartient à une classe nombreuse d'hommes 
appartient à tous à de très-petites différences près. Tel qui n'a 
jamais appris de musique entendrait comme le musicien; tel 
qui ne voit pas comme le sauvage verrait comme lui, si son 
œil était exercé. 

Un mot sur les formes vagues et indécises pour l'œil. Par 
exemple, je ne vois en mer qu'un point nébuleux qui ne me 
dit rien, mais ce point nébuleux est un vaisseau pour celui qui 
l'a souvent observé et peut être un vaisseau très-distinct. 

Gomment cela s'est-il fait? D'abord ce n'était pour le sauvage 
comme pour moi qu'un point nébuleux; mais ce point nébuleux, 
à force d'être devenu pour le sauvage le signe caractéristique 
d'un vaisseau, est réellement devenu un vaisseau qu'il voit dans 
son imagination très-distinctement. C'est toujours un point 
nébuleux, mais qui réveille l'image d'un vaisseau. Ce point est 
comme un mot, le mot arbre qui n'est qu'un son, mais qui me 
rappelle un arbre, que je vois. 

Faim et soif. Estomac, organe de la faim; l'estomac, avec 
l'œsophage, de la soif. 

SENSATIONS. 

Leur variété s'explique, ce me semble, fort simplement par 
la variété des manières dont un même organe peut être affecté. 

L'évaporation de la tubéreuse n'étant pas la même que 
celle de la rose, l'organe en doit être diversement affecté et la 
sensation diverse. 

L'évaporation de la rose en bouton n'étant pas la même que 
celle de la rose épanouie ou fanée, autant d'impressions diffé- 
rentes, autant de sensations diverses. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 351 

Il en est de même du froid et du chaud dans tous leurs 
degrés. 

Ce qui serait très-extraordinaire, vu les variétés des organes 
et des corpuscules agissants, c'est que les sensations fussent 
peu variées. 

SON. 

Pourquoi l'air sonore n'ébranle-t-il pas la lumière d'une 
bougie, lui qui ébranle une autre corde 1 ? 

RÉPONSE A L'OBJECTION QUE LA CONTINUITÉ DE LA SENSATION 
DEVRAIT SOUTENIR LA CONTINUITÉ DU JUGEMENT, COMME 
DANS L'OEIL, VOIR TOUJOURS L'OBJET RENVERSÉ. 

Si Ton touche une boule avec deux doigts croisés, on en 
sent deux; mais continuez l'expérience, et bientôt vous n'en 
sentirez plus qu'une. 

Chaque sens a son nerf et sa fonction. 

Quelle que soit la fonction de l'organe, ou de l'origine ou 
du principe de tous les nerfs réunis, en quelque lieu qu'on le 
place, il a certainement sa fonction particulière. Quelle est-elle? 

LA PENSÉE. 

La pensée est volontaire et involontaire, je veux penser à 
telle chose et j'y pense. Je continue d'y penser sans le vouloir, 
et je continuerais dans la distraction et la lassitude. 



PASSIONS. 



VOLONTÉ, LIBERTÉ. 



La volonté n'est pas moins mécanique que l'entendement. 
Un acte de la volonté sans cause est une chimère. 

On a dit que rien ne se fait par saut dans la nature 2 . L'ani- 
mal, l'homme, tout être est soumis à cette loi générale. 

1. Il s'agit ici du son rendu par une corde d'instrument suspendu dans le 
voisinage d'un autre instrument dont on joue. 

2. Natura non facit saitum. (Linné.) 



oj2 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 



On dit que le désir naît de la volonté, c'est le contraire, 
c'est du désir que naît la volonté. Le désir est fils de l'organi- 
sation. Le bonheur et le malheur fils du bien-être et du mal- 
être. On veut être heureux. 

Il n'y a qu'une passion, celle d'être heureux. Elle prend 
différents noms, selon les objets ; elle est vice et vertu, selon 
sa violence, ses moyens et ses effets. 

DE LA SUCCESSION DES PASSIONS DIVERSES 
DANS LA MÊME PASSION. 

L'amant colère n'aime plus; l'amant jaloux n'aime plus; 
l'amant fatigué n'aime plus; l'amant qui souffre n'aime plus; 
cependant il aime toujours. Même passion, même objet, diffé- 
rents mouvements. 

Si l'une de ces passions qui se succèdent vient à durer, 
l'amour est éteint. 

L'amour est plus facile à expliquer que la faim, car le fruit 
n'éprouve pas le désir d'être mangé. 

Toute passion commence diversement, mais il n'y en a 
aucune qui ne puisse finir par le délire ou le trouble d'un 
organe qui met en mouvement tous les autres; l'œil s'obscurcit, 
l'oreille tinte, etc. La passion varie, le délire est le même. Le 
délire de l'amour le même que le délire de la colère. Personne 
n'a parlé de cette identité du délire, il montre cependant bien 
qu'il y a beaucoup d'objets de passions, mais peu de passions 
ou peu d'organes de passions. 

Rien ne montre tant la conspiration des organes que ce qui 
arrive dans la passion, telle que l'amour, ou la colère, ou l'admi- 
ration. 

Je ne cloute point que chaque passion n'ait une espèce de 
pouls qui lui soit propre, ainsi que chaque organe ou maladie. 

Dans les accès de passions violentes les parties se rappro- 
chent, se raccourcissent, deviennent denses comme la pierre. 
Pour peu que cet état ait duré, il est suivi d'une grande lassitude. 

Je crois que les illusions de l'amour viennent de l'arbitraire 
des formes qui constituent la beauté. Plus les idées de beauté 
sont déterminées, moins ces illusions sont fortes. Un peintre y 
est moins sujet que nous. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 353 

Association fausse et capricieuse de l'idée du plaisir avec 
l'idée de beauté. Je suis si heureux entre les bras de cette 
femme ! donc elle est belle, donc il faut avoir l'œil comme elle 
l'a, la bouche comme elle l'a pour me rendre aussi heureux; 
sophisme du plaisir. 

Nous raisonnons de ses défauts comme de ceux d'un grand 
homme; s'il n'était pas jaloux, fou, vain, capricieux, il ne serait 
pas ce génie 1 . 

Il s'établit une nécessité de cause et d'effet, et cette néces- 
sité une fois présupposée, les défauts essentiels à la production 
du bel effet cessent d'être des défauts. 

Le fumier perd sa qualité dégoûtante considéré comme le 
principe de la fécondité de la terre. 

Les violents accès des passions peuvent dépraver les liqueurs. 
Témoin cet homme dont il est parlé dans les Mélanges des 
curieux de la Nature, année 1706, qui, dans le transport de la 
colère, se mordit lui-même et devint enragé 2 . 

Il y a les peines et les plaisirs de réminiscence ; les passions 
de réminiscence. 

Les passions de réminiscence ont quelquefois produit à de 
longs intervalles des effets, inspiré des projets, entraîné à des 
procédés qu'elles n'avaient point occasionnés au moment où 
elles avaient été excitées. Ce qui porterait à croire que la 
mémoire d'une injure a plus d'effet que l'injure, et que le res- 
sentiment est plus dangereux que la colère. 

L'injure s'aggrave par la mémoire au delà de son effet au 
moment où on l'éprouve ; on se persuade qu'on ne s'est pas 
assez fâché et l'on se fâche trop. 

Pourquoi sommes-nous plus susceptibles de douleur que de 
plaisir ou plus sensibles à la douleur? C'est que la douleur agite 
les brins du faisceau d'une manière violente et destructive, et 
que le plaisir au contraire ne les tiraille pas jusqu'à les blesser, 
ou que, quand cela arrive, le plaisir se change en douleur. 

L'un et l'autre. 

De la sensation actuelle. — De la pensée. — De la mémoire. 

1. Voltaire. 

2. Il y a encore là, certainement, une observation incomplète et par conséquent 
fausse. 

ix. 23 



35!i ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

— De l'agitation spontanée. — Des organes et de la cessation 
de la peine. 

DES IDÉES DES PASSIONS ET DES MAUX PHYSIQUES. 

Quelle idée peut-on avoir d'une douleur qu'on n'a point 
éprouvée ? 

Quelle idée reste-t-il d'une douleur quand elle est passée ? 

Quelle idée l'homme tranquille a-t-il de la colère, le vieillard 
de l'amour? 

Goutte, néphrétique, douleur, fièvre, amour, que désignent 
ces mots ? 

Ils sont quelquefois accompagnés d'un mouvement sympa- 
thique des organes. Comment s'excite ce mouvement? Par la 
force de l'imagination qui nous rend la présence de l'objet. 

Celui qui souffre de la poitrine, en parlant me rend poitri- 
naire; ce viscère s'embarrasse chez moi comme chez lui. 

Il y a je ne sais quelle singerie dans les organes, ou cette 
singerie leur est ordonnée par l'imagination. Cela peut jeter 
quelque lumière sur les émotions populaires et autres maladies 
épidémiques. 

Il y a des personnes dans lesquelles le signe réveille la sen- 
sation aussi puissamment que la chose. Il y avait un homme 
qu'on aurait fait sauter par la fenêtre et peut-être fait mourir 
par le seul signe du chatouillement. Je ne sais si ce signe 
réveillait en lui la sensation même du chatouillement, ou si ce 
n'était que la menace d'une chose qu'il craignait à l'excès. 

CORRESPONDANCE DES IDÉES AVEC LE MOUVEMENT 
DES ORGANES. 

La fureur enflamme les yeux, serre les poings et les dents 
et arrondit les paupières. 

La fierté relève la tête, la gravité l'affermit. 

Cette correspondance se remarque clans l'homme et dans 
les animaux. C'est le fond des études de l'imitateur de Nature. 

Chaque passion a son action propre. Cette action s'exécute 
par des mouvements du corps. 

Entre les parties du corps il y a des sympathies organiques. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 355 

De la liaison des passions avec des organes naissent les voix 
ou les cris. Si la douleur pique l'intestin d'un enfant chinois 
ou européen , c'est le même instrument, la même corde, le 
même harpeur, pourquoi le son ou le cri différer ait-il ? Les 
interjections sont les mêmes dans toutes les langues. 

C'est ainsi que tel son se lie nécessairement avec telle 
sensation. 

C'est de cette correspondance qu'il faut déduire les yeux 
tendres de l'amant passionné, et l'érection, peut-être l'accrois- 
sement de force dans tous les instants de passion, dans la 
frayeur, dans la fièvre, etc. 

Pourquoi recourir à un petit harpeur 1 , inintelligible, qui 
n'est pas même atomique, qui n'a point d'organes, qui n'est 
pas dans le lieu, qui est essentiellement hétérogène avec 
l'instrument, qui n'a aucune sorte de toucher et qui pince des 
cordes ? 

La bonne musique est bien voisine de la langue primitive. 



SENSATIONS. 

La sensation et la volition qui la suit sont corporelles; ce 
sont deux fonctions du cerveau. La volition précède l'action des 
fibres musculaires. 

Sensation : une manière d'être de l'âme qui en a la conscience 
et qui s'est produite en elle-même par ses propres opérations 
ou par un changement quelconque excité dans le système 
nerveux. 

Comment dans les narines, qui ne sont que la même peau 
extérieure clu nez repliée, la sensation est-elle si diverse? A 
l'anus? au vagin? 

Point de mélodie sans la durée de la sensation des sons qui 
se succèdent quelquefois si rapidement. 

Si les sensations extérieures ou qui me viennent du dehors 
et les sensations intérieures ou qui émanent de moi m'étaient 

4. L'àme. 



356 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

aussi intimes, tout serait moi et je serais tout. Je tuerais avec 
aussi peu de scrupule que je m'arrache une épine du pied ou 
que je me coupe un cor qui me fait souffrir, mais heureusement 
le mal d'autrui n'est que songe, et il y a une grande différence 
entre la douleur que je vois et la douleur que je sens. 

Toutes les fois que la sensation est violente ou que l'impres- 
sion d'un objet est extrême et que nous sommes tout à cet 
objet, nous sentons, nous ne pensons pas. 

C'est ainsi que nous sommes dans l'admiration, dans la ten- 
dresse, dans la colère, dans l'effroi, dans la douleur, dans le plai- 
sir. Ni jugement, ni raisonnement quand la sensation est unique. 

Les animaux dans lesquels un sens prédomine sentent for- 
tement, raisonnent peu. 

Les grandes passions sont muettes; elles ne trouvent pas 
même d'expressions pour se rendre. 

Est-ce qu'on pense quand on éjacule? Est-ce qu'on pense 
quand on est vivement chatouillé? 

Est-ce qu'on pense quand on est vivement affecté par la 
poésie, la musique ou la peinture ? 

Est-ce qu'on pense quand on voit son enfant en péril? 

Est-ce qu'on pense au milieu d'un combat? 

Combien de circonstances où si l'on vous demandait pour- 
quoi n'avez-vous pas fait, pourquoi n'avez-vous pas dit cela? 
vous répondriez : c'est que je n'y étais plus. 

Les affections violentes secouent l'origine du faisceau, mais 
chaque brin oscille séparément. 

Effet réciproque de la sensation sur les objets et des objets 
sur la sensation : je suis heureux, tout ce qui m'entoure s'em- 
bellit. Je souffre, tout ce qui m'entoure s'obscurcit. Mais ce 
phénomène n'a lieu que dans les plaisirs ou dans les peines 
modérées. 

L'impression naît ou du dedans ou du dehors. Selon l'organe 
affecté l'impression est ou goût, ou odorat, ou vision, ou son, 
ou toucher ; l'affection est plus ou moins forte, plus ou moins 
durable. 

De là, variété des peines et des plaisirs. 

De là, ce qui est peine dans un instant devient plaisir dans 
un autre. 

De là, ce qui est plaisir pour moi est peine pour vous. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 357 

De là, jugements divers d'un spectacle, d'un récit, d'un 
poëme, d'un discours, d'une histoire, d'un roman, d'un tableau, 
d'une action. 

Il y a des exemples d'hommes qui ne voient que les formes 
des objets sans discerner les couleurs. 

La couleur blanche et la couleur noire, sont entre les sensa- 
tions de la vue les moins variables. 

Rapport de la sensation avec le discours : le myope parle 
lentement. 

Il n'y a point de sensations sans durée. Il n'y a point de 
sensations simples. Une seule sensation est un tableau varié. 
Une seule sensation produit un grand nombre de mots. 

EFFET BIZARRE. 

M me la duchesse de Portland, actuellement vivante, perd la 
vue de la moitié des objets pendant un intervalle assez consi- 
dérable, par toute sensation douloureuse et violente. 

La torpeur est généralement de l'étonnement. Peut-être 
cette torpeur n'est-elle que l'effet de la tension subite et uni- 
forme de tout le système nerveux; 

Peu à peu cette tension se relâche, et la fin de la relaxation 
est suivie d'un tremblement de tous les membres. 

Quelquefois l'étonnement extrême commence et se manifeste 
par ce tremblement ; ce qui peut également provenir ou de ce 
que la tension du système n'est pas assez forte et laisse aux 
fibres un mouvement d'oscillation, ou de ce qu'elle est portée 
au-delà de la torpeur et que tout semble toucher au point de 
rupture. 

La colère rouge et la colère pâle. Si la constriction com- 
mence à l'extrémité des vaisseaux et s'étend vers le cœur et 
les poumons, la colère est pâle. Si au contraire la constriction 
commence à l'origine des gros vaisseaux, la colère est rouge. 

Les sensations réveillées ont le caractère des sensations 
produites; elles ont de la durée comme celles-ci et sont égale- 
ment composées. 

On juge; voilà le fait. Comment le jugement se fait-il? 
Voilà le phénomène à expliquer. 

Et peut-être ce phénomène paraît-il au premier coup d'œil 



358 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

aux ignorants beaucoup plus facile, aux hommes instruits 
beaucoup plus difficile qu'il ne l'est. 

Par la raison seule que toute sensation est composée, elle 
suppose jugement ou affirmation cle plusieurs qualités éprouvées 
à la fois. 

Par la raison qu'elles sont durables, il y a coexistence de 
sensations. L'animal sent cette coexistence. Or, sentir deux 
êtres coexistants, c'est juger. Voilà le jugement formé; la voix 
l'articule : l'homme dit mur blanc, et voilà le jugement pro- 
noncé. 

Ce qui obscurcit une chose très-claire, c'est le penchant 
presque inné à supposer un être inutile, juge des sensations 
coexistantes, tandis qu'il ne faut que le seul être sensible qui 
les éprouve et les énonce. 

Mais la chose devient encore plus aisée à concevoir si j'ai la 
présence des objets. 

Voilà un mur, et je dis mur, et tandis que je prononce ce 
mot je le vois blanc, et j'ajoute blanc. 

Or, ce qui se fait dans la présence des objets s'exécute de 
la même manière dans leur absence, lorsque l'imagination les 
supplée. 

La force des sensations s'apprécie par la nature de l'ébran- 
lement des fibres nerveuses dont les organes sont tissus. 

La durée des sensations est prouvée par l'éblouissement des 
yeux frappés par l'éclair. Par les résonnances accidentelles 
dans l'organe de l'ouïe. Par la durée du plaisir et de la peine. 

ACTIONS INTELLECTUELLES REPRISES ET SUSPENDUES. 

Je ne sais si j'ai fait mention de celui qui reçoit dans la 
tempe le coup du bras du levier d'un pressoir. 11 reste six 
semaines sans connaissance ; au bout de ce temps il revient de 
son état comme du sommeil. Il se retrouve au moment de l'ac- 
cident, il continue à donner les ordres pour son vin. 

DES MOUVEMENTS OU SENSATIONS SYMPATHIQUES. 

Il y a un conservatoire ou espèce d'hôpital à Harlem. Là, 
des filles sont occupées à différents ouvrages propres à leur 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 359 

sexe. Parmi ces filles, une était sujette à un court accès d'épi- 
lepsie qui la prenait tous les jours et à la même heure. Bientôt 
cette maladie gagne une, deux, trois de ses compagnes. Le 
nombre de ces épileptiques s'accroissait de jour en jour et les 
symptômes devenaient plus fâcheux. Le médecin de la maison 
en perdait la tête. On appelle Boerhaave. L'Hippocrate de Leyde, 
instruit de l'origine et des progrès du mal, se transporte le 
lendemain au conservatoire une heure ou deux avant l'attaque 
d'épilepsie devenue presque générale. Il fait allumer un brasier 
et rougir dans ce brasier un fer pointu, il tire ce fer du feu, il 
le montre étincelant à ces jeunes filles, et déclare que le seul 
remède qu'il connaisse à leur indisposition, c'est d'en percer le 
bras à toutes celles qui en seront attaquées. L'heure de l'épi— 
leptique arrive, toutes continuent à travailler, aucune ne tombe 
épileptique, pas même celle qui avait eu la première attaque. 

La frayeur ou l'émotion violente portée à l'origine du fais- 
ceau suspendit l'action de tous les autres brins. 

Une terreur bizarre aurait produit le même effet. 

C'est le paralytique que la crainte des flammes fait courir. 

INFLUENCE DU CORPS SUR L'AME. 

Un peu de bile dont la circulation dans le foie est embar- 
rassée change toute la couleur des idées, elles deviennent noires, 
mélancoliques ; on se déplaît partout où l'on est. Une femme 
ordonne ses malles; elles sont faites, elles sont attachées der- 
rière sa voiture ; elle a dit adieu à ses amies ; les chevaux sont 
mis; un de ses fils lui donne la main; il lui prend un besoin, 
elle rentre clans sa garde-robe, ellerend une pierre biliaire : la 
voilà guérie et elle ne part plus. 

Et c'est à de pareilles causes que tient notre raison, nos 
goûts, nos aversions, nos désirs, notre caractère, nos actions, 
notre morale, nos vices, nos vertus, notre bonheur et notre 
malheur et de ceux qui nous entourent. 

Il y a encore une sympathie assez étroite entre les yeux et 
le cerveau. 

La nuit ou la privation de lumière amène le sommeil ou la 
torpeur de l'origine des filets. 

Nous appelons le sommeil en fermant les yeux. 



360 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

La plus forte distraction vient des yeux. 

Si vous lisez pendant la nuit, vous sentirez le sommeil s'in- 
troduire à mesure que la lumière de votre lampe s'affaiblira. 

La nuit est le temps du sommeil pour l'homme et pour les 
animaux. Elle se fait dans l'entendement ainsi que dans la 
nature. 

Le soleil disparaît et tout dort, le soleil reparaît et tout 
s'éveille. 

Presque tout ce qui se dit de l'œil se dit au figuré de l'en- 
tendement. 

Il y a sympathie du gland dans l'homme avec les vésicules 
séminales; de la matrice avec la gorge dans les femmes, les 
papilles du sein prennent de l'érection. 

Un effet produit en nature ou en nous involontairement 
ramène une longue suite d'idées. La raison a cela de commun 
avec la folie, c'est que ces deux phénomènes ont lieu dans l'une 
et dans l'autre, avec cette différence que l'homme de sens ne 
prend pas ce qui se passe dans sa tête pour la scène du monde, 
et que le fou s'y trompe. Il croit que ce qui lui paraît, ce qu'il 
désire, est. 

La marche de l'esprit est donc une série d'expériences. 

La sympathie fait qu'on sent la douleur où elle n'est pas, 
parce qu'il se fait souvent que la partie sympathisante est ou 
plus sensible ou plus gênée par la sympathie que l'organe affecté 
ne l'est par la douleur. 

L'image de quelqu'un qui pleure se transmet au cerveau; 
le cerveau se meut en conséquence et va affecter les nerfs 
mêmes affectés dans le pleureur. C'est souvent une affaire d'ha- 
bitude. Cela n'arrive pas aux enfants, ils sont incapables des 
idées accessoires qui se joignent aux images. 



SOMMEIL. 



On dort au milieu des bourreaux. Rien de plus impérieux. 
Sommeil intermittent. On s'éveille toujours plus tôt qu'on ne 
veut quand on s'est proposé quelque partie, quelque affaire. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 361 

Sommeil, état de l'animal où il ne sent point, ne se meut 
point, ne pense point, mais cependant il vit; où, s'il sent, pense, 
agit, ce n'est point la présence des objets qui le meut, mais le 
mouvement spontané des organes intérieurs qui dispose de lui 
involontairement. Dans la veille, ou c'est la présence des objets 
qui le meut, ou il agit volontairement, ou il veille comme on dort. 

Il arrive certainement à l'homme qui veille de rêver comme 
s'il était endormi. Tel est son état lorsqu'il s'abandonne des 
organes intérieurs. 

Savoir qu'on est là et rêver qu'on est là sont deux actions 
différentes. 

L'homme qui rêve ne sait rien ; il se croit là, il y est, en 
effet, mais il pourrait avoir la même croyance en existant ailleurs. 

L'homme qui veille sait où il est. S'il est égaré dans une 
forêt, il sait qu'il est dans une forêt et qu'il est égaré, et cela 
est toujours vrai. 

Le sommeil naît, ou de la lassitude, ou de la maladie, ou de 
l'habitude. 

Le bâillement soulage le poumon. 

Il faut faire entrer dans le sommeil la volonté particulière 
des organes; de l'estomac, par exemple; volonté à laquelle les 
autres organes se sont assujettis par habitude. 

Le sommeil long et profond dans l'enfance et dans la jeu- 
nesse, court et interrompu dans la vieillesse. La journée s'al- 
longe à mesure que la vie s'abrège. 

Le sommeil est une lassitude ou torpeur qui surprend quel- 
quefois toute la masse du réseau ou qui passe soit de l'origine 
au filet, soit des filets à l'origine du faisceau. Le sommeil est 
parfait lorsque la torpeur est générale. Il est interrompu, troublé, 
agité lorsque la torpeur dure en certaines parties et cesse en 
quelques autres. L'insomnie est un vice de l'origine du faisceau. 

Le rêve monte ou descend, ou monte des filets à l'origine, 
ou descend de l'origine aux filets. Si l'organe destiné à l'acte 
vénérien s'agite, l'image d'une femme se réveillera dans le cer- 
veau; si cette image se réveille dans le cerveau, l'organe des- 
tiné à la jouissance s'agitera 1 . 



1 . C'est à peu près ce que dit Malebranche : « Les filets nerveux peuvent être 
remués de deux manières, ou bien par le bout qui est hors du cerveau ou bien par 



362 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Le passage de la veille au sommeil est toujours un petit 
délire. 

Les organes, diversement fatigués, sont comme des voya- 
geurs qui se séparent, l'un marche encore, tandis que l'autre, 
harassé, discontinue sa route. 

De là cette succession d'images, de sons, de goûts, de sen- 
sations, décousue à l'origine du faisceau ou au sensorium com- 
mune. 

Les fonctions animales ou intellectuelles suspendues pendant 
le sommeil; les vitales, non. 

Au sortir d'un profond sommeil ou d'une forte méditation, 
on ne sait ce qu'on est. C'est le ressouvenir des choses passées 
qui nous rend à nous. 

La conscience du soi et la conscience de son existence sont 
différentes. 

Des sensations continues sans mémoire donneraient la con- 
science interrompue de son existence; elles ne produiraient nulle 
conscience du soi. 

Il y a bien de l'affinité entre le rêve, le délire et la folie. 
Celui qui persisterait dans l'un des deux premiers serait fou. 

Délire raisonné et rêve suivi, c'est la même chose; il n'y a 
de différence que dans la cause et dans la durée. 

Somnambules. (Expliquer comment la chose se fait en eux.) 

Le rêve décousu vient du mouvement tumultueux des brins ; 
l'un fait entendre un discours, l'autre excite un désir, un troi- 
sième surexcite une image. C'est la conversation de plusieurs 
personnes qui parlent à la fois de différents sujets; cela ressem- 
blerait encore davantage à ce jeu où l'un écrit un commence- 
ment de phrase qu'un autre continue, et ainsi successivement. 

Le rêve des jeunes personnes dans l'état d'innocence vient 
de l'extrémité des brins qui portent à l'origine des désirs 
obscurs, des inquiétudes vagues, une mélancolie dont elles 
ignorent la cause; elles ne savent ce qu'elles veulent, faute d'ex- 
périence, elles prennent cet état pour de l'inspiration, le goût 
de la solitude, de la retraite et de la vie monastique. 



le bout qui est dans le cerveau. Si ces petits filets sont remués dans le cerveau, 
l'âme aperçoit quelque chose au dehors. » On voit que ce n'est qu'une question de 
mot... et de harpeur. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 363 

D'où naît le réveil naturel? Des fibrilles reposées qui s'agi- 
tent d'elles-mêmes par besoin, par sensibilité, par bien-aise, 
par malaise, etc. Elles vivent. 



IMAGINATION. 

Si l'enchaînement des sensations et des organes est vif et 
prompt : imagination fidèle. 

Si l'enchaînement se rompt : mémoire et imagination infi- 
dèles. 

Gomme tout est lié dans l'entendement, si les sensations et 
les mouvements des organes se portent hors de l'objet : con- 
fusion de mémoire et d'imagination. 

EXTASE. 

Homme qui s'arrête en parlant par une sensation et un 
enchaînement des mouvements organiques de côté; il ne sait 
plus où il en est; il faut que les auditeurs le lui rappellent. 

Si cet ordre de sensations et de mouvements organiques se 
trouble à chaque instant : distraction, premier degré de la folie. 

Raisonnement : doux au goût, agréable à l'odorat, bon à 
manger; cela s'enchaîne dans la mémoire. 

Tête de verre l . 

Des hommes se sont imaginé qu'ils étaient des animaux, 
des loups, des serpents. (Phénomène à expliquer.) 

Point d'imagination sans mémoire; mémoire sans imagina- 
tion. 

Différence de celui qui écrit, ou parle, ou pense avec ima- 
gination, et de celui qui agit, écrit ou parle de mémoire. 

Mémoire, quelquefois songe de l'imagination. 

Lorsque l'homme à mémoire écrit ou parle d'après un 
homme d'imagination, bon ou mauvais copiste. 

1. Rappel d'un fait analogue à celui de Van Burle, qui se crevait de beurre. 
Voir, pour cet ordre d'illusions, Cabanis, Rapports du physique et du moral de 
l'homme, III e mémoire, § 1. 



36/i ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

L'imagination dispose des sens : de l'œil, en montrant des 
objets où ils ne sont pas; du goût, du toucher, de l'oreille. 

Par l'application un peu forte, elle réalise au loin, sans 
rêver. C'est ainsi qu'un enfant fit voir sur un toit un serpent à 
tout un collège. 

En rêve, ce sont les sens qui disposent de l'imagination par 
la sympathie des organes et par la sympathie des objets. 

La nature n'a fait qu'un assez petit nombre d'êtres qu'elle 
a variés à l'infini ; peut-être qu'un seul, par la combinaison, 
mixtion, dissolution duquel tous les autres ont été formés. 

Images, idée fausse 1 , puisqu'on peut ôter une portion de la 
cervelle et laisser l'imagination intacte et la mémoire. 

Si l'on y fait bien attention, on trouvera que ces tableaux 
nous semblent hors de nous, à une distance plus ou moins 
grande. On trouvera que nous les voyons, ces tableaux imagi- 
naires, précisément comme nous voyons avec nos yeux les 
tableaux réels, avec une sensation forte des parties et une moin- 
dre sensation du tout et de l'ensemble. 

On trouvera que les images du rêve sont très-souvent plus 
voisines et plus fortes que les images réelles. 

On trouvera que les images réveillées dans le cerveau par 
l'agitation des organes sont aussi plus fortes que les images 
réveillées par l'agitation du cerveau même; il est plus grand 
peut-être quand il est passif qu'il ne l'est quand il est actif. 
On peut suivre mon hypothèse ; le rêve qui monte est plus vif 
que le rêve qui descend. 

J'ai une autre idée de l'imagination, c'est la faculté de se 
peindre les objets absents comme s'ils étaient présents. 

C'est la faculté d'emprunter des objets sensibles des images 
qui servent dé comparaison. 

C'est la faculté d'attacher à un mot abstrait un corps. 

Il est possible que l'imagination nous fasse un bonheur plus 
grand que la jouissance. 

Un amant sans imagination désire sa maîtresse, mais il ne 

1. Diderot nous paraît répondre ici à la supposition qui explique la mémoire 
par la persistance et l'imagination par l'impression actuelle d'une image sur la 
substance même du cerveau. Il se ralliera cependant tout à l'heure à cette suppo- 
sition ou, tout au moins, ne rendra pas un compte suffisant des différences qui 
l'éloignent de sa vraie manière de concevoir ces phénomènes. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 365 

la voit pas. Un amant avec imagination la voit, l'entend, lui 
parle, elle lui répond et exécute en lui-même toute la scène de 
volupté qu'il se promet de sa tendresse et de sa complaisance. 
L'imagination met dans cette scène tout ce qui peut y être, mais 
qui ne s'y trouve que rarement. 

L'imagination est la source du bonheur qui n'est pas et le 
poison du bonheur qui suit. C'est une faculté qui exagère et qui 
trompe. C'est la raison pour laquelle les plaisirs inattendus 
piquent plus que les plaisirs préparés. L'imagination n'a pas eu 
le temps de les gâter par des promesses trompeuses. 

Comment l'imagination dérange la marche réglée de la rai- 
son? C'est qu'elle ressuscite clans l'homme les voix, les sons, 
tous les accidents de la nature, les images qui deviennent 
autant d'occasions de s'égarer. 

L'homme à imagination se promène dans sa tête comme un 
curieux dans un palais où ses pas sont à chaque instant détour- 
nés pour des objets intéressants ; il va, il revient, il n'en sort pas. 

L'imagination est l'image de l'enfance que tout attire sans 
règle. 

FORGE D'UNE IMAGE OU D'UNE IDÉE. 

Un malheureux, innocent ou coupable, est jeté dans les 
prisons sur les soupçons d'un crime. On examine son affaire. 
On inclinait à le renvoyer sur un plus ample informé, la justice, 
dans le partage des voix, inclinait in mitiorem partem. Survient 
un conseiller qui n'assistait jamais, qui n'avait point entendu 
discuter l'affaire, à qui on l'expose sommairement, et qui opine 
pour la torture. Voilà ce malheureux torturé, disloqué, brisé, 
sans qu'on en pût arracher une plainte, un soupir, un mot. Le 
bourreau disait aux juges que cet homme était sorcier. Il n'était 
ni plus sorcier ni plus insensible qu'un autre. Mais à quoi 
tenait donc cette constance dans la douleur dont on ne connais- 
sait pas d'exemple? Devinez-le si vous pouvez. C'était un 
paysan ; il s'attendait au supplice préliminaire qu'il avait à 
subir, il avait gravé une potence sur un de ses sabots, et tandis 
qu'on le torturait il tenait ses regards attachés sur cette potence. 

Qu'importe que l'image soit gravée sur le sabot ou dans la 
cervelle? 



366 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Nous ne savons que par quelques exemples tirés de l'histoire 
jusqu'où l'on peut enchaîner les hommes par la force des 
images, des idées, de l'honneur, de la honte, du fanatisme, des 
préjugés. 

L'esprit dispose des sens. Si je crois entendre un son, je 
l'entends; voir un objet, je le vois. L'œil et l'oreille sont-ils 
alors affectés comme si je voyais ou si j'entendais? Je le crois. 
Ou les organes sont-ils en repos et tout se passe-t-il dans l'en- 
tendement? Cette question est difficile à résoudre. 

L'amant qui pense à sa maîtresse. Phénomènes qui s'en- 
suivent. 

Le vindicatif qui pense à son ennemi. Phénomènes qui s'en- 
suivent. 

Ces phénomènes établissent nettement l'action de l'enten- 
dement sur les organes; le mouvement des organes, leur action 
sur l'entendement. 

Cette action et cette réaction montrent une conformité entre 
la veille et le rêve. 

Comparer un son que j'ai entendu avec un son présent. 

Bignicourt 1 . 

L'abbé Poulie 2 . 

Salive à la bouche. 



MEMOIRE. 

Je suis porté à croire que tout ce que nous avons vu, connu, 
aperçu, entendu; jusqu'aux arbres d'une longue forêt, que 
dis-je? jusqu'à la disposition des branches, à la forme des 
feuilles et à la variété des couleurs, des verts et des lumières ; 
jusqu'à l'aspect des grains de sable du rivage de la mer, aux 



1. Voyez sur Bignicourt, un article, t. IV, p. 90. 

2. L'abbé Poulie, prédicateur brillant, qui a mérité d'être comparé à Massillon, 
né en 1703, est mort en 1781. Ses Sermons ne furent publiés qu'en 1778. Il est 
possible que Diderot ait eu l'intention de comparer ici l'impression qu'il avait res- 
sentie autrefois en écoutant l'orateur et celle qui résultait de la lecture de ces 
mêmes sermons depuis longtemps oubliés. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 367 

inégalités de la surface des flots soit agités par un souffle 
léger, soit écumeux et soulevés par les vents de la tempête ; 
jusqu'à la multitude des voix humaines, clés cris animaux et 
des bruits physiques, à la mélodie et à l'harmonie de tous les 
airs, de toutes les pièces de musique, de tous les concerts que 
nous avons entendus, tout cela existe en nous à notre insu. 

Je revois actuellement, éveillé, toutes les forêts de la West- 
phalie, de la Prusse, de la Saxe et de la Pologne. 

Je les revois en rêve aussi fortement coloriées qu'elles le 
seraient dans un tableau de Vernet. 

Le sommeil m'a remis dans des concerts qui se sont exécutés 
derechef comme lorsque j'y étais. 

Il me revient après trente ans des représentations comiques 
et tragiques ; ce sont les mêmes acteurs, c'est le même parterre, 
ce sont aux loges les mêmes hommes, les mêmes femmes, les 
mêmes ajustements, les mêmes bruits ou de huées ou d'applau- 
dissements. 

Un tableau de Van der Meulen ne m'aurait pas remontré 
une revue à la plaine des Sablons, un beau jour d'été, avec la 
multitude des incidents d'une aussi grande foule de peuple 
rassemblé, que le rêve me l'a retracée après un très-grand 
nombre d'années. 

Tous les tableaux d'un salon ouvert il y a vingt ans, je les 
ai revus tels précisément que je les voyais en me promenant 
dans la galerie. Mais ajoutons un fait public à mon expérience, 
qui pourrait être contestée. 

Un ouvrier dont le spectacle faisait l'amusement de ses jours 
de repos est attaqué d'une fièvre chaude occasionnée par le suc 
d'une plante vénéneuse qu'on lui avait imprudemment adminis- 
trée. Alors cet homme se met à réciter des scènes entières cle 
pièces dont il n'avait pas le moindre souvenir dans l'état de 
santé 1 ; il y a bien pis, c'est qu'il lui en est resté une mal- 
heureuse disposition à versifier. Il ne sait pas le premier mot 
des vers qu'il débitait dans sa fièvre, mais il a la rage d'en 
faire. 

La mémoire est-elle la source cle l'imagination, de la saga- 

1. Ce fait est assez commun et peut servir à expliquer comment, dans les épi- 
démies hystériques, comme à Loudun, de pauvres filles pouvaient répondre en 
latin et même par quelques mots grecs ou hébreux à l'exorciste. 



368 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

cité, de la pénétration, du génie? La variété de la mémoire 
fait-elle toute la variété des esprits ? 

On a beau voir, entendre, goûter, toucher, flairer, si l'on n'a 
rien retenu, on a reçu en pure perte. 

Regardez la substance molle du cerveau comme une masse 
de cire sensible et vivante, mais susceptible de toutes sortes de 
formes, n'en perdant aucune de celles qu'elle a reçues, et en 
recevant sans cesse de nouvelles qu'elle garde. 

Eh bien, voilà le livre, mais où est le lecteur? Le lecteur? 
c'est le livre même, car ce livre est sentant, vivant et parlant, 
c'est-à-dire communiquant ou par des sons ou par des traits 
l'ordre de ses sensations. 

Et comment se lit-il lui-même? En sentant ce qu'il est et en 
le manifestant par des sons. 

Ou la chose se trouve écrite, ou elle ne se trouve point 
écrite. 

Si elle ne se trouve point écrite du tout, on l'ignore. Au 
moment où elle s'écrit, on l'apprend. 

Selon la manière dont elle est écrite, on la savait nouvelle- 
ment ou depuis longtemps. 

Si l'écriture s'affaiblit, on l'oublie. 

Si l'écriture s'efface, elle est oubliée. 

Si l'écriture se revivifie, on se la rappelle. 

Chaque sens a son caractère et son burin. 

La mémoire est une source de vices et de vertus. Elle est 
accompagnée de peine et de plaisir. 

C'est elle qui constitue le soi. Elle nous remet au moment 
de la chose. 

Un homme tombe dans une mélancolie profonde qui le con- 
duit à la stupidité. Cette stupidité dure quarante ans ; quelques 
jours avant sa mort il revient à l'état de raison. Il a réalisé le 
sommeil d'Épiménide. 

Qu'a fait son âme dans ce long intervalle? À-t-elle dormi? 

Où est-elle dans le noyé qu'on rappelle à la vie de l'état 'de 
mort, ou d'un état qui lui ressemble tellement que si le noyé 
n'avait point été secouru il aurait persévéré dans cet état sans 
éprouver d'autre changement qu'une torpeur plus profonde? 

L'âme était-elle alors séparée du corps? Y est-elle ren- 
trée? 






ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 369 

Si l'âme n'était pas séparée du corps, quand s'en séparera- 
t-elle donc? Et qu'est-ce que la mort? 

Voilà un animal qui n'a ni mouvement, ni sensibilité, ni vie; 
à peine lui discerne-t-on un peu de chaleur; si on l'abandonne 
à cet état, il meurt sans donner le moindre signe de vie. 
Qu'était-il donc? Il était mort, mais susceptible de vie. 

L'enfant, élevé jusqu'à l'âge de cinq ans en Russie, oublie 
la langue russe, la parle dans le délire, mais du ton d'enfant. 
Est guéri, et réoublie le russe. 

Impressions qui se font en nous par les yeux, sans que nous en 
ayons connaissance; ensuite, réminiscence dans le rêve ou la fièvre. 

Trente-six mille noms répétés par le jeune homme de Corse, 
dans l'ordre qu'il les avait entendus une seule fois. Muret 
témoin du fait. 

Pic de la Mirandole, deux pages de mots, dans le sens rétro- 
grade, après trois lectures. 

Voilà donc un premier fait qui expliquerait comment Car- 
dan a pu savoir le grec du soir au matin et se lever avec cette 
connaissance. 

Pascal n'a rien oublié de ce qu'il avait fait, lu ou pensé 
depuis l'âge de raison. 

La mémoire émeut moins la volonté que l'imagination. 

La mémoire est verbeuse, méthodique et monotone. 

L'imagination, aussi abondante, est irrégulière et variée. 

La mémoire part sur-le-champ, et tranquillement. 

L'imagination se contient quelquefois, mais elle part brus- 
quement. 

La mémoire est un copiste fidèle. 

L'imagination est un coloriste. 

On parle comme on sent. 

On dit que l'imagination ment, parce que les gens à ima- 
gination sont plus rares que les gens à mémoire; mais rendez 
les gens à mémoire rares et les gens à imagination plus com- 
muns, et ce seront les premiers qui mentiront. 

EMPIRE DE LA MÉMOIRE SUR LA RAISON. 

Un son de voix, la présence d'un objet, un certain lieu... et 
voilà un objet, que dis-je? un long intervalle de ma vie 
ix. 24 



370 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

rappelé... Me voilà plongé dans le plaisir, le regret ou 
l'affliction. 

Cet empire s'exerce, soit dans l'abandon de soi, soit dans 
le milieu de la distraction. 

L'organe de la mémoire me semble toujours passif; il ne 
rappelle rien de lui-même; il faut une cause qui le mette en jeu. 

J'ai entendu dire à plusieurs personnes qu'elles n'avaient 
jamais rien oublié de ce qu'elles avaient su. 

Sans la mémoire, à chaque sensation, l'être sensible passe- 
rait du sommeil au réveil et du réveil au sommeil; à peine 
aurait-il le temps de s'avouer qu'il existe. Il n'éprouverait 
qu'une surprise momentanée à chaque sensation; il sortirait du 
néant et y retomberait. 

Des habitudes de mouvements qui s'enchaînent par des actes 
réitérés, ou sensations réitérées dans des organes sensibles et 
vivants. 

Ainsi tel mouvement produit dans un organe, il s'ensuit telle 
sensation et telle série d'autres mouvements dans cet organe 
ou dans d'autres et telle série de sensations. 

L'habitude lie même les sensations de divers organes. 

Ainsi, la mémoire immense, c'est la liaison de tout ce qu'on 
a été dans un instant à tout ce qu'on a été dans le moment 
suivant; états qui, liés par l'acte, rappelleront à un homme 
tout ce qu'il a senti toute sa vie. 

Or je prétends que tout homme a cette mémoire. 

Puis les conclusions seront faciles à tirer. 

Loi de continuité d'état, comme il y a loi de continuité de 
substance. Loi de continuité d'état propre à l'être sensible, 
vivant et organisé. 

Cette loi de continuité d'état se fortifie par l'acte réitéré, 
s'affaiblit par le défaut d'exercice, ne se rompt jamais clans 
l'homme sain; elle a seulement des sauts, et ces sauts se lient 
encore par quelques qualités, par le lieu, l'espace, la durée. Un 
phénomène qui reste, phénomène qui indique l'absence d'autres. 
État total qui disparaît. Différents états qui se brouillent, etc. 
(A méditer.) 

La mémoire immense ou totale est un état d'unité complet; 
la mémoire partielle, état d'unité incomplet. 

Les enfants apprennent vite et ne retiennent pas. Les mala- 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 371 

dies chroniques ôtent la mémoire. Les vieillards se rappellent 
le passé en oubliant le présent. On retient plus aisément les mots 
que les choses. 

Bonne comparaison du rêve à l'arbre agité par le vent. Le 
calme renaît, et l'arbre reste ce qu'il était. Action et réaction des 
fibres les unes sur les autres. Vent. 

Phénomènes de mémoire qui conduisent à la stupidité et à 
la folie. 

11 y a donc, dans la nature, un enchaînement naturel d'ob- 
jets; ils sont conjoints : on ne les sépare pas sans conséquence 
pour le jugement; on ne les conjoint pas sans bizarrerie. 

Si, faute d'expérience, ces phénomènes ne s'enchaînent pas; 

Si, faute de mémoire, ils ne peuvent s'enchaîner; 

Si, par perte de mémoire, ils se décousent; l'homme paraîtfou ; 

Si la passion se fixe sur un seul phénomène, de même; 

Si la passion les disjoint, de même; 

Si elle les conjoint, de même. 

L'enfant paraît fou, faute d'expérience; le vieillard paraît 
stupide, faute de mémoire; le vieillard violent paraît fou. 

Mémoires promptes, lentes, heureuses ou fidèles, infidèles; 
avec liaison d'idées, sans liaison d'idées. 

Comme sons purs d'une langue inconnue ; 

Sons purs d'une langue connue; 

Suites de mouvements automates; 

Mémoire de la vue ; 

Mémoire de l'oreille ; 

Mémoire du goût, etc. 

L'habitude qui lie une longue suite de sensations et de mots, 
et de mouvements successifs et enchaînés d'organes. 

Preuve : c'est que ceux dont les occupations sont interrom- 
pues très-fréquemment, et qui passent rapidement d'un objet à 
un autre, la perdent. 

Moyen technique d'ôter la mémoire : lire un dictionnaire, 
changer souvent d'objets d'attention. 

La représentation d'un paysage qu'on a vu, si l'on y fait bien 
de l'attention, est un phénomène instantané aussi surprenant 
que le souvenir successif des mots qui composent un long 
ouvrage qu'on n'aurait lu qu'une fois. 



372 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 



ENTENDEMENT. 

Des générations de l'entendement; du jugement; du raison- 
nement; de la formation des langues. 

On éprouve une sensation, on a une idée; on produit un son 
ou représentatif de cette sensation, ou commémoratif de cette 
idée. 

Si la sensation ou l'idée se représente, la mémoire rappelle 
et l'organe rend le même son. 

Avec l'expérience, les sensations, les idées et les sons se 
multiplient. 

Mais comment la liaison s'introduit-elle entre les sensations, 
les idées et les sons de manière non pas à former un chaos de 
sensations, d'idées et de sons isolés et disparates, mais une 
série que nous appelons raisonnable, sensée ou suivie? 

Le voici. Il y a dans la nature des liaisons entre les objets 
et entre les parties d'un objet. Cette liaison est nécessaire. Elle 
entraîne une liaison ou une succession nécessaire de sons cor- 
respondants à la succession nécessaire des choses aperçues, 
senties, vues, flairées ou touchées. 

Exemple. On voit un arbre et le mot arbre est inventé. 

On ne voit point un arbre sans voir très-immédiatement et 
très-constamment ensemble des branches, des feuilles, des 
fleurs, une écorce, des nœuds, un tronc, des racines; et voilà, 
aussitôt que le mot arbre est inventé, d'autres signes qui 
s'inventent, s'enchaînent et s'ordonnent ; une suite de sensa- 
tions, d'idées et de mots liés et suivis. 

On regarde et l'on flaire un œillet et l'on en reçoit une 
odeur forte ou faible, agréable ou déplaisante; et voilà une 
autre série de sensations, d'idées et de mots. 

De là naît la faculté de juger, de raisonner, de parler, 
quoiqu'on ne puisse pas s'occuper de deux choses à la fois. 

Le type de nos raisonnements les plus étendus, leur liaison, 
leur conséquence, est nécessaire dans notre entendement, 
comme l'enchaînement, la liaison des effets, des causes, des 
objets, des qualités des objets, l'est dans la nature. 

L'expérience journalière des phénomènes forme la suite des 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 373 

idées, des sensations, des raisonnements, des sons. 11 s'y mêle 
une opération propre à la faculté d'imaginer. 

Yous imaginez un arbre, l'image en est une dans votre 
entendement. Si votre attention se porte sur toute l'image, 
votre perception est louche, trouble, vague, mais suffit à votre 
raisonnement bon ou mauvais sur l'arbre entier. 

Les erreurs sur les objets entiers sont faciles. Il n'y a qu'un 
moyen de connaître la vérité, c'est de procéder par parties et 
de ne conclure qu'après une énumération exacte, et encore ce 
moyen n'est-il pas infaillible. La vérité peut tenir tellement à 
l'image totale qu'on ne puisse ni affirmer, ni nier d'après le 
détail le plus rigoureux des parties. 

Celui qui a les yeux microscopiques aura aussi l'imagination 
microscopique. Avec des idées très-précises de chaque partie il 
pourrait n'en avoir que de très-précaires du tout. 

De là une différence d'yeux, d'imagination et d'esprit 
séparés par une barrière insurmontable. L'ensemble ne s'éclair- 
cira jamais bien dans la tête des uns ; les autres n'auront que 
des notions peu sûres des petites parties. 

Reprenons l'exemple de l'arbre. Au moment où l'on passe 
de la vue générale du tout au détail des parties, où l'imagina- 
tion se fixe sur la feuille, on cesse de voir l'arbre, et l'on voit 
moins nettement la feuille entière que son pédicule, sa den- 
telure, sa nervure. 

Plus la partie est petite, jusqu'à une certaine limite, plus la 
perception est distincte. J'ai dit jusqu'à une certaine limite, 
parce que si l'attention se fixe sur une partie très-petite, l'ima- 
gination éprouve la même fatigue que l'œil. 

L'imagination est l'œil intérieur. 

La mesure des imaginations est relative à la mesure de la 
vue. 

Il y aurait un moyen technique de mesurer les imaginations 
par les dessins exécutés d'un même objet par deux dessinateurs 
différents. 

Chacun d'eux se fera un module différent selon son œil 
intérieur ou son imagination, et son œil extérieur. 

Les dessins sont entre eux comme ces deux organes. 

Vous savez dessiner ; vous avez lu le Traité des Insectes de 
Réaumur. Je vais vous lire la description de l'aile du scarabée. 



olk ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Vous connaissez l'animal entier; je n'exige de vous qu'une 
chose, c'est que vous me rendiez dans votre dessin, d'une 
manière visible, distincte et sensible, les parties de détail à 
mesure que je vous les lirai. 

RAISONNEMENT. 

Le raisonnement ne s'explique point du tout à l'aide d'une 
âme ou d'un esprit. Cet esprit ne peut être à deux objets à la 
fois. Il lui faut donc le secours de la mémoire; or très-certai- 
nement la mémoire est une qualité corporelle. 

JUGEMENT. 

Suspendre son jugement, qu'est-ce? Attendre l'expérience. 

Bon raisonnement, bon jugement suppose l'état de santé, 
ou la privation de malaise et de douleur, d'intérêt et de 
passion. 

LOGIQUE. 

Le raisonnement se fait par des identités successives : 
Discursus séries identificationum. 

L'organisation, la mémoire, l'imagination, sont les moyens 
d'instituer la série des identifications la plus sûre et la plus 
étendue. 

Le temps et l'opiniâtreté suppléent à la promptitude. La 
promptitude est la caractéristique du génie. Tel homme est 
inepte en tel genre et excelle en tel autre. 

Si l'on voit la chose comme elle est en nature, on est 
philosophe. 

Si l'on forme l'objet d'un choix de parties éparses qui en 
rende la sensation plus forte clans l'imitation qu'elle ne l'eût 
été dans la nature, on est poëte. 

La logique, la rhétorique et la poésie sont aussi vieilles que 
l'homme. 

VOLONTÉ. 

La douleur, le plaisir, la sensibilité, les passions, le bien 
ou le malaise, les besoins, les appétits, les sensations inté- 
rieures et extérieures, les habitudes, l'imagination, l'instinct, 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 375 

l'action propre des organes, commandent à la machine et lui 
commandent involontairement. 

Qu'est-ce en effet que la volonté, abstraction faite de toutes 
ces causes? Rien. 

Je veux n'est qu'un mot, examinez-le bien, et vous ne 
trouverez jamais qu'impulsion, conscience et acquiescement; 
impulsion involontaire, conscience ou aséité 1 , acquiescement ou 
attrait senti. 

Penser. Action volontaire, action involontaire. Celle qu'on 
appelle volontaire ne l'est pas plus que l'autre; la cause en est 
seulement reculée d'un cran, car on ne veut pas de soi-même ; 
la volonté est l'effet d'une cause qui la meut et la détermine. 

Dans la volontaire le cerveau est en action; dans l'involon- 
taire le cerveau est passif et le reste agit. 

Marcher. Je réfléchis et je marche. Le premier pas est cer- 
tainement une action volontaire, mais les autres pas se font 
sans que j'y pense. 

Je veux secourir et je vais. Il n'y a là qu'une action de ma 
volonté, c'est de donner du secours. Les autres mouvements 
des bras, du corps, des mains, de la voix, sont-ce des effets de 
la sympathie des membres ou de l'habitude? La volonté n'y a 
certainement aucune part. 

LIBERTÉ. 

S'il y a de la liberté, c'est dans l'ignorant. Si entre deux 
choses à faire on n'a nul motif de préférence, c'est alors qu'on 
fait celle qu'on veut. 

L'homme réduit à un sens serait fou. 

Il ne reste que la sensibilité, qualité aveugle, dans la molé- 
cule vivante. Rien de si fou qu'elle. 

L'homme sage n'est qu'un composé des molécules les plus 
folles. 

L'intérêt naît clans chaque organe de sa position, de sa con- 
struction, de ses fonctions ; alors il est un animal sujet au bien 
et au malaise , au bien-aise qu'il cherche , au malaise dont il 
cherche à se délivrer. 

1. Existence par soi-même; terme de scolastique. Se dit de Dieu et, dans les 
systèmes matérialistes, de la matière. 



376 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Différence du tout et de l'organe : le tout prévoit, l'organe 
ne prévoit pas. Le tout s'expérimente, l'organe ne s'expérimente 
pas. Le tout évite le mal, l'organe ne l'évite pas, il lèsent 
et cherche à s'en délivrer. 



HABITUDE, INSTINCT. 

Les choses habituelles se font quelquefois mieux sans la 
réflexion qu'avec la réflexion. Il en est de même des suites d'ac- 
tions conséquentes à l'organisation et au bien-être; moins on 
y pense, mieux on les fait. 

Animaux. C'est la nature sage, pure et simple, qui seule 
agit en eux. Si la réflexion s'en mêlait, elle gâterait ou perfec- 
tionnerait tout; elle gâterait d'abord, elle perfectionnerait 
ensuite. Par la nature et le besoin, l'araignée est devenue très- 
bonne ourdisseuse, l'hirondelle très-bonne architecte; mais 
comme la réflexion ne s'en mêle point, qu'elles seront toujours 
guidées par ces deux mêmes maîtres, elles ne seront jamais ni 
plus ni moins habiles. 

L'habitude fixe l'ordre des sensations et l'ordre des actions. 
On commande aux organes par l'habitude. 

Si par les mêmes actes réitérés vous avez acquis la facilité 
de les exécuter, vous en aurez l'habitude. Ainsi un premier 
acte dispose à un second, un second à un troisième, parce qu'on 
veut faire facilement ce qu'on fait ; cela s'entend de l'esprit et 
du corps. Ainsi, sans certaines habitudes on deviendrait stu- 
pide... L'homme vieillit et les habitudes aussi. Si la machine 
devient inhabile à servir les habitudes, l'ennui naît. L'habitude 
de penser ne pouvant supporter ce qui ne l'entretient pas ou 
ce qui la distrait, dispose à l'ennui, comme la délicatesse du 
tact dispose au dédain. Rien de plus contraire que le repos à 
la nature d'un être vivant, animé et sensible. Fixez les organes 
dans l'inaction, et vous produirez l'ennui. Un plat ouvrage vous 
endort comme le murmure monotone d'un ruisseau. Tel est 
encore l'effet du silence, des ténèbres, des forêts de pins et de 
sapins, des vastes campagnes stériles et désertes. 

L'acteur a pris l'habitude de commander à ses yeux , à ses 
lèvres, à son visage; puisque c'est une habitude, ce n'est donc 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 377 

plus un sentiment subit de la chose qu'il dit, c'est l'effet d'une 
longue étude. 

On cause du nid de l'hirondelle. Enchaînement aveugle de 
besoins, enchaînement organique, produit ou par des malaises 
dont on se soulage ou par des plaisirs qu'on ressent. 

Liaison établie de la mère au petit; c'est une singerie. 

Et puis la variation qui s'opère par l'amour et par l'approche 
du mâle, qui modifie la femelle. 

La brebis transmet la frayeur du loup à l'agneau ; la poule 
au poussin celle de l'épervier. Si vrai, que, quand l'animal n'a 
point été vu, il n'est craint ni de la mère ni du petit. 

Perdrix et Christophe Colomb 1 . 

Nous ne pouvons connaître l'instinct parce qu'il est détruit 
par notre éducation. Il est plus éveillé dans le sauvage. 



AME. 

Ce ressort, s'il existe, est très-subalterne. Sa puissance est 
moindre que celle de la douleur, du plaisir, des passions, du 
vin, de la jusquiame, de la morille furieuse, de la noix d'Inde. 
Que peut l'âme dans la fièvre et dans l'ivresse? 

Quelque idée qu'on en ait, c'est un être mobile, étendu, 
sensible et composé. Il se fatigue comme le corps ; il se repose 
comme le corps. Il perd son autorité sur le corps comme le 
corps perd la sienne sur lui. 

On n'a la conscience du principe de raison ou de l'âme que 
comme on a la conscience de son existence, de l'existence de son 
pied, de sa main, du froid, du chaud, de la douleur, du plaisir. 
Faites abstraction de toute sensation corporelle, et plus d'âme. 
ijv- Est-ce que l'âme est gaie, triste, colère, tendre, dissimulée, 
voluptueuse? Elle n'est rien sans le corps. Je défie qu'on 
explique rien sans le corps. 

Mais qu'on cherche à s'expliquer comment les passions s'in- 

1. Tous les voyageurs ont signalé la confiance des animaux lorsqu'ils n'ont point 
encore appris à se méfier de l'homme. 



378 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

troduisent dans l'âme sans mouvements corporels; je le défie, 
et sans commencer par ces mouvements. 

Sottise de ceux qui descendent de l'âme au corps. Il ne se 
fait rien ainsi dans l'homme. 

Marat 1 ne sait ce qu'il dit quand il parle de l'action de 
l'âme sur le corps. S'il y avait regardé de plus près, il aurait 
vu que l'action de l'âme sur le corps est l'action d'une portion 
du corps sur l'autre; et l'action du corps sur l'âme, l'action 
d'une autre portion du corps sur une autre. 

Autant il est clair, ferme, précis clans son chapitre de l'action 
du corps sur l'âme, autant il est vague, faible, dans le chapitre 
suivant. 

Phénomènes de l'union de l'âme avec le corps sont con- 
stants clans tous les hommes. Comment cela se peut-il, si l'âme 
et le corps sont deux substances hétérogènes? 

Ame, selon Stahliens 2 , substance immatérielle, causede tous 
les mouvements du corps, qui n'est qu'une machine hydrau- 
lique, dépourvue de toute activité, nullement différente de toute 
autre machine faite de matière inanimée. 

Fabrication même du corps et exercice de toutes ses fonc- 
tions, naturelles, vitales, ouvrage de l'âme, qui sait tout, mais 
qui n'est pas toujours attentive à tout, réparant clans le som- 
meil , capricieuse, fantasque, négligente, paresseuse, déses- 
pérée, craintive, capable par sa nature bien ou malfaisante d'al- 
longer ou d'abréger la vie. 

Ame , cause de mouvements volontaires , dont elle a la 
conscience, de mouvements involontaires sans en être con- 
sciente. Action de l'âme forcée, action raisonnée. Mais mouve- 
ment après la mort, d'où vient-il? 

En vain dirait-on que l'âme a un commerce fort étroit avec 
le corps ; cela ne fait qu'augmenter notre surprise et les diffi- 
cultés. 

Ce commerce est tel qu'à l'occasion des désirs de l'âme, il 
est dit qu'il s'excitera des mouvements clans le corps, et qu'à 
l'occasion des mouvements du corps, il s'excitera des désirs 

1. Dans son livre : De l'homme, ou des principes et des lois de V influence de 
Vâme sur le corps et du corps sur l'âme. Amsterdam, 1773, 3 vol. in-12. 

2. Stahl (1660-173 i) est le fondateur de la doctrine connue sous le nom 
d'animisme que Diderot expose dans les lignes qui suivent. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 379 

clans l'âme, car la réciprocité de leur action est démontrée. 

Qui incorpoream clicunt esse animant^ desipiunt] nihil 
enim mit facere posset aut pati, si esset linjusmodi (Diog. Laert. 
in vitâ Epicnri). 

Anima Bei flatu nota] corporalis efligiata. (Tert., Dean., 
cap. xxn.) 

Pourquoi Dieu n'aurait-il pas créé des âmes ou naturelle- 
ment viciées ou capables de se dépraver elles-mêmes, puisqu'il 
a permis que la chose arrivât au corps? 

Mais si cela est , il y a dans l'homme deux principes de 
désordre. 

L'animal est un tout, un, et c'est peut-être cette unité qui 
constitue l'âme, le soi, la conscience, à l'aide de la mé- 
moire. 

Il n'y a rien de libre dans les opérations intellectuelles, ni 
dans la sensation, ni clans la perception ou la vue des rapports 
des sensations entre elles, ni dans la réflexion ou la médita- 
tion ou l'attention plus ou moins forte à ces rapports, ni clans 
le jugement ou l'acquiescement à ce qui paraît vrai. 

La différence de l'âme sensitive à l'âme raisonnable n'est 
qu'une affaire d'organisation. 

Toutes les pensées naissent les unes des autres ; cela me 
semble évident. 

Les opérations intellectuelles sont également enchaînées : la 
perception naît de la sensation, de la perception la réflexion, la 
méditation et le jugement. 

DES CAUSES OCCULTES DE PHÉNOMÈNES TRÈS-CERTAINS. 

Qui sait comment le mouvement est dans le corps ? 

Qui sait comment y réside l'attraction ? 

Qui sait comment l'un se communique et comment l'autre 
agit? 

Mais ce sont des faits... 

Et la production de la sensibilité? 

C'en est un autre. Laissons les causes qui nous sont incon- 
nues, et parlons d'après les faits. 



380 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 



ESTOMAC OU VENTRICULE. 

Si vous nourrissez continuellement un homme de chair, vous 
le rapprocherez du caractère de l'animal carnassier 1 : même esto- 
mac, même sang, même chyle, mêmes fluides, même nutrition 
générale des parties du corps. 

Toutes les excrétions se font en vingt-quatre heures ; elles 
sont de six livres à peu près. Voilà les pertes à réparer. 

L'aliment dans la bouche; la mastication par les dents; le 
délayement par les humeurs. 

La fontaine de la salive sont les glandes parotides, maxil- 
laires, sublinguales et autres. 

Ces humeurs sont en partie résorbées par les veines. Chemin 
des aliments : le pharynx, l'œsophage, l'estomac. 

L'œsophage est un tube égal, charnu, cylindrique, un peu 
comprimé. 

Il y a des animaux qui mangent et qui n'ont ni intestins ni 
anus. 

Les animaux carnassiers sont plus sujets aux vomisse- 
ments que les frugivores; les ruminants ne vomissent point. 

Dans l'homme il n'y a qu'un estomac, immobile, situé à 
l'hypocondre gauche, fait de tuniques appliquées les unes sur 
les autres; la première est celluleuse, la deuxième musculeuse, 
la troisième velue. 

Le repos du cerveau demande que dans l'homme ce soit la 
mâchoire inférieure qui se meuve. Dans le lézard c'est spéciale- 
ment celle d'en haut. 

Vesale a vu un homme qui jetait derrière lui un p aluni fer- 
reum de 26 livres qu'il tenait avec les dents, à la distance de 
39 pieds. 

Une expérience à faire c'est de mettre un poids sur un noyau 
de pêche. 

La langue et le palais de la bouche. 



1. La Mettrie, dans Y Homme-machine, avait fait cette observation et avait 
donné comme exemple les Anglais. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 381 

La femme de Vossius mâchait pour son mari et lui déposait 
dans la bouche les aliments humectés et triturés. 

Le suc digestif agit sur l'estomac vide et sur les aliments 
de l'estomac plein, appelle la faim ou prépare la nutrition. 

Dans la faim l'estomac se tourmente comme un animal, il se 
contracte, il se plisse, il ne pense qu'à lui, ses plis se frôlent, 
des nerfs nus agissent contre des nerfs nus, et bientôt la dou- 
leur naît. 

La faim appauvrit. Alors les serpents mordent sans danger. 
Les humeurs deviennent acres. On boit son urine, on ne le 
peut le lendemain, elle est trop acre. On a vécu jusqu'à vingt- 
huit jours sans nourriture 1 . 

L'huître n'a point de bouche. 

11 y a des animaux qui ne boivent point. Peut-être l'homme 
n'éprouverait pas la soif s'il vivait de végétaux. 

Le vrai appétit est fait pour l'homme laborieux. 

Beaucoup d'animaux, insectes, qui souffrent la faim pendant 
longtemps. 

Le long jeûne de l'homme, mais surtout de la femme. 

Les caloyers ne mangent que six fois dans tout le carême. 

La bière trouvée en Egypte par les mauvaises eaux. 

La faim s'accroît à mesure qu'on s'approche du pôle, et le 
froid y refuse la nourriture végétale. Là on vit de la chair de 
l'animal et l'on s'habille de sa peau. 

La faim est un sentiment douloureux qui naît de l'estomac. 

La soif est un sentiment douloureux qui naît de la langue, 
du gosier, de l'œsophage et de l'estomac même. 

La soif est une suite de la sécheresse, la faim de la faiblesse. 

L'homme a l'estomac des animaux carnassiers, il en a les 
dents, il en a le cœcum court. 

Les aliments font tout leur chemin en vingt-quatre heures, 



i. Diderot fait probablement allusion au fait si curieux rapporté par le baron 
deGleichen (Denkwurdigkeiten , Leipzig, 1847, in-8°, p. 16,'.), et qui a pour héros un 
certain alchimiste nommé Duchanteau. Celui-ci devait, au bout de quarante jours de 
jeûne, n'ayant pour toute nourriture que son urine, produire par cette « cohobation 
du supérieur et de l'inférieur » la pierre philosophale. Il soutint ce régime pen- 
dant vingt-six jours, et n'en mourut pas. Sa dernière urine, « d'une odeur balsa- 
mique et excellente, » fut conservée par la loge des Amis réunis, jusqu'à la Révo- 
lution, époque à laquelle on la sacrifia, quoique ce fût peut-être, ajoute un peu 
ironiquement le baron, « une médecine admirable. » 



332 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

et tout le chyle en est exprimé dans l'intervalle d'environ trois 
ou quatre heures. 

Les animaux qui se nourrissent d'aliments de difficile diges- 
tion ont les intestins longs. Ceux qui se nourrissent de chair les 
ont courts. Ceux qui se nourrissent de sucs, très-courts. 

Le chyle est absorbé, bu par une bouche ou orifice ouvert à 
l'extrémité de chaque petit poil des houppes du velouté intestinal. 

Manger, action qui distingue l'animal de la plante, comme 
sucer distingue la plante de la terre. 

Toutes les espèces d'excrétions démontrent la nécessité de 
la nutrition. 

Tout corps vivant est dans un état perpétuel de dissipation. 

Les fluides s'exhalent, les solides brisés, réduits en molé- 
cules, passent dans les grands vaisseaux par les orifices des 
vaisseaux inhalants, reviennent dans la masse du sang et for- 
ment le sédiment de l'urine et la matière de la pierre et des os 
contre nature. 

Cette dissipation diminue avec l'âge. 

Tout se répare par le chyle. 

Os, premièrement faits de filets membraneux, et gluten qui 

fixe entre ces filets. 

Nul état fixe dans le corps animal, il décroît quand il ne 
s'accroît plus. 

Sang des vieillards plus rouge. Tout s'affaiblit ou se raidit, 
le cœur devient calleux. Mort naturelle. 

L'estomac est un vaisseau membraneux destiné à recevoir 
les aliments, placé dans le bas-ventre, derrière le diaphragme 
et les fausses côtes gauches, un peu ovale et d'autant plus long 
que l'homme est plus avancé en âge. L'œsophage y entre à 
gauche et postérieurement; il se termine à droite antérieure- 
ment dans le pylore. 

Il est tapissé en dedans d'une membrane appelée veloutée, 
continue à l'épiderme, qui se sépare; muqueuse, molle, com- 
posée de petits poils courts, et traversée de grandes rides 
parallèles à la longueur du viscère. Il est très-sensible. 

Métaux s'amollissent et sont rongés dans l'estomac. 
Le plan des fibres de la petite courbure amène le pylore 
vers l'œsophage : c'est l'effet de la pression de deux mains. 
Il y a une valvule au pylore. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 383 

Les aliments ne sortent point de l'estomac que leur struc- 
ture n'ait été changée en un sucmuqueux presque cendré, jau- 
nâtre; un peu solide et pulpeux. L'eau passe d'abord, ensuite 
le lait, puis les légumes, ensuite les chairs. 

Les veines flottantes et ouvertes dans l'estomac absorbent 
une assez grande quantité de boissons. 

Les aliments passent dans le duodénum, où ils rencontrent 
la bile et le suc pancréatique. 

La mastication prépare les aliments à la digestion; la salive 
hâte cette préparation. Les aliments mis en une espèce de 
bouillie sont portés vers le gosier. 

Le larynx est porté en haut et en avant. 

L'épiglotte rencontre la langue et s'incline. En s'inclinant 
elle ferme le larynx ; et les aliments passent sur elle tandis que 
les voiles du palais bouchent les narines. 

Le pharynx serré comme par un sphincter accélère les ali- 
ments en s' élevant. 

Les amygdales pressées rendent leur suc, et les aliments 
suivent l'œsophage, canal qui se rend à l'estomac. 

Chemin des aliments. La bouche, le pharynx, l'œsophage 
qui passe à gauche de la trachée-artère, dans la poitrine, der- 
rière le cœur, dans l'intervalle de l'une et l'autre plèvre, puis 
se coude insensiblement un peu à droite, puis à gauche, gagne 
l'orifice du diaphragme dans l'intervalle de l'expiration et de 
l'inspiration, puis la pression du diaphragme presse vers le 
pylore ou l'entrée de l'estomac, et ferme ce viscère si exactement 
que les vapeurs y sont retenues. Image de la machine de Papin. 

Les vieillards ne devraient jamais cracher, mais avaler leur 
salive. 

Elle ne rougit pas le suc d'héliotrope, l'homme étant sain. 
Elle est résorbée par de petites veines. 

LA BILE. 

Elle se verse dans le second pli du duodénum ; malgré la 
valvule du pylore, elle entre dans l'estomac. 
On vomit les calculs du fiel. 

LE PÉRITOINE. 

Membrane qui enveloppe les intestins, surtout les chylo- 



38^ ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

poètes 1 . Son tissu est cellulaire et épais; siège de la hernie. Il 
est non irritable. 

l'omentum. 

Tissu cellulaire qui embrasse, suit les intestins et les 
empêche de trop vaciller. 

LA RATE. 

Elle manque dans plusieurs animaux, d'autres en ont deux. 
Elle est située à gauche ; elle correspond aux dixième et onzième 
côtes. Elle est spongieuse. Elle n'a ni conduit excrétoire, ni 
force musculaire. Elle verse son sang clans le foie. On vit fort 
bien sans elle. 

LE PANCRÉAS. 

C'est une glandule de la nature des salivaires. Elle est faite 
de lobes; elle est placée derrière l'estomac. Elle se vide. Son 
conduit excrétoire avec le canal cholédoque. Son humeur délaye 
la bile. 

FOIE. 

Il occupe la partie supérieure de l'abdomen à droite. Sa 
partie droite est gibbeuse, sa partie gauche obtuse. 

Le foie est le plus vaste des viscères; il occupe une grande 
partie du bas-ventre, au-dessus du mésocôlon. Le diaphragme 
est au-dessus, à droite et derrière. Il est divisé en deux lobes. 

Il y a deux genres de veines dans le foie et cet exemple est 
le seul. Il y a anastomose entre la veine porte et la veine cave, 
et le sang de la première passe clans la seconde. 

Le sang se meut lentement clans le foie. Il est sujet à des 
squirres. Il est peu sensible. 

Les derniers vaisseairx de la veine porte, de la veine cave, 
de l'artère et des conduits biliaires sont unis par un tissu 
cellulaire en forme de petits grains hexagones, où il y a une 
communication réciproque des rameaux de la veine porte et de 
l'artère hépatique avec les racines de la veine cave et de la 
veine porte avec les extrémités des pores hépatiques. 

Ces grains sont creux, et la bile séparée par les rameaux de 

1. Qui servent à la chylificatiou. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 385 

la veine porte s'y dépose. De là elle passe dans les deux trous 
du conduit biliaire hépatique qui perce dans l'intestin duodé- 
num à six pouces du pylore. 

Ce conduit cholédoque en reçoit un autre appelé canal cys- 
tique qui vient de la vésicule du fiel. La vésicule du fiel a la 
forme d'une poire. 

La bile hépatique passe dans la vésicule du fiel toutes les fois 
qu'elle trouve de l'embarras dans le sinus duodénal. Cette vési- 
cule devient donc accidentellement très-grosse. 

Plusieurs animaux n'en ont point. 

Il s'exhale de la bile cystique une vapeur très-fine ; le reste 
devient aigre, se rancit, s'épaissit, prend de l'amertume avec 
une couleur foncée. 

L'usage de la vésicule du fiel est de recevoir la bile lorsque 
l'estomac est vide et la bile inutile, et de la verser en abon- 
dance et avec vitesse quand les aliments passent en quantité 
dans le duodénum. 

L'estomac plein la comprime et la force à se vider dans le 
canal cholédoque, ce que la continuité du conduit cystique et 
du canal cholédoque démontre. 

Labileïait la fonction d'un savon, elle détruit l'acidité des 
aliments et prépare la formation du chyle. 

Lorsque, par des accidents, les canaux de la bile sont bou- 
chés, elle revient dans le foie et rentre dans le sang; elle 
produit l'ictère ou la jaunisse. 

La vésicule du fiel manque à bien des animaux. Elle est 
placée dans le sillon qui distingue les deux lobes du foie. Le 
canal cystique se fond avec le canal hépatique. 

Il y a bile cystique et bile hépatique. 

Les colombes ont la bile verte, mais ne l'ont pas amère. 

Elle contient air, eau et sel volatil. 



INTESTINS, RATE, PANCRÉAS 
ET PÉRITOINE. 

L'intestin est un réservoir membraneux où l'animal dépose 
sa nourriture, la cuit et d'où il la répand partout. 

ix. 25 



386 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Le polype n'est qu'un intestin vivant. 

Dans l'holothurie, il y a intestin sans cœur. 

L'intestin est la continuation de la poche de l'estomac. 

Les intestins ont six fois la longueur du corps. On les dis- 
tingue en grêles et en gros. 

Les grêles sont le duodénum, le jéjunum, l'iléon et le 
côlon. Ils sont composés de quatre tuniques qui se succèdent 
et que trois couches du tissu cellulaire unissent : la musculeuse, 
la celluleuse, la nerveuse, la velue. Us ont des valvules. 

Le chyle se fait en six heures. 

Les gros intestins sont le cœcum et le rectum. 

Sphincter du rectum. 

Réservoir de Pecquet 1 . 

Conduit jusqu'à la jugulaire. 

INTESTINS GRÊLES. 

Le canal connu sous ce nom commence où finit l'estomac et 
perd ce nom à l'intestin le plus gros. 

Le duodénum, le jéjunum et l'iléon ne sont vraiment qu'un 
même canal sous trois noms. 

Le duodénum tire son nom de sa longueur 2 ; il est lâche et 
ample; sa position est déterminée. 

Le reste des intestins grêles n'a aucune place fixe. Il est 
entouré du côlon. 

La texture des intestins est assez semblable à celle de l'es- 
tomac ou de l'œsophage. La membrane intérieure est la veloutée 
ou couverte de houppes coniques. Cette membrane est percée 
de pores grands et petits répondant à des glandes simples. 

Ils sont très-sensibles. Ils ont un mouvement appelé péri- 
staltique qui pousse en bas les aliments. 

La pulpe des aliments dissoute par le suc pancréatique, le 
suc intestinal mêlé à la bile, arrosée par le mucus et travaillée 
par l'air, devient écumeuse sans effervescence, sans acidité, peu 
épaisse, blanche au commencement du jéjunum, et toute mu- 
queuse à la fin de l'iléon. 

1. Réservoir du chyle; dilatation du canal thoracique près de son passage à 
travers le diaphragme. 

2 Douze travers de doigt. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 387 

La partie terreuse, grossière, âpre et acre de cette pulpe 
descend dans les gros intestins. Presque tout le chyle en est 
exprimé en trois ou quatre heures ; et le chemin du tout se fait 
en vingt-quatre. 

Les intestins ont cinq fois et plus la longueur du corps. 

DES GROS INTESTINS. 

Ce qui reste après l'expression du chyle, partie d'une por- 
tion de chyle, mais dégénéré et muqueux. Un peu de mucus. 
Grande partie de la terre 1 dont les aliments étaient chargés. 
Parties acres rejetées par les orifices des vaisseaux absorbants 
et de toutes les fibres membraneuses solides par l'action des 
intestins et que la macération n'a pu détruire. 

Cette masse passe de l'iléon dans le cœcum où elle séjourne. 

Le côlon est continu avec le cœcum ; et le rectum est le 
dernier des intestins, terminé par l'anus. 

Il y a à l'entrée du côlon deux plis saillants formés de la 
membrane nerveuse et veloutée de l'intestin grêle. Le pli supé- 
rieur est transverse et court; l'inférieur est plus grand, plus 
long et monte. 

L'extrémité du rectum a des fibres transverses fortes, for- 
mant un anneau ovale et gonflé, appelé sphincter interne. 

Le sphincter est un muscle propre à cette partie. Il est large, 
charnu et composé de deux plans de fibres demi-elliptiques, se 
croisant vers le coccyx et les parties génitales. 

La plante a ses racines en dehors, l'animal en dedans. 

Le polype est un intestin vivant. 

Dans les animaux féroces, intestins larges. 

Le duodénum part du pylore. 

L'homme qui avait les intestins à découvert. A l'aspect d'un 
mets qui lui plaisait, ses intestins s'agitaient de gaieté comme 
des serpents. 

LA RATE. 

C'est un des viscères qui envoie son sang au foie. Il est pul- 
peux, sanguin, livide, un peu épais, ovale, uni à l'estomac par 

1. 11 faut considérer terre, ici, comme synonyme de matière inerte et grossière, 
réfractaire à la digestion. 



388 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

le petit épiploon et par un ligament. Lorsque l'estomac est plein, 
il aplatit la rate contre les côtes et la fait se vicier ; c'est pour- 
quoi on la trouve grande dans ceux qui sont morts de langueur, 
petite dans ceux qui étaient vigoureux et qui sont morts subite- 
ment. Elle descend avec le diaphragme dans l'inspiration, et 
remonte dans l'expiration. 

Près de la rate on en trouve quelquefois une plus petite. Elle 
est peu sensible et s'enflamme très-rarement. 

Il y entre beaucoup plus de sang que dans un autre viscère. 
Ce sang n'est presque jamais coagulé. Il est noirâtre et dissous; 
il circule par les veines hépatiques et revient au foie, se mêle 
au sang paresseux et gras qui revient de l'épiploon et du mésen- 
tère, le délaye, l'empêche de se coaguler; il rend la sécrétion 
de la bile plus abondante, au moment même où elle est néces- 
saire pour la digestion. 

Elle est sujette à devenir squirreuse. 

Sa suppression dans les animaux a peu de suite ; cependant 
elle a causé du gonflement dans le foie, la bile en a été moins 
abondante, plus jaune, et l'animal sujet à des vents. 

Le sang de la rate sert à la sanguification ; c'est comme un 
levain. Ce sang est noir et deviendrait compacte, si le sac qui 
le contient n'était perpétuellement ballotté, remontant et descen- 
dant à chaque inspiration et expiration. Il entre lentement et 
peu à peu dans le cours de la circulation par les veines hépa- 
tiques; l'artère l'y porte en serpentant. Les rameaux en sont 
grands, relativement au tronc; de là, diminution de vitesse. 

Je crois qu'il faut regarder tous les viscères aveugles, tels 
que la vésicule du fiel, la rate, l'intestin cœcum, comme des 
organes destinés à préparer un levain ou ferment. 

LE PANCRÉAS. 

La bile est un savon, mais visqueux ; le suc pancréatique s'y 
unit pour corriger ce défaut, car il est aqueux, insipide, fin, ni 
acide, ni lixiviel. 

Le pancréas est la plus grande des glandes salivaires. Elle 
est oblongue, placée sur le mésocôlon transverse, derrière la 
partie du péritoine qui se prolonge au delà du pancréas, à tra- 
vers ce mésocôlon, derrière l'estomac et la rate, sous le foie, 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 389 

devant la capsule atrabilaire gauche et l'aorte. Il est peu sen- 
sible. Il est composé de grains ronds et assez durs, unis par 
beaucoup de tissu cellulaire. 

Il se vide par un canal dont l'orifice s'unit à celui du cholé- 
doque, et quelquefois en est séparé, ou bien il a quelquefois 
deux orifices différents. 

Il est pressé par un grand nombre de parties adjacentes qui 
accélèrent le suc pancréatique. 

LE PÉRITOINE 

Est une membrane ferme, simple, qui contient tous les vis- 
cères du bas-ventre qui y sont attachés. 

Le mésentère et le mésocôlon sont deux productions du 
péritoine. 

Le mésocôlon forme une cloison à la partie supérieure du 
bas-ventre, où l'estomac, la rate, le pancréas sont placés, et 
sépare cette partie supérieure de l'inférieure. 

Le mésentère renferme dans les plis nombreux de son con- 
tour la très-longue suite des intestins grêles. 

L'épiploon. 11 y a le grand et le petit, l'épiploon colique 1 . 
L'usage de l'épiploon et du mésentère est de former des 
intervalles lâches où la graisse s'amasse pendant le sommeil et 
le repos, pour être dissoute pendant l'exercice et rendue dans 
la masse du sang par les veines absorbantes, et constituer la 
portion principale de la bile. Aussi on lui trouve tantôt l'épais- 
seur d'un pouce, tantôt il est mince et transparent comme une 
feuille de papier. 

L'épiploon a de très -petits nerfs; il est insensible et 
gras. 

Une autre utilité de l'épiploon est de se placer entre les 
intestins et le péritoine, de les empêcher de se coller, de laisser 
un mouvement libre aux intestins, de diminuer leur frottement 
sur eux-mêmes et le péritoine, et d'enduire d'une huile très- 
douce les fibres musculaires. 

Le mésentère sert d'appui aux intestins et les fixe à leur 
place sans les gêner. 

1. Ou appendice colique de l'épiploon. 



390 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 



REINS, VESSIE, URINE. 

Le chyle absorbé par le sang a beaucoup d'eau, trop; partie 
s'exhale par la peau, partie se filtre par les reins. 

Les reins sont deux viscères placés derrière le péritoine, sur 
les parties latérales de l'épine du clos, couchés sous le dia- 
phragme de manière que le droit est un peu plus bas que le 
gauche. Ils sont attachés par des replis du péritoine au côlon, 
au duodénum, au foie et à la rate. Ils sont peu sensibles. 

Le sang de l'artère rénale, porté par les petites artérioles 
rampantes du rein, dépose une grande partie de son eau dans 
les vaisseaux rectilignes des papilles avec l'huile unie à cette 
eau, les sels et ce qu'il y a de plus liquide, de plus atténué. 

L'urètre est continu au bassin. Il descend dans le bassin, 
fort loin, derrière la vessie, dans laquelle il s'ouvre par un ori- 
fice oblique. 

La vessie paraît inhalante. 

La grandeur des vaisseaux des reins prouve qu'il se présente 
à ces viscères un huitième de tout le sang, donc plus de mille 
onces de sang en une heure dont il peut sans merveille se 
séparer 70 onces d'eau. 

Tous les animaux n'ont pas de reins. 

Le rein paraît un agrégat de petits reins. Il y a à chaque 
rein écorce et papille. 

La vessie est placée dans les femmes sur la matrice. 

On voit derrière le rectum les vésicules séminaires, les 
prostates et les releveurs de l'anus. La vessie est assez sensible, 
les uretères peu. La vessie rend toutes les liqueurs qu'on y 
injecte. Elle ne souffre que l'urine saine. 

L'urine tombe insensiblement par un fil continu dans la 
vessie. Elle s'évacue par l'urètre. Il est court, droit et trans- 
verse dans les femmes. 

L'urètre est large en sortant de la vessie, il devient conique 
en s' approchant de la prostate ; cylindrique dans sa partie libre, 
plus large au commencement du bulbe, cylindrique le long de 
la verge, s' élargissant un peu vers la fin. 

La vessie a son sphincter. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 391 

L'urine a l'acrimonie alcaline du sel marin. Elle contient 
acide. Elle dépose ; son sédiment contient terre, huile, sels, air, 
sel volatil, acide volatil, phosphore, charbon. 



MATRICE. 

Organe placé entre la vessie et le rectum. 

Bulles rondes pleines d'un liquide transparent dans les 
sinus muqueux entre les rides de la partie supérieure du col 
de la matrice; bulles plus ou moins grosses, en plus ou moins 
grand nombre. 

Trompes. Canaux qui partent des angles latéraux de la 
matrice, s'élargissent en montant, se rétrécissent sur la fin, 
tendent vers l'ovaire et descendent ensuite. 

A l'orifice supérieur de la trompe, franges qui l'environnent 
et s'unissent à l'ovaire. 

Ovaires placés derrière les trompes, flottants, oblongs et 
aplatis; de structure assez semblable à la matrice. 

Dans l'ovaire même des vierges, bulles rondes faites d'une 
membrane pulpeuse, assez ferme et pleine d'une lymphe coagu- 
lable 1 . Le nombre en est indéterminé; jusqu'à douze dans un 
ovaire. 

Clitoris a des artères profondes et superficielles, telles que 
celles de la verge de l'homme. 

Vaisseaux de la matrice par pelotons; ils croissent jusqu'à la 
puberté ; déposent dans sa cavité une espèce de lait très-blanc 
dans le fœtus, séreux dans les vierges; alors se gonflent et 
rendent du sang pur. 

Érection simultanée des papilles du sein et du clitoris. 

La matrice n'est point une partie essentielle à la vie de la 
femme ; les anciens l'amputaient dans certaines maladies, sans 
que l'opération fût suivie d'une catastrophe fatale. 

Non développée clans l'enfance, elle demeure en repos ; dans 
la vieillesse elle est flasque; dans l'âge moyen elle a son empire 

1. Vésicules de Graaf. 



392 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

particulier qu'elle exerce : elle donne des lois, se mutine, entre 
en fureur, resserre et étrangle les autres parties tout ainsi que 
le ferait un animal en colère. La matrice est active et sent à sa 
manière. Pourquoi sujette à tant de maladies? C'est qu'elle est à 
la fois organe secrétaire, fertile et excrétoire. 

L'intérieur de la matrice, l'intérieur des trompes de Fallope 
et peut-être l'intérieur des ovaires, même substance poly- 
peuse. 

Matrice, organe actif, cloué d'un instinct particulier. Com- 
paraison de l'organe de la matrice aux animaux qui filent la 
toile dont ils s'enveloppent. 

Ses oscillations font que la matière séminale frappe tantôt un 
endroit, tantôt un autre. 

Harvey a vu les filets du chorion ou de la poche extérieure 1 
tendus d'un coin de la matrice à l'autre, s'entrelacer, former un 
réseau clair, puis un tissu ferme et uni. 

Amnios, poche intérieure. 

Dans les animaux, ouraque, canal qui conduit l'urine dans 
une espèce de vessie placée entre l'amnios et le chorion et 
appelée allantoïde. 

Durée de la grossesse d'autant plus courte que les ventrées 
sont plus grandes. 

L'amnios est la membrane interne du fœtus. Elle est aqueuse 
et transparente, très-lisse, partout la même, et unie par un 
tissu cellulaire avec la lame interne du chorion. L'aliment du 
fœtus, du premier instant au dernier, vient sans doute par la 
veine ombilicale (cette veine est formée des racines des vais- 
seaux exhalants de la matrice) et par l'artère ombilicale qui 
est continue à cette veine. 

Un enfant qui a respiré et qui rentre clans la matrice meurt; 
il meurt noyé comme un canard; il veut respirer et respire l'eau 
qui l'étouffé. 

Chatouillement des rides musculeuses du vagin. 

Raideur des trompes de Fallope. 

Griffes du pavillon contractées. 

OEufreçu dans la trompe. 

OEuf porté dans la matrice par le mouvement péristaltique 

1. Enveloppe extérieure du fœtus. 






ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 393 

de la trompe. Tout se passe quelquefois en sens contraire. Autre 
comparaison avec l'estomac. 

Le bassin contient clans la femme la matrice, la vessie, le 
rectum. 

Il y a exemple de deux matrices, deux vagins, deux orifices, 
l'un dans le rectum, l'autre à l'ordinaire. 

La largeur intérieure de la matrice dans l'enfant qui naît est 
de deux lignes ; dans la fille de vingt-deux ans, trois lignes, 
dans la femme qui a accouché, depuis cinq lignes jusqu'à huit. 
Elle est ouverte, elle est musculeuse. 

Le vagin est contractile. 

Clitoris semblable au pénis cle l'homme; il a des muscles, 
un gland, un prépuce, des corps caverneux, un frein, les mêmes 
mouvements. 

Ovaires ou testicules. Leur surface dans la femme adulte 
est tuberculeuse et gercée de fentes. 

On remarque à peine des œufs dans l'éléphant; jamais plus 
de quinze œufs dans un ovaire, depuis deux jusqu'à six. 

Règles. Il y a exemple de leur durée jusqu'à cent six ans. 
La pléthore en est la cause. 

La matrice s'étend en même temps que les tétons s'arron- 
dissent. Ils se gonflent de lait après la grossesse. 

Point de règles où il n'y a point de lait. Le lait se porte de 
la matrice aux mamelles et de la mamelle à la matrice. 

OEufs clans les filles de cinq ans. 

u II ne veut pas (le médecin Soranus) qu'on mette la 
matrice au nombre des organes principaux du corps humain; 
et la raison qu'il en donne, c'est que non-seulement elle se 
déplace et tombe dans le vagin, mais encore qu'on l'extirpe 
sans causer la mort, ainsi que Thémison l'atteste dans ses 
écrits. Il était même si persuadé que la matrice n'est pas essen- 
tielle à la vie, que nous le verrons plus bas faire un pré- 
cepte de son extirpation. » (Histoire de la Chirurgie*, tome II, 
page 277.) 

Selon le même médecin, un signe très-certain et point trom- 
peur que la femme est enceinte d'un garçon, c'est lorsque le 
pouls du bras droit est plus fréquent, plus fort, plus grand que 

1. V. plus loin un article de Diderot sur ce livre de Peyrilhe. 



394 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

celui du bras gauche, et, réciproquement, que la femme porte 
une fille quand le pouls gauche réunit ces qualités. 

Soranus, à l'exemple d'Hippocrate, reconnaissait si une 
femme est stérile ou féconde ; leur secret consistait à lui mettre 
dans le vagin, le soir, lorsqu'elle se couche, une gousse d'ail 
pelée et enveloppée de laine. Si, le matin, en s' éveillant, elle 
a dans la bouche l'odeur de cet aromate, il la tient pour habile 
à concevoir. Toutes les maladies vénériennes affectent le gosier. 
La castration a un nombre infini d'effets qui constatent la liai- 
son des parties de la bouche avec les parties génitales 1 . 

« Si la portion pendante de la matrice s'ulcère et cause de 
l'âcreté des urines et de la malpropreté, si elle se putréfie, dit 
Soranus, extirpez-la sans rien craindre ; l'exemple nous autorise 
à la retrancher; on l'a quelquefois extirpée tout entière, et le 
succès a couronné la tentative. » 

La suite de l'histoire offre d'autres exemples de l'heureuse 
témérité dont Soranus fait un précepte. 



GENERATION. 

Le testicule, peloton de petits canaux. 

Ovaire ensemble et testicules en quelques espèces. 

Point de vers 2 d-ans les enfants, point dans les vieillards, 
point après un coït fréquent, point dans le mulet. 

On trouve de ces corpuscules 3 dans l'urine, le crachat, la 
salive, le sang, les larmes, dans le mucilage des parties des 
femmes, et dans les autres humeurs. Ils ne sont donc pas 
propres à la fécondation. 



1. La gousse d'ail est recommandée dans tous les traités de médecine du 
moyen âge et de la renaissance. On voit que Diderot cherchait des raisons pour 
les partisans qu'elle pouvait avoir encore au xvin e siècle. Elle n'en a plus. 

2. Spermatozoaires. 

3. On trouve d'autres corpuscules ailleurs, mais ceux-ci ne sont que dans la 
semence et ils sont indispensables à la fécondation. C'était contre Leuwenhœck 
qui avait bien vu qu'était dirigée l'objection tirée de l'existence d'animalcules ou 
au moins de corpuscules animés dans d'autres humeurs. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 395 

Dans l'érection, la verge pleine de sang. 

Massinissa, après quatre-vingt-six ans, fit un enfant. 

Thomas Parr, dont Harvey a écrit la vie, s'est marié à 
cent vingt ans et a connu sa femme à cent quarante 1 . 

L'éléphant engendre à cinq mois. 

Génération des parties se fait peu à peu et non subitement, 
par apposition de partie et non par développement. 

Animaux qui tiennent du père et de la mère. 

Vers inutiles. Un million de féconds sur un. Vers dans vers, 
et ainsi à l'infini; absurdité. 

Parties défaillantes réparées dans les animaux sans secours 
d'aucun élément préexistant. 

Cœur, d'abord canal, puis viscère à deux ventricules et à 
deux oreillettes. 

Fluide vrai produisant par humeur gélatineuse seule, dents, 
muscles, serres de l'écrevisse. 

Ces vers aussi naturels à la semence de l'homme que les 
anguilles au vinaigre. 

Floyer, médecin et asthmatique, dit que son asthme était 
aussi exactement assujetti aux phases de la lune que les eaux 
de la mer. Cependant, chaque jour indistinctement, presque 
autant de femmes qui ont leurs règles que de femmes qui ne 
les ont pas. 

Règles, suites de pléthore. 

Dans la jeunesse, vaisseaux mous; dans la vieillesse, 
vaisseaux secs ; en tout temps, raides et secs clans les ani- 
maux. 

Les artères qui portent le sang aux testicules de l'homme 
sont les mêmes qui le portent aux ovaires de la femme. 

L'ovaire est d'une structure assez semblable à celle de la 
matrice; seulement on y remarque, même dans les vierges, des 
bulles rondes; il y en a jusqu'à douze. 

Les corps caverneux ont une enveloppe, une chair spon- 
gieuse qui peut se gonfler. 

11 y a entre eux une cloison mitoyenne faite de fibres tendi- 
neuses, parallèles, plus étroites en bas, non continues, formant 



1. Il est permis de douter de la réalité de l'histoire de Thomas Parr. V. Thoms, 
Human longevity; its facts and its fictions, London, John Murray, 1873. 



396 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

des vides qui laissent une communication libre entre les deux 
corps caverneux, d'autres fibres se portent de la cloison et s'in- 
sèrent dans l'enveloppe ferme. 

Ces fibres empêchent la trop grande distension ou l'ané- 
vrisme de la verge. 

La trompe de Fallope est menue par le bout qui tient à la 
matrice*, plus évasée par l'autre extrémité ou le pavillon. C'est 
le canal conducteur ou de l'œuf ou de la semence dans la ma- 
trice, selon le système qu'on embrasse. 

Dans la conception la trompe comprime l'ovaire. Il se fait à 
la membrane externe de l'ovaire une petite fente. 

Un œuf, dit-on, s'échappe par cette fente, suit la trompe 
et descend dans la matrice. Autant de fentes 1 à l'ovaire que 
d'enfants. 

Cependant l'extrême étroitesse de la trompe et le volume de 
l'œuf trouvé dans la matrice ne permettent guère de croire 
qu'une vésicule entière puisse suivre cette voie. 

On n'a jamais vu l'œuf renfermé dans le calice jaune ou caillot 
qui se forme autour de la vésicule de l'ovaire, s'accroître et 
transformer la vésicule en un corps jaune hémisphérique. 

Pourquoi ces œufs ne grossissent-ils point? 

Toutes les parties de l'homme formées clans l'œuf. Chemin. 

Jamais on n'a vu dans un œuf le fœtus 2 , qui ressemble plus 
souvent au père qu'à la mère. 

Il n'y a point de corps jaune dans les vierges. Ce corps jaune 
n'a rien de remarquable dans sa structure. 

Le polype se reproduit par division. Le puceron est herma- 
phrodite. 

L'accouplement des colimaçons est double. 

On a dit tant de folies sur l'acte de la génération que je puis 
bien dire aussi la mienne. Je ne puis me résoudre à faire agir la 
semence de l'homme ou sa vapeur à une distance aussi éloignée 
que les ovaires de la femme le sont du fond du vagin. 



1. Autant de cicatricules que d'ovules évacués, mais tous n'ont point été 
fécondés. 

2. C'était aussi l'objection de Haller, qui concluait : « A peine peut-on ajouter 
foi à tout cela; » et qui malgré cela disait : « Cependant le premier asile de 
l'homme est un œuf.» V. la Génération, traduite de la Physiologie, de M. de Haller; 
Paris, Des Ventes de la Doué, 2 vol. in-8°. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 397 

Quoiqu'on ait quelques exemples de fœtus engagés clans les 
trompes de Fallope, je ne puis faire descendre ni un œuf ni un 
corps par l'un de ces deux canaux. Descendu dans la matrice, je 
ne connais aucun moyen de l'y fixer par un pédicule, et moins 
encore de l'y fixer à la place qu'il y occupe. Il semble qu'il ne 
devrait s'arrêter dans sa chute qu'au point le plus bas. 

Qui est-ce qui a vu dans l'acte vénérien la frange ou griffe 
du pavillon embrasser l'ovaire, la serrer et en exprimer les 
premiers rudiments de l'embryon? 

Je serais tenté de ramener la génération de l'homme à celle 
du polype. 

Les premiers éléments de l'homme sont au lieu même où 
l'homme naît. Ils attendent là pour se développer la liqueur 
séminale de l'homme. 

Ils se développent, le placenta se forme, et l'homme naît par 
division. 

L'approche de l'homme et de la femme ne donne lieu qu'à la 
production ou au développement d'un nouvel organe qui est ou 
devient un être semblable à l'un des deux. 

Ruysch a trouvé la semence de l'homme et de la femme 
dans la matrice d'une femme qui venait d'être tuée par un 
matelot avec lequel elle avait pris querelle immédiatement après 
en avoir été connue. Mais Harvey a disséqué des biches sans 
nombre, immédiatement après l'approche du cerf, il n'a jamais 
trouvé de liqueur séminale clans leur matrice. 

On jette de l'eau sur la jument pour la rendre féconde. 
J'ai ouï parler d'un magistrat à qui le même expédient réussit. 
Mais cela ne nuit point à mon opinion. 

Si après le coït la femme éprouve une espèce de grouille- 
ment qui ressemble assez à de la colique pour qu'elle s'y mé- 
prenne, et si ce mouvement est accompagné d'un peu de chaleur 
aux parties naturelles, elle se trompera rarement lorsqu'elle se 
croira grosse. Je tiens cette observation d'un habile médecin 
qui l'avait faite plusieurs fois. Elle peut être grosse sans avoir 
éprouvé ces deux symptômes. 

Quand le coït est fécond, la trompe a comprimé l'ovaire, et 
en a exprimé par la fente qui se fait à sa membrane externe un 
corps jaune qu'elle conduit dans la matrice. 

Corps jaunes contenus dans les ovaires des femmes fécondes. 



398 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Tumeur constante à l'ovaire. Autant de fentes à l'ovaire que 
d'enfants. Preuves. 

Cependant étroitesse de la trompe. Jamais l'œuf vu dans le 
calice jaune. Jamais œuf dans une vierge n'a montré de fœtus. 

Frémissement le long de la trompe, et espèce d'évanouisse- 
ment. 

Ces œufs prétendus stériles sans la semence du mâle. 

Fœtus trouvés dans les trompes. 

Changement survenu clans le corps jaune fécondé. Analogie 
avec les animaux dans la matrice desquels il tombe un œuf 
après le coït, quoique plusieurs soient fécondés en même temps 
dans l'ovaire. 

Y a-t-il semence clans la matrice et dans les trompes? 
Ruysch dit oui, Harvey dit non ; Ruysch sur un seul fait, Harvey 
sur mille. 

Matrice se ferme après la conception. 

Dans la matrice de lapine; on n'y voit rien les cinq ou six 
premiers jours, le septième on aperçoit un bouton, puis une 
bulle, ensuite une espèce de têtard. 

Une femme, soit par un mouvement acquis, soit par un 
mouvement naturel, donnait au vagin et aux parties extérieures 
de la génération assez de contraction pour serrer et retenir son 
homme dans la jouissance lorsque la passion avait cessé. 

Le flux menstruel, besoin d'abord, se périoclise beaucoup 
par l'habitude comme toutes les autres excrétions, la faim à 
certaines heures. 

Testicules, assemblage de petits canaux où le sperme se 
sépare du sang. 

Le fœtus a rarement les testicules dans la bourse ou le scro- 
tum, mais souvent dans l'abdomen. 

Scrotum, sac qui contient les testicules. 

Dartos est une enveloppe particulière, vasculeuse, muscu- 
leuse sous le scrotum. Quand il y a abondance de sperme elle se 
rétrécit, se dresse, se ride, porte le testicule en haut, le sperme 
se répand, et tout se remet à sa place. 

Crémaster, muscle qui élève, presse et exprime. 

Il y a le testicule vrai et le testicule épiclidyme ou addition 
au testicule. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 399 



SPERME. 

VERS SPERMATIQUES. 

Il n'y en a point clans l'enfant, mais à leur place cle petits 
corpuscules; point après un fréquent coït, point clans le vieil- 
lard, point clans les stériles , point clans le sperme clés mulets. 
Pareils animaux clans toutes les humeurs, même dans le muci- 
lage des parties naturelles, même dans les chapons. Ils ont 
deux sexes, ils s'accouplent, ils engendrent. 

On éjacule sans testicules 1 . 

Le sperme repasse dans le sang et se répand dans tout le 
corps. Il se manifeste à l'odorat. 

On pisse par contraction cle la vessie. 

Les vaisseaux spermatiques, clans tous les animaux, voisins 
cle ceux des reins. Douhle utilité cle l'organe propre à expulser 
l'urine et la semence. 

Semence du mâle se forme dans le testicule, déposée dans 
les vésicules séminaires 2 , chassée au dehors par la verge. 

Scrotum, première enveloppe du testicule. Dartos, après le 
scrotum, seconde enveloppe du testicule : deux sacs avec cloison. 

Dartos , muscle crémaster , s'épanouissant postérieurement 
en gaîne, embrassant cle tout côté, élevant, comprimant, ex- 
primant le testicule. 

Ensuite la membrane vaginale. 

Puis la membrane albuginée 3 . 

Une artère spermatique descend vers le testicule ; elle vient 
de l'aorte au-dessous cle l'artère rénale. 

Avec l'artère spermatique, il y a la veine spermatique et le 
canal déférent, formant ensemble un cordon cylindrique qui se 
prolonge clans l'aine, cle là clans le scrotum et au testicule. 

Nerfs du testicule très-sensibles. 

Les artères se partagent en petits vaisseaux continus aux 
vaisseaux spermatiques et formant des pelotons séparés par des 
cloisons cellulaires. 

\. Ajouter : apparents. L'éjaculation peut se produire aussi quelque temps après 
la castration. 

2. On dit séminales. 

3. On dit tunique vaginale, tunique albuginée. 



^00 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Il y a dans chaque cloison un conduit qui reçoit la semence 
des vaisseaux spermatiques. 

Ëpididyme, accessoire du testicule, côtoyant son bord externe 
postérieur et adhérent au testicule. 

Il a son conduit qui, après avoir formé des spirales, prend 
le nom de canal déférent, canal portant la semence dans les 
vésicules séminaires. 

La vésicule séminaire (il y en a deux) est un petit intestin 
membraneux, fermé, situé au-dessous de la vessie, d'où naissent 
dix et plus d'intestins aveugles dont quelques-uns sont divisés 
en différentes loges. 

Ce petit intestin est ramassé en un peloton court et tortueux. 

La liqueur qui y est déposée sort du testicule jaunâtre, fine 
et aqueuse. Elle conserve ce caractère dans les vésicules, seule- 
ment elle y devient plus visqueuse et plus jaune. 

Point de liqueur animale qui pèse plus. 

Les animalcules ne se trouvent dans la semence qu'après 
l'âge de puberté. 

On n'en trouve point dans la semence des impuissants. 

Semblables à anguilles à grosse tête; diminuent et perdent 
leur queue dans l'homme en vieillissant. 

On a trouvé de ces animaux dans la liqueur du corps jaune 
et quelquefois dans les décoctions et infusions des parties des 
animaux. 

Enfants plus semblables au père qu'à la mère. 

Maladies et vices héréditaires de père en fils. 

Vers, principe dominant dans le règne animal. 

Ressemblance de l'animalcule avec les premiers linéaments 
du fœtus fécondé 1 , linéaments qui ne paraissent pas à moins 
que la femelle n'ait été fécondée. 

Plus ou moins de véhicule dans la semence, plus ou moins 
d'irritation. 

I er Système. Mélange de la liqueur séminale et semence ex- 
traite dans l'un et l'autre de toutes les parties du corps avec 
faculté génératrice. 

Cette faculté n'est qu'un long enchaînement de causes et 



1. C'était l'opinion de Leuvvenhœck qui voyait dans l'animalcule spermatique 
l'homme en raccourci et lui attribuait les deux sexes. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. fcOt 

d'effets qui s'acheminent successivement depuis le commence- 
ment de la vie jusqu'à la mort. 

La semence est une humeur comme le sang, la lymphe, la 
bile, le suc pancréatique, qui a sa nature et son filtre parti- 
culier. 

Dans Buffon et d'autres, semence : surabondance de nourri- 
ture rejetée par chaque membre. Moules intérieurs. 

Placenta et enveloppes impossibles à expliquer. 

Semence forte et semence faible dans chaque sexe. Aristote 
comme Hippocrate, avec cette différence que le mâle fournit la 
forme et la femelle la matière. 

IL Vésicules dans l'ovaire; système des œufs : homme et 
femme tout formé dans l'œuf, et ainsi à l'infini 1 . 

III. Animaux spermatiques. Hartzoecker. Femmes et hommes; 
et puis même enchâssement à l'infini. 

IV. OEufs piqués par les vers. 

Molécules organiques, vivantes, ne sont que les matériaux. 
Buffon. 

Dans ce système, il faut que la semence entre dans la ma- 
trice, ce qui est faux. 

V. Autre système : parties de la semence sont chacune poly- 
peuses. Matrice nécessaire. 

Harvey n'a vu d'abord dans la matrice des biches et des 
lapines disséquées qu'un point animé autour duquel se sont 
successivement arrangés les divers membres qui composent 
l'animal. 

(Je crois que, vu l'exfoliation de la matrice, peut-être est-ce 
la raison du petit nombre d'enfants.) 

Observations à faire. La première, c'est si cette exfoliation 
laisse dans la matrice des traces subsistantes, en conséquence 
desquelles on pourrait à l'inspection de cet organe intérieur 
compter les enfants, comme on prétend qu'on les compte aux 
cicatrices de l'ovaire. La seconde, s'il peut se faire un placenta 
dans un endroit où il y a eu un premier placenta, où une pre- 
mière exfoliation s'est faite. 

Question à faire au jardinier : Si deux fruits peuvent naître 
successivement à l'endroit d'un premier pédicule ? 

1. Emboîtement des germes de Bonnet. 

ix. 26 



402 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Cela expliquerait la fécondité et la stérilité de certaines 
femmes, par l'étendue du placenta ou des exfoliations succes- 
sives. 

La vapeur séminale est connue par l'odorat, la vue, quand 
elle est chaude. 

Point de semence avant douze ans dans nos contrées. Vers 
la cinquantaine plus de pollution nocturne. 

Fluide spermatique, surabondant, produit le cancer et la 
phthisie pulmonaire. Le remède est simple 1 . 

Matière nutritive surabondante produit la goutte. (La craie 
des noclus distillée donne les mêmes produits que le tartre du 
vin, seulement un peu plus d'alcali volatil.) 

Distinguer la semence du véhicule. Le véhicule isole les 
parties prolifiques et empêche la fermentation qui ne se fait 
qu'en masse. 

C'est le rapport du véhicule à la partie prolifique qui fait 
distinguer les hommes et les femmes par leurs tempéraments 
froids ou chauds. La partie prolifique trop rapprochée 2 est une 
source de maladies. 

11 y a des animalcules dans la semence et il n'y en a que 
dans cette seule excrétion. Mais la corruption en engendre dans 
toutes les parties de l'animal. 

Où est la matière séminale dans les eunuques? Où? Où 
elle était dans les mâles parfaits avant sa séparation par les 
glandes. 

Tandis que l'homme ne dissipe pas la semence ou par le 
coït ou par le rêve, grande portion, la plus volatile, la plus odo- 
rante, la plus forte est repompée et rendue au sang, et son 
produit est poil, barbe, corne, changement de voix et de mœurs : 
effets nuls dans les eunuques. 

Prostate en forme de cœur, glande environnant l'urètre à 
son origine, prépare une humeur blanche, épaisse, douce, 
abondante, qui se répand dans une dépression petite, creusée 
aux parties latérales des vésicules séminaires, et qui sort avec 



1. Les phthisiques ont longtemps passé pour plus salaces que les autres 
hommes. Quant au remède indiqué, il précipite ordinairement la fin du ma- 
lade. 

1. Trop dense ; que la liqueur prostatique et celle des glandes de Covvper et de 
Littre ne délaye pas suffisamment. 






ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 403 

la semence clans laquelle elle domine par sa blancheur et sa 
viscosité. 

La semence et le fluide de la prostate qui s'y mêle sortent 
par l'urètre tendu. 

Mais comment se tend l'urètre? Par trois corps caverneux 
qui l'entourent. 

Et qu'est-ce qui distend et enfle ces corps? Le sang artériel. 

Et que devient ce sang? Il est repompé par les veines. 

Il y a entre eux une cloison mitoyenne faite de fibres ten- 
dineuses, fermes, parallèles, etc. Des fibres de ces cloisons se 
portent vers les parois des corps caverneux et en empêchent 
la trop grande distension en large. 

Papilles des femmes s'érigent. 

Peau sous le cou du coq d'Inde se raidit. 

Animaux s'accouplant sans muscle érecteur. 

Action du fluide suffit pour l'érection. 

Beaucoup de rapport entre la construction des testicules et 
celle de la substance corticale du cerveau. 

La langueur ne vient pas de la perte mais de la distension 
de toutes les parties par la force de l'irritant. 

Ce fluide séminal dans chacune de ses molécules a quelque 
analogie avec les membres dont il a été séparé. Dans l'irritation 
violente il se transmet à chaque molécule une action analogue 
à chaque partie. Cette analogie sépare celles qui doivent être 
lancées des autres, et après cette séparation leur coordination 
s'explique par la même analogie avec telle ou telle fonction 
particulière et qualité. Elles s'entraînent réciproquement pour 
sortir ; elles s'entraînent réciproquement pour s'arranger : folie 
conjecturale, plus folle pour les ignorants, moins folle pour les 
hommes instruits. Entre ces parties fécondantes, beaucoup 
d'un humide stérile interposé; cet humide est véhicule. Cela 
explique les ressemblances et les organes surabondants. 



SEMENCE. 



La nature en ordonne l'usage, la sagesse le règle, la conti- 
nence le retient, le vice en fait un poison, la religion le bénit, 
la débauche le prodigue. 

C'est un fluide émané du cerveau, qui prend son cours par 



Û04 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

le grand nerf sympathique; ce fluide contient un petit cerveau 
qui est la graine ou le noyau d'où naît le fœtus. 

Analogie de la semence avec la cervelle. Plus de cervelle, 
tout étant égal d'ailleurs, plus d'aptitudes aux sciences et au 
plaisir. Homme toujours amoureux. 

Vers séminaires naturels à la semence de l'homme, ainsi que 
les animalcules qu'on trouve ailleurs. 

Par dépravation dans les testicules ou clans l'ovaire, au lieu 
d'un César il naît un ascaride. 

Si le fluide séminal est repompé, c'est un venin qui tue. 

Enveloppes du fœtus ne sont qu'une exfoliation du placenta. 

La matrice est un porte-enfant comme la branche de l'arbre 
est un porte-fruit. 

Il y a des exemples du placenta appliqué à l'orifice de la 
matrice, accouchements dans lesquels il a fallu percer le pla- 
centa pour accoucher. 

La fille d'Aquapendente était imperforée et n'en devint pas 
moins grosse. 

La grossesse se fait par vapeur; cela paraît démontré. 

CONCEPTION. 

Vagin, organe surajouté à la matrice; canal membraneux, 
capable de frottement, fort susceptible d'expansion ; embrasse 
l'orifice de la matrice, se porte en bas, en devant et au-dessous 
de la vessie ; placé sur le rectum auquel il est uni, et s'ouvrant 
par un orifice assez large au-dessous de l'urètre. 

Hymen, grand repli valvulaire formé par la peau de l'épi- 
démie, garantit l'intérieur du vagin du froid et de l'urine. 
Hymen, particulier à l'homme ou plutôt à l'espèce humaine. Il 
est plus large vers l'anus. Le coït l'use et il disparaît. 

La surface intérieure du vagin est parsemée de tubercules 
calleux, duriuscules, sensibles, et de lames inclinées qui se 
terminent en tranchant et se couchent sur les tubercules. Cela 
semble fait pour donner du plaisir et faciliter l'expansion du 

vagin. - 

Le vagin a un muscle particulier constricteur de son 

orifice. 

Nymphes sont deux appendices cutanés, placés en devant 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. &05 

et à la sortie du vagin et produits par la continuation de la 
peau du clitoris et de celle de son gland; elles sont cellulaires; 
elles se gonflent; elles sont découpées et garnies de glandes 
sébacées semblables à celles du prépuce du clitoris. Elles diri- 
gent l'urine qui sort de l'urètre entre chaque nymphe, ce qui 
ne se fait pas sans une espèce d'érection des nymphes. 

Clitoris, partie très-sensible et de chatouillement, qui a deux 
corps caverneux, un gland, un prépuce, son érection. 

Lèvres cutanées recouvrant toutes les parties de la généra- 
tion, forment un plexus au-dessus du clitoris. Le sang s'accu- 
mule là, l'orifice du vagin est rétréci et le plaisir augmente. 

Muscle constricteur part du sphincter de l'anus, se porte en 
devant le long de l'origine des lèvres et s'insère dans les 
racines du clitoris. 

Coït, frottement accompagné de contraction convulsive clans 
toutes les parties qui avoisinent le vagin, gonflement du clitoris, 
des nymphes, du plexus des lèvres; éjaculation, mais non tou- 
jours dans toutes les femmes, d'une liqueur muqueuse et 
gluante qui vient de différentes sources. Yoilà pour l'exté- 
rieur. 

Au dedans trompes se gonflent, rougissent, se raidissent, le 
morceau déchiré s'élève et s'adapte à l'ovaire. 

Dans les filles qui ont acquis l'âge de puberté, l'ovaire est 
très-plein d'un fluide lymphatique, coagulé, qui distend les 
vésicules. 

Quelquefois avant la conception se produit autour d'une 
vésicule de l'ovaire un caillot jaune qui s'accroît, s'augmente et 
paraît se changer en un corps jaune hémisphérique, sous forme 
d'un grain, cave en dedans, et contenant dans sa cavité sinon 
un petit œuf, du moins une petite membrane creuse. Ces 
corps sont apparents, dans la femme, d'abord après la con- 
ception. 

Conception a lieu sans plaisir de la part de la femme, même 
avec aversion. 

Point de conception quoique avec le plus grand plaisir simul- 
tané des deux sexes. 

Que signifie donc cette griffe de l'ovaire, ce serrement, cet 
œuf ou cette semence? Tout cela s'exécute-t-il sans volupté? Je 
demande s'il y a effusion de matière séminale sans volupté? 



406 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Sinon, donc, le mélange des semences, n'est pas le principe de la 
génération j ni les molécules organiques, ni les autres causes 
qu'on a assignées à ce phénomène. 

TERME DE L ACCOUCHEMENT. 

L'enfant est en tout temps un hôte incommode pour la matrice, 
mais surtout à neuf mois. 

Tout organe tend d'une manière automate à se soulager; 
mais un organe sensible et vivant ne tend à se soulager que 
quand il en sent la possibilité. Dans un autre moment il éprouve 
que sa douleur ou son malaise augmente. 

La matrice se blesserait elle-même, si elle tentait l'expul- 
sion du fœtus, lorsque par la forte adhésion du placenta, qui 
n'est que son exfoliation, elle et le placenta ne font qu'un. 

Mais lorsque la surface convexe du placenta commence à 
devenir lisse, c'est alors que la matrice sent la possibilité de se 
soulager du poids qui l'incommode, et qu'elle est portée à s'en 
occuper par la contractilité mise en jeu par son extrême dilata- 
tion, dilatation qui a un terme au delà duquel la matrice s'ou- 
vrirait ou craindrait de s'ouvrir, car les organes ont des craintes, 
des aversions, des appétits, des désirs, des refus. 

J'ai mangé, est-ce dans le premier moment qui suit la 
déglutition que l'estomac tend à pousser les aliments dans les 
intestins? Aucunement. Poussés clans les intestins, sont-ils subi- 
tement précipités vers leur sortie? Aucunement. 

Toute opération animale a ses progrès, et ces progrès sont 
réglés par la facilité qu'y trouve l'organe, par la peine qu'd souf- 
frirait s'il se hâtait, par son besoin, par son plaisir ou par son 
malaise. 

A neuf mois l'enfant, avec toutes ses enveloppes, fait une 
masse étrangère à la matrice. Mais si ce corps étranger est sen- 
tant et vivant et s'il cesse d'être nourri, il doit souffrir et s'agiter. 
En s'agitant il doit incommoder l'organe. L'organe incommodé 
doit agir et il agira vers l'endroit d'où il espère soulagement, 
comme les intestins tourmentés par certains aliments. 

Quand plusieurs causes concourent à produire un effet, il ne 
faut en exclure aucune. L'accouchement est une espèce de 
vomissement. Il faut y faire entrer la dilatation extrême de la 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 407 

matrice, son malaise, sa contractilité, l'accroissement du poids, 
le changement de position de l'enfant, la sympathie des parties 
voisines et conspirantes, de la vessie gênée, du rectum gêné, 
deux oreillers qui cherchent en même temps à se délivrer, et 
ainsi des veines, des artères, des ligaments, des muscles, de 
l'estomac, du diaphragme. 

Séparé de la mère, l'enfant passe entre ses bras qui le 
serrent; elle est serrée par les bras de l'enfant; il est sous ses 
yeux, elle le tient, elle l'enlace, elle l'applique, il s'applique 
lui-même à son sein, elle continue de le nourrir, ce sont deux 
êtres qui cherchent à se réidentifier. 

QUESTION. 

Pourquoi la mère, l'enfant et moi digérons-nous le lait de la 
mère, et pourquoi ce lait transmis des mamelles dans les intes- 
tins de la mère ne s'y digère-t-il pas? Preuve du besoin de la 
mastication et du travail de l'estomac. 

Une des plus étonnantes absurdités que j'ai jamais lues, 
c'est que la formation du lait dans les mamelles, et non pas 
ailleurs, est plutôt l'effet d'une convenance morale que celui 
d'une nécessité physique (De la femme, par Pioussel). 

Et les mamelles du mâle ? Et les mamelles de l'âne et du 
cheval placées dans le voisinage du gland ? 

La gestation clans les unipares variera selon la même loi. Si 
le petit prend un accroissement subit et énorme de volume et 
de pesanteur, le pédicule se détachera plus vite, la réaction des 
parties sur le petit sera plus prompte. 

S'il faut s'étonner, ce n'est pas de la variété dans la durée 
de la gestation, c'est de son uniformité approchée. 

C'est une lourde bêtise que de comparer l'incubation à la 
gestation. 

Si vous ôtez tous les petits à l'animal Carnivore qui a beau- 
coup de mamelles et de lait, il devient furieux. Laissez-lui-en 
un qui suffise à son soulagement, il s'en contente. 

Mais les mères des oiseaux éprouvent la même douleur. Par 
quelle cause ? 

La diversité des amours ne tient-elle pas à l'abondance et à 
la disette de nourriture? Après l'abondance de nourriture, abon- 



608 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

dance de sperme. Égalité de nourriture dans l'homme, pente 
égale à l'amour. 

Nier les effets de l'imagination de la mère sur l'enfant par 
des raisonnements mécaniques, c'est oublier qu'on fait mourir 
un homme en lui chatouillant la plante des pieds ou les côtes. 

Chaque ordre d'êtres a sa mécanique particulière. Celle de 
la pierre n'est pas celle du feu ; celle du feu n'est pas celle du 
bois; celle du bois n'est pas celle de la chair; celle de la chair 
n'est pas celle de l'animal ; celle de l'animal n'est pas celle de 
l'homme ; celle de l'homme n'est pas celle des organes. 

Depuis le premier instant de la génération jusqu'aux derniers 
termes de l'accroissement, je ne vois que les différents progrès 
d'un développement. Et depuis le dernier terme de l'accroisse- 
ment jusqu'à la fin de la vie, je ne vois que les différents pro- 
grès d'une destruction. 

Les animaux microscopiques se divisent en deux, et cette 
division successive donne des espèces successives d'animaux. 
Quel est le dernier point de ces races? 

Les barbes de l'ouïe des poissons, en se rompant, produisent 
un animalcule vivant, pareil à l'anguille farineuse. 

Il y a des plantes hermaphrodites, des plantes mâles et des 
plantes femelles. 

Dans le progrès de l'incubation du fœtus, qu'on m'assigne 
le moment où l'âme s'y introduit. 



EXTRAIT 



D UNE LETTRE D UN CHIRURGI EN -M A JOR DES TROUPES EN GARNISON 
AU CHATEAU DE NICKLSPURG OU NICKLAUSPURG , EN MORAVIE, 
APPELÉ M. NUGH, ADRESSÉE A M. LEFEBVRE, MÉDECIN A PARIS. 

a Dans les premiers jours d'août de l'année 1773, un soldat 
âgé de vingt-deux ans et quelques mois fut attaqué de maux de 
cœur passagers, de lassitude, de dégoût, etc. A ces accidents, 
succéda bientôt l'enflure du ventre. On traita ce jeune homme 
comme hydropique ; les remèdes furent sans effet, et le ventre 
grossissait de plus en plus ; d'ailleurs, il ressentait peu d'incom- 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 409 

modités et ne manquait guère à son service. Cet homme, que 
l'on avait abandonné depuis quelques mois à la bonté de son 
tempérament et aux soins de la nature, ressentit de vives dou- 
leurs dans la région lombaire, Je 3 février 177Zi. On lui fit 
prendre quelques potions sédatives, mais les douleurs ne firent 
qu'augmenter. On crut soulager le malade en lui faisant la ponc- 
tion, et l'on fut extrêmement étonné de ne point voir d'évacua- 
tion d'eau. On eut recours à la saignée, et tous les moyens 
furent inutiles; les douleurs devinrent de plus en plus aiguës, 
les convulsions s'en mêlèrent, et le patient mourut après quatre- 
vingt-dix heures de souffrances. 

« Le cas était trop extraordinaire pour qu'on ne fît point 
l'ouverture du cadavre ; mais quelle fut la surprise des assis- 
tants, lorsqu'à l'ouverture de l'abdomen on aperçut un kyste ou 
sac que l'on ouvrit et dans lequel était un fœtus mâle, mort et 
bien conformé, avec son placenta, les membranes et les eaux! 
Ce kyste était une matrice à laquelle rien ne manquait. L'ori- 
fice regardait l'intestin rectum, avec lequel elle communiquait 
par un petit conduit en forme d'appendice ; à peine pouvait-on 
y introduire le tuyau d'une plume à encre ordinaire. Il n'avait 
que ce viscère de commun avec le sexe féminin ; d'ailleurs, il 
était parfaitement homme intérieurement et extérieurement. La 
position des ligaments de cette matrice était dans l'ordre natu- 
rel. Les vaisseaux spermatiques aboutissaient en partie aux 
ovaires, et une autre partie continuait son chemin jusqu'aux 
testicules ; ce lacet était double. On examina la forme des os du 
bassin; elle était telle qu'elle doit l'être dans l'homme. Les 
mamelles n'étaient pas grosses, mais elles contenaient du lait, 
et leur aréole était large et noire. 

a On se rappela alors que ce soldat s'était plaint plusieurs 
fois de sentir quelque chose remuer dans son ventre, et particu- 
lièrement trente heures avant sa mort ; mais on avait attribué 
ce symptôme aux eaux que l'on supposait. 

« Il ne restait aucun doute sur la manière dont cet homme 
pouvait avoir engendré; mais, pour s'en rendre encore plus cer- 
tain, on s'empara de son compagnon de lit, on le mit aux fers, 
et, par des menaces réitérées, on lui fit avouer ce que l'on 
soupçonnait violemment... » [Gazette des Deux-Ponts, ann.1775, 
n° xxii.) 



410 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Autre fait très-assuré et assez analogue au précédent. La 
décence n'a pas permis qu'on l'insérât dans les Mémoires de 
notre Académie de chirurgie. Je le tiens de Louis, secrétaire de 
ladite Académie 1 . 

Un jeune homme pressait vivement une fille dont il était 
amoureux et aimé de satisfaire sa passion. Elle ne demandait 
pas mieux, mais la nature s'y opposait. Elle était sans sexe 
apparent; la seule chose qu'on lui remarquât, c'était une petite 
ouverture telle qu'elle est dans les autres femmes, par laquelle 
elle évacuait les urines. Cette conformation singulière ne détacha 
point le jeune homme de sa maîtresse, mais il en exigea une 
complaisance à laquelle elle ne se refusa point. Au bout de 
quelques mois, son ventre s'enfla et sa gorge se gonfla. Elle 
envoya chercher un chirurgien qui, après l'avoir bien examinée, 
lui annonça qu'elle était grosse. Elle n'eut pas de peine à le 
convaincre de la fausseté de son pronostic. Cependant l'enflure 
du ventre et de la gorge faisait des progrès, et le chirurgien, 
appelé une seconde fois, confessant qu'il ignorait comment cet 
enfant s'était fait, protesta qu'il le sentait remuer. Ni la fille ni 
son amant ne tinrent compte de cette déclaration. Cependant, 
le terme de cette bizarre grossesse arriva; et, après des dou- 
leurs, des efforts et un délabrement inouï des parties, cette fille 
accoucha d'un enfant par la même voie qu'il avait été fait. 
J'ignore si la mère et l'enfant en moururent, mais ce que je 
sais, c'est que sa formation n'avait rien d'extraordinaire... La 
matrice de cette fille, au lieu de s'ouvrir à l'endroit ordinaire, 
s'ouvrait dans le rectum, qui tous les mois servait d'issue au 
sang menstruel. 

1. On dit que ce fait donna lieu à une thèse : An imperforata millier possit 
concipere? Voici comment Mirabeau (Errotika Biblion) raconte la chose : «M. Louis, 
secrétaire de l'Académie de chirurgie, a soutenu, en 1755, la question sur les bancs ; 
il a prouvé que les anélytroïdes pouvaient concevoir; et des faits consignés dans 
sa thèse, imprimée avec privilège, le démontrent. Malgré cette authenticité, le 
Parlement ne manqua pas de dénoncer la thèse de M. Louis comme contraire aux 
bonnes mœurs. Il fallut que ce grand et non moins ingénieux et malin chirurgien 
recourût aux casuistes de la Sorbonne ; alors il montra facilement que le Parlement 
prononçait sur une question qui n'est pas plus de sa compétence que l'émctique. 
Et le Parlement ne donna aucune suite à la dénonciation. » 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. Ml 



GERMES PRÉEXISTANTS. 

J'admets ces germes, mais n'ayant rien de commun avec les 
êtres. 

C'est une production conséquente au développement. Pro- 
duction qui n'existait pas et qui commence à exister, et dont 
l'expansion successive forme un nouvel être semblable au 
premier. 

Un œil se fait comme une anémone. Qu'est-ce qu'il y a de 
commun entre la griffe et la fleur? 

Un homme se fait comme un œil. Qu'est-ce qu'il y a de 
commun entre la molécule de l'écorce du saule et le saule? 
Rien. Cependant cette molécule donne un saule. 

Comment? Par une disposition première qui ne peut, avec 
la matière nutritive, amener un autre effet. 

Cela me semble aussi simple que de souffler clans une vessie 
flasque pour en faire un corps rond. 

Si la comparaison de la vessie choque, c'est qu'elle est trop 
simple; mais elle n'en est pas moins réelle et vraie. 

Les molécules éparses qui doivent former le germe se 
rendent là nécessairement. Rendues elles forment un pépin. Ce 
pépin n'a qu'un développement nécessaire, c'est un arbre. Et 
ainsi de l'homme. 

En Amérique, dans un intervalle de vingt-quatre heures, les 
plaies se couvrent de vers ; il faut les racler, étuver la plaie 
avec infusion de tabac. Malgré cela, vers reproduits, quoique 
l'appareil soit resté. 

Exemple d'une femme sans aucun sexe, ni motte, ni clitoris, 
ni tétons, ni vulve, ni lèvres, ni vagin, ni matrice, ni règles. 

Le fait est arrivé à Gand. La Mettrie avait vu cette femme 1 . 
M. cl' Hér ou ville. 

Procès-verbal des médecins et chirurgiens de Gand. 

1. La Mettrie en parle en effet, en passant, dans Y Homme machine, et d'une 
façon plus détaillée dans le Système d'Épicure. M. le comte d'Hérouville, lieute- 
nant général, avait signé le procès-verbal. La mention de son nom semblerait 
indiquer que c'était de lui que Diderot tenait le fait. Il joue un rôle dans Ceci 
n'est pas un conte. Voir t. V, p. 319. 



412 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 



FOETUS. 

Des premiers rudiments de l'animal. 

Trois opinions : ou ils viennent du mâle, ou de la femelle 
ou de tous les deux. 

Pourquoi tant d'animaux pour en faire un seul? 

Le fœtus est-il dans la mère? Les plantes poussent à cette 
opinion. 

Virgines apkides, engendrent sans mâles ! . OEufs dans la 
matrice sans approche du mâle. 

Ressemblance des parents, maladies héréditaires; les mules 
et les mulets engendrent. 

Haller ne nie pas que exiguo tempore aliquo ovum huma- 
norum in utero liberum esse. 

Ghorion, membrane jaunâtre, molle, lubrique comme la 
graisse, facile à déchirer, filamenteuse, à fils entrelacés, fluc- 
tuants à l'extérieur; intérieurement membrane plus unie, plus 
ferme, réticulée, poreuse. Autant de chorions que d'enfants. 

Eau de l'amnios un peu salée, semblable à la sérosité du 
lait, elle en a l'odeur; exhalation, naît comme un péricarde. 
Cette eau peut-elle nourrir? Oui, même par la bouche. Cette 
eau est résorbée par la peau. 

Le fœtus renvoie au placenta une partie de son sang par 
deux grandes artères ombilicales. 

Le sang paraît rentrer des vaisseaux artériels du placenta 
dans les veines de la matrice d'où il passe aux poumons de 
la mère. 

Le fœtus se nourrit-il par la bouche ? Repompe-t-il de la cavité 
de l'amnios la liqueur lymphatique coagulée dans laquelleil nage? 

11 y a eu des fœtus sans cordon. 

La liqueur qu'on trouve dans l'estomac du fœtus est sem- 
blable à celle qui remplit l'amnios. 

La liqueur de l'amnios diminue à mesure que le fœtus croît. 

11 s'est trouvé des stries continues et comme glacées dans 
l'amnios, la bouche, le gosier et l'estomac du fœtus. 

1. Il s'agit ici de la génération, sans rapprochement sexuel {parthénogenèse), du 
puceron, étudiée par Ch. Bonnet. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 413 

Les gros intestins et une partie des petits sont remplis de 
meconium. 

L'enfant vit-il par la mère, mais se nourrit-il par l'eau de 
l'amnios? 

Cette eau dans le commencement est nourricière, sur la fin 
on dit qu'elle devient acre. Alors l'enfant souffrirait-il de la 
faim, et serait-ce là une des causes de la naissance? 

Les excréments engendrés dans le fœtus sont en petite quan- 
tité. Sa vessie urinaire est grande et longue; il y a de l'urine. 

Le meconium est une substance pulpeuse, verdâtre, peut-être 
le résidu des liquides qui se sont exhalés dans les intestins. 

On trouve une substance toute semblable dans d'autres 
cavités remplies d'un liquide exhalé. On la trouve dans la mem- 
brane vaginale du testicule. 

L'ouraque sort du haut de la vessie ; il est creux et se pro- 
longe assez loin dans le cordon ombilical. 

S'il y avait une allantoïde, ce réservoir de l'urine serait con- 
tinu à l'ouraque. 

Peut-être le cordon ombilical, très-long dans l'homme, étant 
spongieux, reçoit-il l'urine du fœtus dans ses cellules, mais 
l'ouraque est court; et qu'importe? Il va jusqu'au cordon, mais 
non jusqu'au placenta; et qu'importe encore? 

Mais suivons l'accroissement du fœtus. Des tubercules sortent 
insensiblement du tronc, annoncent la formation des extrémités 
et de toutes les parties du fœtus. 

La tête se forme d'abord, puis la poitrine, puis le bas-ventre 
et les extrémités. 

Ses poumons sont petits à proportion du cœur. Ils tombent 
au fond de l'eau quand ils n'ont point encore respiré. 

La cloison qui unit l'oreillette droite du cœur avec la gauche 
est percée d'un trou large et ovale. 

La matrice croît continuellement avec le fœtus ; son épais- 
seur reste la même. La nutrition compense l'extension. 

La matrice s'étend surtout vers le fond. Alors les trompes 
paraissent descendre. 

Son orifice n'est jamais fermé, mais enduit d'un mucus. Il 
se raccourcit, s'aplatit, devient large, et s'ouvre à mesure que 
le temps de l'accouchement approche. 

Jusqu'alors le fœtus avait sa tête entre ses genoux; aux 



ftlft ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

approches de sa délivrance il tombe en dedans et le haut de sa 
tête correspond à l'ouverture dilatée de la matrice, dont les 
efforts commencent alors pour sa délivrance, qui sera favorisée 
par le poids du fœtus, le malaise, les mouvements. 

Efforts de la mère comparés à ceux pour rendre les excré- 
ments lorsque le rectum est trop plein. 

Gontractilité de la matrice suffit quelquefois pour finir tout 
le travail. 

L'amnios plein d'eau entre en forme de cône dans l'orifice; 
ce sac se rompt, les eaux lubrifient le passage, alors l'enfant 
sort comme un trait, la face tournée vers l'os sacrum. 

Il arrive quelquefois aux os pubis de s'écarter. Le placenta 
se détache sans peine du fond de la matrice. 

La matrice se resserre et se resserre si violemment et si 
subitement qu'elle prend la main de la sage-femme et le pla- 
centa. 

Les vidanges se font. Les mamelles s'étaient gonflées, et 
deux ou trois jours après l'accouchement, au lieu d'un peu de 
sérosité qu'elles contenaient, elles se remplissent d'une liqueur 
séreuse, fine, peu après de chyle même. 

Le lait est fort semblable au chyle, il est blanc, légèrement 
épais, doux, pénétré d'un sel essentiel très-innocent, tendant à 
s'aigrir, rendant une vapeur odorante et volatile, composé de 
beaucoup de graisse ou bien d'eau et d'une partie caséeuse et 
terreuse qui tend à l'alcaliser. 



MAMELLE. 



Grande glande conglomérée , convexe, formée de grains 
d'un rouge livide, arrondis, duriuscuîes, couverts extérieure- 
ment et réunis par le tissu cellulaire ferme. Les vaisseaux 
répandus dans cet organe communiquent tous ensemble vers la 
papille. 

Une infinité de petits conduits, tendres, blancs, mous, faciles 
à dilater se rendent à la racine de la papille. Une vingtaine 
s'ouvrent là, mais plus petits. 

Le lait séreux purge l'enfant. 

Hommes, vieilles femmes, jeunes filles ont quelquefois du 
lait. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 415 

On n'aperçoit rien, même après plusieurs jours de conception. 

Animaux sans sexe engendrent en eux-mêmes. Animaux 
androgynes, animaux à sexes conjoints. Animaux à sexes dis- 
joints. Mulets. Le castor garde sa femelle. Bombyx s'accouple 
avec sa femelle morte 1 . 

Point de sperme dans l'ovaire de la femme. Point de sperme 
dans la matrice. 

Coït nécessaire à la santé. 

Il y a eu conception sans orifice de matrice. Femme infi- 
bulée a été engrossée. 

Mucosité en a imposé à Harvey. 

Fonction du sphincter dans une femme. Enflure de tout le 
corps dans une fille nouvellement déflorée, mais surtout enflure 
du cou. 

La femme a sperme, mais où? Dans l'ovaire? Gela est 
incertain. 

Adhésion de l'ovaire à la trompe peu constatée. 

Le corps glanduleux de l'ovaire n'est point le rudiment de 
l'animal. 

On a vu l'ovaire dans la femme grosse tel que dans la femme 
non grosse. 

Point de molécules organiques. Là rien de commun dans 
l'organisation des testicules de la femme et de l'homme. 

Il n'y a point de ces glandes quand la femme conçoit. Après 
la conception elles s'affaissent, se vicient. 

On en a trouvé dans la matrice. Elles sont quelquefois si 
grosses qu'elles ne pourraient passer par la trompe. Ce sont 
des hydatides. On n'en trouve ni dans la matrice ni dans la 
trompe. 

Vesiculus ovaris non esse ova, neque esse prîmordia neque 
continere animal. 

Cependant les ovaires supprimés aux femmes, elles sont 
stériles. 

Fœtus dans le ventre, fœtus au foie, placenta aux reins; 
fœtus entre le rectum et la matrice, fœtus adhérent au dia- 
phragme. 

Au troisième jour de la conception dans une chienne, lié la 

1. Haller rapporte le même exemple pour prouver que ce n'est pas la femelle 
qui, dans la plupart des espèces, désire l'accouplement. 



Z,16 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

corne de la matrice ; le vingt et unième deux chiens entre la 
ligature et le corps de la trompe (Nuck). 

11 sort quelque chose de l'ovaire qui deviendra animal. 

La semence se répand dans tout le corps de la femme. Sa 
chair est odorante. 

L'œuf prétendu arrivé dans la matrice, après quelques jours 
sa membrane qui a été simple fournit de toute sa surface des 
flocons mous et branchus qui s'implantent et adhèrent à des 
flocons exhalants et absorbants de la matrice. 

Ces adhérences ont lieu dans toutes les parties de la matrice, 
surtout au fond. 

Mais avant leur formation de quoi l'œuf isolé se nourrit-il? 

Après les adhérences formées il y a dans l'œuf beaucoup 
d'eau limpide et coagulable au feu et à Y esprit-de-vin. 

Le fœtus est d'abord invisible. 

Quand il commence à paraître, tête grosse, corps petit, sans 
extrémités; espèce de têtard. 

L'ombilic est grand et aplati, il est attaché vers l'extrémité 
arrondie de l'œuf. 

L'œuf et le fœtus s'agrandissent ensemble, mais inégale- 
ment. Le fœtus s'accroît plus que l'œuf et l'eau de l'œuf 
diminue. 

Les flocons se recouvrent insensiblement d'une membrane 
continue appelée chorion, et ils sont renfermés entre cette 
membrane et une autre appelée l'amnios. 

Une grande partie des flocons disparaît dans le chorion, et 
il n'y a que la seule partie élevée vers le sommet arrondi de 
l'œuf qui s'accroisse et forme peu à peu un corps rond circon- 
scrit, appelé placenta. 

Tel est l'état de l'œuf au second mois. Il ne change point 
depuis ce temps, si ce n'est en volume. 

La partie de l'œuf qui rencontre supérieurement la matrice, 
à peu près au tiers de sa surface, montre un disque arrondi, 
aplati, succulent 1 , inégal, vasculaire et changé en des tuber- 
cules égaux et semblables entre eux, exactement unis avec la 
matrice. 

C'est en conséquence de cette union qu'il y a communica- 

1 . Goraé de sucs. 






ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. kW 

tion entre le placenta et la matrice qui envoie d'abord au fœtus 
une liqueur séreuse, ensuite le sang même. 

Les artères exhalantes de la matrice communiquent avec les 
veines du placenta. Les artères du placenta s'ouvrent dans les 
grandes veines de la matrice. 

L'autre partie du corps de l'œuf et la surface du placenta 
sont recouvertes par une enveloppe externe, veloutée, remplie 
de petits flocons réticulaires, poreuse, facile à déchirer, vascu- 
laire et semblable à un petit placenta. On l'appelle chorion. 

Le chorion est aussi collé, mais plus mollement, à la surface 
de la matrice qui est aussi couverte de petits flocons et qui lui 
ressemble beaucoup, par des vaisseaux plus petits que ceux du 
placenta. 

Cette enveloppe est soutenue par une membrane interne 
blanche et plus solide, qu'on peut regarder comme une lame 
interne du chorion ou une seconde enveloppe du fœtus. 

ACTION DE LA MÈRE SUR LE FOETUS. 

Le fœtus est un avec la mère. 
, Il n'y- a point de nerf qui aille de l'un à l'autre, d'accord; 
cependant si une nouvelle fait tomber la mère en syncope, que 
devient le fœtus? 

Si une injure la transporte de colère, que devient le fœtus? 

Si un accident la plonge dans une mélancolie durable, état 
où tous ses membres, ses organes, surtout l'estomac, le dia- 
phragme, les intestins, le cœur et le cerveau sont affectés, que 
devient le fœtus? 

Si un léger accès de fièvre met toute la masse du sang en 
effervescence, celle de l'enfant en sera-t-elle exceptée? 

11 y a telle attaque nerveuse à laquelle l'organisation de la 
mère ne résiste que par sa force. Quelle ne doit pas être alors 
son action transmise à la masse faible, délicate et presque 
informe du fœtus? 

Un accès de passion produit la fausse couche. Nous souffrons 
quand nous voyons souffrir; et une douleur étrangère agira 
sur nous, et la douleur de la mère n'agira pas sur le fœtus, 
partie d'elle-même ! 

La gaieté est également contagieuse. 

IX. 27 



£18 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

La vue d'un poitrinaire affecte notre poumon. 

11 est certain qu'il passe d'étranges sensations de la mère à 
l'enfant et de l'enfant à la mère dont les envies capricieuses de 
celle-ci peuvent être l'effet. 

Dans la maladie et même la convalescence on en a de 
pareilles. 

Descartes moribond veut manger des pommes de terre. 

L'instinct guide mieux l'animal que l'homme. Dans l'animal 
il est pur, dans l'homme il est égaré par sa raison et ses lumières. 

Je ne crois pas aux taches ; cependant Haller, après avoir 
nié les effets de l'imagination de la mère, avoue que des enfants 
ont été sujets pendant toute leur vie à des convulsions occa- 
sionnées par des terreurs et autres affections violentes éprouvées 
parla mère pendant la grossesse, bien qu'il n'y ait aucune 
communication nerveuse de celle-ci à son enfant. 

Je ne voudrais pas qu'une mère fût exposée à voir pendant 
toute sa grossesse un visage grimacier. La grimace est conta- 
gieuse, nous la prenons; pourquoi, la mère la prenant, l'enfant 
ne la prendrait-il pas? Cet enfant est pendant neuf mois partie 
triste ou gaie d'un système qui souffre ou se réjouit. 



MONSTRES. 

Pourquoi l'homme, pourquoi tous les animaux ne seraient-ils 
pas des espèces de monstres un peu plus durables ? 

Le monstre naît et passe. La nature extermine l'individu en 
moins de cent ans. Pourquoi la nature n'exterminerait-elle pas 
l'espèce dans une plus longue succession de temps? 

L'univers ne me semble quelquefois qu'un assemblage d'êtres 
monstrueux. 

Qu'est-ce qu'un monstre ? Un être dont la durée est incom- 
patible avec l'ordre subsistant. 

Mais l'ordre général change sans cesse ; comment au milieu 
de cette vicissitude la durée de l'espèce peut -elle rester la 
même ? Il n'y a que la molécule qui demeure éternelle et inal- 
térable. 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 419 

Les vices et les vertus de l'ordre précédent ont amené l'ordre 
qui est et dont les vices et Les vertus amèneront Tordre qui suit, 
sans qu'on puisse dire que le tout s'amende ou se détériore. 
S'amender, se détériorer sont des termes relatifs aux individus 
d'une espèce entre eux ou aux différentes espèces entre elles. 

11 y a autant de monstres qu'il y a d'organes dans l'homme et 
de fonctions : des monstres d'yeux, d'oreilles, de nez, qui vivent 
tandis que les autres ne vivent pas ; des monstres de position de 
parties ; des monstres par superfétation, des monstres par défaut. 

Hommes, êtres monstrueux rentrent dans la classe clés ani- 
maux non perfectibles. (Examiner ces monstres, organes par 
organes : monstres d'imagination, monstres d'estomac, monstres 
de mémoire, etc.). 

Si un homme avait deux têtes, l'une pourrait être incrédule, 
l'autre dévote. Dans le même moment l'être serait sollicité par 
deux désirs contradictoires : celle-ci voudrait aller à la messe, 
l'autre à la promenade; l'une prendrait telle femme en passion, 
l'autre en aversion, à moins peut-être qu'avec le temps il ne 
s'établît entre elles une conformité telle qu'on agirait comme si 
l'on n'en avait qu'une. 

Gomme enfants acéphales vivent, mais de la vie de la mère ; 
le moment de leur naissance ou de la séparation d'avec la mère 
est le moment de leur mort. 

CONFORMATIONS HÉRÉDITAIRES. 

La nature se plie à l'habitude. Je ne suis pas éloigné de 
croire que la longue suppression d'un bras n'amenât une race 
manchote 1 . 

Cette tache qu'on remarque à la jambe du bœuf est un ongle 
oblitéré. 

Le sanglier de Thessalie autrefois unicorne, a aujourd'hui 
le pied fourchu. 

Le défaut continuel d'exercice anéantit les organes. L'exer- 
cice violent les fortifie et les exagère. Rameur à gros bras, por- 
tefaix à gros dos. Jambes du sauvage. 

1. M. de Quatrefages rappelle, qu'au dire des voyageurs dont il faut tenir compte, 
les chiens des Esquimaux viennent au monde sans queue à la suite de l'ablation 
habituelle de cet organe chez leurs parents. (Société d'anthropologie, 3 janvier 1861.) 



Zj20 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

L'abstinence des femmes châtre les moines. 

La mémoire négligée se perd. 

Le long séjour dans les ténèbres rend les yeux tendres. 

11 y a certainement des dispositions d'organes indifférentes 
à la vie; tous les viscères intérieurs, depuis l'orifice de l'œso- 
phage jusqu'à l'extrémité du canal intestinal, les poumons, le 
cœur, l'estomac, la rate, etc., peuvent être dans un ordre ren- 
versé d'un ordre commun qu'on appelle l'ordre naturel, sans 
conséquence fâcheuse pour tout le système. 

Je ne suis pas éloigné de croire qu'il y a des organes super- 
flus, mais je ne l'assure pas. 

« L'an 1605, le 17 janvier naquirent à Paris deux jumelles. 
Elles avaient deux têtes, quatre bras, quatre jambes, s'entre- 
accolant par les bras, le tout bien formé en ses parties, avec 
poil et ongles. Chacune avait sa nature et son siège ouvert. 

« Elles étaient conjointes depuis le milieu de la poitrine 
jusqu'au nombril. Elles naquirent à huit mois. 

u A la dissection qui se fit aux écoles de médecine il ne se 
trouva qu'un cœur et deux estomacs, et tout le reste des parties 
naturelles séparées par une membrane mitoyenne. 

a Le foie était fort grand, assis au milieu, par-dessus uni et 
continu, par-dessous divisé en quatre lobes où se rendaient 
deux veines ombilicales. 

a Le cœur était aussi fort grand, assis au milieu de la poi- 
trine, ayant quatre oreilles, quatre ventricules, huit vaisseaux, 
quatre veines et quatre artères, comme si la nature eût voulu 
faire deux cœurs. 

« Et encore qu'il y eût deux ventres inférieurs, il n'y avait 
néanmoins qu'une poitrine séparée d'avec les ventres inférieurs 
par un seul diaphragme. » {Journal d'Henry IV.) 

« Une femme accoucha de trois enfants, un garçon bien 
formé et deux filles jointes et unies ensemble depuis le haut du 
cou jusqu'au nombril : monstre ne montrant par devant qu'un 
seul tronc, n'ayant qu'un sternum et une seule cavité à la poi- 
trine, un seul cordon ombilical, deux fesses, quatre reins, canal 
intestinal double; un cœur à deux pointes, à droite pour l'une, 
et conséquemment à gauche pour l'autre; c'était comme deux 
cœurs unis et accolés ; deux têtes se regardant en face ; l'union 
commençait au-dessous des oreilles et des mâchoires par la 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. V21 

peau du cou; deux colonnes vertébrales, deux cous distincts 
par derrière, un troisième bras inséré entre les deux colonnes 
vertébrales commun aux deux enfants ; à ce bras une main à dix 
doigts bien distincts et se touchant par les deux pouces ; ce 
bras est fait de deux bras tellement unis et incorporés qu'ils 
ne forment qu'un seul bras, un seul avant-bras, un seul poi- 
gnet; ce n'est qu'au microscope que l'on voit les deux mains 
géminées placées sur un même plan. Ces deux filles sont nées 
vivantes. » {Journal de médecine, mai 1773.) 

Hermaphrodites parmi les chèvres (Aristote). 

Héraïs, après un an de mariage, devint homme, lui étant 
sorti un membre viril de l'ouverture qu'on croyait être un 
vagin (Diodore de Sicile). 

Pline a vu ce fait inter nuptias. 

Taureau avec matrice (Diog. Laert.). 

Il est peu d'exemples de la réunion des principaux organes 
de la génération dans un même individu, quoique la possibilité 
de cette réunion ne manque pas d'une certaine probabilité 
(Haller). 

Voir le Traité des hermaphrodites 1 par Gaspard Bauhin. 

Hermaphrodite avec clitoris pourvu d'un urètre ouvert. 

Hermaphrodites qui avaient plus ou moins de parties de 
l'homme et de la femme, mais en qui les deux sexes étaient 
incomplets. 

Une femme qui a l'air mâle doit déplaire à la femme pour 
laquelle elle ne peut rien, et à l'homme dont elle rend le désir 
perplexe. Et ainsi de l'homme qui a l'air féminin. 



MALADIES. 

Deux sortes de maladies : l'une, d'une partie trop vigou- 
reuse, qui jette le trouble dans la machine; c'est un citoyen 
trop puissant dans la démocratie. La matrice est saine, mais 
son action est trop forte pour le reste. 

1. De Hermaphroditorum monstrosorumque partuum natura lib. II, Oppea- 
homii, 1614, in-8°, fig. 



422 ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Ce ne sont pas les remèdes qui, communément, agissent sur 
la machine entière, c'est le temps, c'est l'âge qui guérit ou qui 
accroît le désordre. 

Il y a des maladies où la vie cesse subitement, d'autres où 
elle se retire successivement. La putréfaction du cadavre plus 
rapide dans les premières; on eût imaginé le contraire; ici il y a 
dans le cadavre un reste de vie. 

Il n'est qu'une manière de se porter bien, il y en a une infi- 
nité de se porter mal. 

De là le petit nombre de tempéraments gais; il est à celui 
des tempéraments tristes comme les instants de bien-aise. De 
là l'uniformité des caractères gais et la variété des caractères 
tristes. 

De là la fréquence des caractères gais qui deviennent 
tristes, et la rareté des caractères tristes qui deviennent gais; 
à moins que ce ne soit dans l'enfance, lorsque la machine n'est 
pas développée. 

La gaieté, qualité des hommes communs. Le génie suppose 
toujours quelque désordre dans la machine 1 . 

Danger pour un malade de savoir la langue courante de la 
médecine. Il s'exprime par des mots techniques et tenant à des 
hypothèses bien ou mal fondées et il abandonne les vraies voies 
de la sensation qui signifieraient toujours quelque chose de 
vrai. 

MALADIES HÉRÉDITAIRES, 

Quels que soient les premiers rudiments de l'homme, il 
est certain qu'ils ont fait partie d'un animal, et si cet animal 
est vicié dans ses humeurs, il est évident qu'il en partagera 
le vice , vérolique , scorbutique , scrofuleux , goutteux , etc. 
Raison pour obvier à ces maladies de très-bonne heure. 

Il y a des maladies qui dégénèrent en tic. Sans doute la 
femme que j'ai connue avait pris un tressaillement ou tremble- 
ment convulsif de tout le système nerveux, mais ce tremble- 
ment, devenu habituel, avait continué lorsque la cause ne sub- 
sistait plus, c'était une véritable habitude. La preuve, c'est qu'il 
ne lui causait aucune infirmité, c'est qu'elle l'a gardé clans 
d'autres maladies sans qu'il y eût aucun rapport entre lui et 

1. « Le génie est une névrose. » (Moreau, de Tours.) 



ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. /J23 

ces maladies, sans que ces maladies en fussent ni augmentées 
ni diminuées, sans que le traitement exigeât d'autres remèdes, 
sans que les remèdes en eussent plus ou moins d'effet, et qu'il 
a duré et continué après la guérison des autres maladies. Ce 
tremblement avait eu primitivement pour cause une suppres- 
sion de règles prématurée à l'âge de dix-huit à dix-neuf ans. 
Les facultés de l'homme se perdent sans retour comme 
elles se perdent momentanément; c'est la même cause dont 
l'effet dure ou cesse. Exemples pris de la lassitude, de la mala- 
die, de la convalescence, de la passion, de l'ivresse, du 
sommeil. 

C'est ainsi que l'homme est successivement ingénieux ou 
stupide, patient ou colère, jamais le même. Le plus constant est 
celui qui change le moins. 

Je me suis laissé dire ici (en Hollande) un fait assez singu- 
lier, c'est que ceux qui scient le grès périssent poumoniques et 
phthisiques. La poussière du grès pénètre les bouteilles scel- 
lées hermétiquement, les vessies, les œufs, et aucun ouvrier 
n'a pu exercer ce métier pendant quatorze ans. Il en est de 
même des répareurs de la porcelaine ou biscuit, de ceux qui 
fouillent les mines. 

Il y a une multitude d'arts malsains : la peinture, les ver- 
nisses chaux d'étain; les doreurs sur métal, les cardeurs de 
laine; ils ont presque tous mal à la poitrine et aux yeux; les 
compagnons imprimeurs périssent presque tous parles jambes. 
Dans le tétanos, le corps raide, insensible, plus de mouve- 
ment; seule, tête vivante; dans la paralysie, de même. 



CATALEPSIE. 



Point de penseurs profonds, point d'imaginations ardentes, 
qui ne soient sujets à des catalepsies momentanées. 

Une idée singulière qui se présente, un rapport bizarre qui 
distrait, et voilà la tête perdue. On revient de là comme d'un 
rêve. On demande à ses auditeurs : Où en étais-je? Que disais- 
je? Quelquefois on suit son propos comme s'il n'avait point été 
interrompu. Témoin le prédicateur hollandais. 

Les quiétistes donnent des leçons de catalepsie à leurs 
dévotes pour jouir d'elles à leur insu. Ces leçons sont par 



Zi2ft ÉLEMEiNTS DE PHYSIOLOGIE. 

degrés : du baiser à l'attouchement de la gorge, de l'attouchement 
de la gorge au toucher des parties naturelles, des parties natu- 
relles à la dernière jouissance, l'extrême de la perfection. C'est 
lorsque le directeur est tout en elle que la dévote est tout en 
Dieu. C'est un art. 

Dans le cataleptique où l'animal est réduit à l'état d'un être 
purement sensible, comme dans la consommation de la jouis- 
sance, que devient ce prétendu commerce de l'âme avec le 
corps? 

LA FIÈVRE. 

Le Docteur. — Si nous savions donner la fièvre, nous sau- 
rions rendre l'homme sage ou fou, nous pourrions donner de 
l'esprit à un sot. Les exemples d'hommes idiots dans l'état de 
santé, et pleins de vivacité, d'esprit et d'éloquence dans la fièvre, 
ne sont pas rares. 

C'est que tous les talents que suppose l'enthousiasme 
touchent à la folie. C'est que l'enthousiasme est une espèce de 
fièvre. 

Voyez ce jeune statuaire, l'ébauchoir à la main, devant sa 
selle et sa terre glaise, ses yeux sont ardents, ses mouvements 
sont prompts et troublés; il halète, la sueur lui coule du front; 
il contrefait du visage la passion qu'il veut rendre; il lève les 
yeux au ciel, il incline la tête sur une de ses épaules, il défaillit; 
si c'est la colère, il grince les dents ; si c'est la tendresse, il s'aban- 
donne; si c'est le désespoir, ses traits s'allongent, sa bouche 
s'entr'ouvre, ses membres se raidissent; si c'est le mépris, sa 
lèvre supérieure se relève; si c'est l'ironie, il sourit maligne- 
ment. Je lui tâte le pouls, il a la fièvre. 



LA CARACTERISTIQUE DE L HOMME EST DANS SON CERVEAU 
ET NON DANS SON ORGANISATION EXTÉRIEURE. 

J'ai vu un homme singe. Il ne pensait pas plus que le singe. 
Il imitait comme le singe. Il était malfaisant comme le singe. Il 
s'agitait sans cesse comme le singe. Il était décousu dans ses 
idées comme le singe. Il se fâchait, il s'apaisait, il était sans 
pudeur comme le singe. 

Les parents, les amis sont plus disposés à prendre les mala- 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 425 

dies contagieuses par la crainte et par le chagrin que le méde- 
cin indifférent. La frayeur de la peste la répand. 

Ce qui est poison pour un animal ne l'est pas pour un autre. 
Celui-ci se nourrit de ce qui tue celui-là. 

La molécule vivante rend raison du ténia, des ascarides, 
des vers, de la vermine, du pus, des ulcères, de la virulence 
du cancer et d'autres maladies où les humeurs prennent la vora- 
cité des animaux, la causticité du feu. 

Les végétaux ont la propriété de purger l'air méphitique. 

Les arbres plantés autour des tombeaux, clans l'Orient, pré- 
viennent les mauvais effets des émanations cadavéreuses. 

Arbres nécessaires sur les bords des canaux en Hollande. 

La rage cause hydrophobie, en donnant à l'orifice de l'œso- 
phage la sensibilité de la trachée-artère. 



GUÉRISONS SINGULIÈRES. 

DE LA JALOUSIE. 

Une femme jalouse de son mari et de sa femme de chambre 
tombe dans un état de corps et d'esprit déplorable. Elle était 
au bain lorsqu'on lui annonça la mort de son mari. Elle 
demande: « Est-il bien vrai? — Très-vrai,» lui dit-on. Et la 
voilà guérie. 

de l'amour. 

Un jeune homme, désespéré de ne pouvoir obtenir l'objet 
de sa passion, se tire un coup de pistolet à la tète. 11 ne se 
tua point, mais il resta fou de sa blessure. Pendant sa maladie, 
les parents s'avisèrent de faire venir sa maîtresse et de la lui 
présenter. Il lève les yeux, il la voit, il s'écrie: «Ah! made- 
moiselle, c'est vous!... » Et le voilà guéri. 

DE LA DOULEUR. 

Un officier français perd une sœur hospitalière italienne qui 
l'avait soigné et dont il était devenu amoureux. Ses amis décou- 



A2ô ELEMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

vrent une courtisane qui lui ressemblait singulièrement. Ils 
invitent leur camarade à souper. Sur la fin du repas, ils intro- 
duisent la courtisane déguisée en hospitalière ; l'officier la 
regarde et s'écrie : «Ah! mes amis, j'en vois deux, je deviens 
fou... » Puis il se renverse sur son fauteuil et meurt. 

DES VAPEURS. 

Un mari avait une femme très-vaporeuse 1 . Cette femme 
aimait éperdument son mari. 11 me vint en pensée de me servir 
de cette passion pour créer un vif intérêt dans cette femme, 
car, dans ce genre de maladie, c'est toute la difficulté : tout 
vaporeux guérit, s'il le veut; mais le point est de le faire vou- 
loir et d'employer cet intérêt à sa guérison. « Vous conseillâtes 
au mari de simuler la maladie de sa femme? — Il est vrai. — 
Et voilà cette femme qui oublie ses vapeurs pour s'occuper de 
celles de son mari? — Précisément. — Qui le promène et se pro- 
mène elle-même, qui lui fait scier du bois et qui en scie, bêcher 
la terre et qui la bêche, monter à cheval et qui galope, tra- 
vailler et qui travaille, se livrer aux amusements de la société 
et qui s'y livre, perdre ses vapeurs simulées et qui perd ses 
vapeurs réelles? — Et je défendis bien au mari de révéler jamais 
à sa femme notre secret. — Vous fîtes sagement et pour plus 
d'une cause ; car quelle confiance peut-on avoir dans un homme 
capable de nous en imposer six mois de suite? — Pour notre 
bien? — Pour notre bien! — Je lui enjoignis de feindre encore 
de temps en temps des rechutes, ce qu'il continue jusqu'à ce 
jour. — Pour disposer de sa femme comme d'une marionnette 
et l'amener à tout ce qu'il lui plaît. — Oh! non, ses vapeurs ne 
le reprennent que quand sa femme est menacée des siennes. — 
Gela est d'un homme d'esprit et d'un excellent médecin. — Je 
suis bien aise que vous en pensiez ainsi... » 

Le chevalier de Louville est frappé d'apoplexie. On l'appelle, 
on crie autour de lui, on n'en saurait tirer un mot. Mauper- 
tuis, présent à cette scène, dit : « Je gage que je le fais parler. » 
Aussitôt il s'approche de l'oreille du moribond et lui crie : 
a Monsieur le chevalier, douze fois douze? » Le chevalier répond : 
u Cent quarante-quatre. » Et c'est la seule chose qu'il ait dite. 

1. Voir le Voyage de Hollande, chap. La Haye. 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 427 

MÉDECINS, MÉDECINE. 

Pas de livres que je lise plus volontiers que les livres de 
médecine; pas d'hommes dont la conversation soit plus intéres- 
sante pour moi que celle des médecins; mais c'est quand je me 
porte bien. 

Toute sensation, affection étant corporelle, il s'ensuit qu'il 
y a une médecine physique également applicable au corps et à 
l'âme. Mais je la crois presque impraticable, parce qu'il n'y 
aurait que la dernière perfection de la physiologie portée du 
tout aux organes, des organes à leurs correspondances, en un 
mot, presque jusqu'à la molécule élémentaire, qui prévînt les 
dangers de cette pratique. 

Il n'y a, jusqu'à présent, que quelques remèdes généraux 
auxquels on puisse avoir confiance, comme le régime, les exer- 
cices, la distraction, le temps et la nature. Le reste pourrait 
être plus fréquemment nuisible que salutaire, n'en déplaise à 
M. Le Camus 1 , à ses lumières et à l'intrépidité avec laquelle il 
ordonne la saignée, la purgation, les bains, les eaux, les infu- 
sions, les décoctions et tout l'appareil de l'art de guérir, qui 
est si rarement approprié aux grandes maladies et dont les 
grands médecins sont si économes. 

NATURE. 

Qu'est-ce que cet agent? Ce sont les efforts mêmes de l'or- 
gane malade ou de toute la machine, efforts conséquents au 
malaise pour s'en soulager. La nature fait en tout temps dans 
le malade ce que le malaise de la machine exécute pendant le 
sommeil, qui, spontanément, se meut, s'agite jusqu'à ce qu'elle 
ait trouvé la situation la plus commode ; excepté dans la fai- 
blesse extrême ou la lassitude. Alors on est plus las à son réveil 
qu'en se couchant, lorsque le malaise vient de la situation 
gênante des parties externes ; s'il vient des internes, c'est autre 
chose. 

Je ne sais s'il n'en est pas de la morale ainsi que de la 
médecine, qui n'a commencé à se perfectionner qu'à mesure 

1. Voir une note sur Le Camus dans Ceci n'est pas un conte, t. V, p. 330. 



428 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

que les vices de l'homme ont rendu les maladies plus com- 
munes, plus compliquées et plus dangereuses. 

Quand les mœurs nationales sont pures, les corps sont sains 
et les maladies simples. 

Les préceptes de cette morale délicate et relevée, la science 
de cette médecine subtile et profonde ne sont pas connus, et 
l'on n'a point eu d'intérêt à les rechercher. 

Où trouverez-vous donc de grands médecins et de grands 
moralistes? Dans les sociétés les plus nombreuses et les plus 
dissolues, dans les capitales des empires. 



CONCLUSION. 

Le monde est la maison du fort. Je ne saurai qu'à la fin ce 
que j'aurai perdu ou gagné dans ce vaste tripot où j'aurai passé 
une soixantaine d'années, le cornet à la main, tesseras agitans. 

Felices quibus, ante annos, secura malorum 
Atque ignara sui, per ludum elabitur a?tas. 

Qu'aperçois-je? Des formes. Et quoi encore? Des formes. 
J'ignore la chose. Nous nous promenons entre des ombres, 
ombres nous-mêmes pour les autres et pour nous. 

Si je regarde l'arc-en-ciel tracé sur la nue, je le vois ; pour 
celui qui regarde sous un autre angle, il n'y a rien. 

Une fantaisie assez commune aux vivants, c'est de se supposer 
morts, d'être debout à côté de leurs cadavres et de suivre leur 
convoi. C'est un nageur qui regarde son vêtement étendu sur le 
rivage. 

Hommes qu'on ne craint plus, qu'avez-vous alors entendu? 

La philosophie, méditation habituelle et profonde, qui nous 
enlève à tout ce qui nous environne et qui nous anéantit, est 
un autre apprentissage de mort. 

Une des plus belles sentences du Stoïcien, c'est que la crainte 



ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 629 

de la mort est une anse par laquelle le robuste nous saisit et 
nous mène où il lui plaît. 

Rompez l'anse et trompez la main du robuste. 

Il n'y a qu'une vertu, la justice; qu'un devoir, de se rendre 
heureux; qu'un corollaire, de ne pas se surfaire la vie et de ne 
pas craindre la mort. 



MÉLANGES 



AVERSIONS. 



Le maréchal d'Albret s'évanouissait quand il voyait un mar- 
cassin. 

Les exemples de ces aversions sont sans nombre. On tombe 
en faiblesse à la vue d'une araignée ; on devient fou au bruit de 
l'aile d'une chauve-souris. 

Jacques I er frémissait à la vue d'une épée nue. Germanicus 
avait en horreur la vue et le chant du coq. 

Il y a des laideurs qui causent non -seulement l'aversion, 
mais la haine, mais l'horreur. Cela tient aux physionomies et 
aux passions qu'elles caractérisent extérieurement. 

COLÈRE. 

Hommes devenus muets pendant plusieurs années après un 
accès de colère. La colère s'éteint avec son objet. 

JALOUSIE. 

Espèce de haine passagère ou constante, accompagnée de 
crainte de perdre ce qu'on a. 

ENVIE. 

Espèce de haine accompagnée de désir d'ôter à un autre ce 
qu'il possède. L'envie s'élance, la jalousie se retire. 



MÉLANGES. 431 



DESESPOIR. 



Certitude qu'on ne peut obtenir un bien violemment désiré, 
ou éviter un mal violemment craint. Il est accompagné de 
toutes les sortes de mépris. Il peut suivre toute passion. 



HARDIESSE. 



Est la conscience ou d'une force, ou d'une adresse, ou d'un 
bonheur qui fait braver le danger. Elle attaque tête baissée; 
elle court, et change le maintien. 



INTREPIDITE. 

Est la même vertu sans émotion; c'est le mépris du péril 
et de la mort, et de tout le mal que le péril peut faire. Elle 
n'attaque pas. On ne l'ébranlé point. Elle ne change pas le 
maintien. Tête droite. Elle marche. 

ASSURANCE. 

Est la conscience de sécurité. 

CONFIANCE. 

Est l'espérance dans les moyens. 

RÉSOLUTION. 

Est l'effet de l'espérance dans les moyens, ou de la con- 
fiance. 

COURAGE. 

Supporte, attend, se défend et n'attaque pas. On l'ébranlé. 

Valeur est le courage du militaire. 

Bravoure est l'ostentation de la valeur. Elle peut être vraie 
ou fausse. 

Force de corps, proportionnelle aux obstacles physiques 
qu'elle peut surmonter. Arts. 

Force d'esprit, proportionnelle aux obstacles moraux qu'elle 
peut surmonter. Sciences. 



Zt32 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Force d'âme proportionnée aux dangers. Combats. Alors, 
selon sa nature, c'est courage ou intrépidité. 

La constance passive résiste et supporte sans se démentir. 

La patience résiste et supporte, mais se dément. 

La constance est la mesure de la durée des vices et des 
vertus, ou plutôt la persévérance. Entêtement. 

La magnanimité pardonne l'injure. 

La crainte fuit; la hardiesse va au-devant. 

La constance reste à sa place. 

La fermeté est résistance sans égard à la durée. La con- 
stance est une fermeté qui dure. 

Ressentiment; c'est ce mouvement pénible plus ou moins 
violent qui s'excite en nous par l'offense qu'on nous a faite et 
qui nous porte à la vengeance. 

La vengeance est l'effet de la colère et la réparation de 
l'injure. 

La haine est la colère continuée. 

L'indignation naît de l'opinion qu'on ne mérite pas l'injure 
et qu'on n'a pas dû s'y attendre. 

Le dédain naît de la haute opinion qu'on a de soi et de la 
pauvre opinion qu'on a du défenseur. 

Le dépit naît de la vengeance trompée. 

Haine de soi-même. On se châtie. 

Consternation, effet de la terreur. 

Dégoût, passage de l'indifférence ou du désir à l'aversion, 
occasionné par quelques mauvaises qualités ignorées d'abord et 
ensuite reconnues. 

Horreur; extrême de l'aversion. 

S'il s'y joint quelque sentiment religieux , exécration ; 
s'il s'y joint quelque pressentiment ou menace de malheur, 
abomination. Bornée dans la brute, immense dans l'homme ; 
s'accroît en raison directe de l'importance réelle ou idéale de 
l'objet et inverse des obstacles, et quelquefois en raison com- 
posée des deux, selon le caractère. Alors l'obstacle irrite deux 
forces conspirantes; défense l'irrite, car elle surfait la chose et 
commande à un être libre. 

Espérance, attente du bien. L'espérance est inquiète. 
L'imagination accroît ou affaiblit l'espérance. Elle l'accroît dans 
l'homme fort, la diminue dans l'homme faible. 



MÉLANGES. 433 

L'espérance est oscillatoire, constante, impatiente, crédule. 

Action de l'espérance sur les mouvements du corps. Elle 
soupire comme le désir. 

Présomption est une espérance immodérée. 

Confiance, espérance modérée. 

Joie, est babillarde; compagne de la confiance, compagne 
de l'indiscrétion, de l'indulgence et de la crédulité; familière, 
elle embrasse tout le monde; bienfaisante, elle est libérale. 
Elle a de l'embonpoint et de la santé. 

Ris. Pourquoi on n'éclate guère seul, souvent en compagnie. 
Ris contagieux. Ris sobre, immodéré. Ris décompose, ôte de 
la dignité. Hommes et femmes de cour n'éclatent guère; le 
gros ris est bourgeois. 

Ris dans l'homme physique comme dans l'animal, joie. Ris 
dans la douleur, ris dans le délire. 

Rire sans savoir pourquoi; jamais seul, en compagnie, idée 
du ridicule en général qu'on cherche à connaître. On cherche 
qui est-ce qui est bossu, qui est-ce qui a dit une sottise, etc. 

Les stupides rient comme les animaux et les enfants. Dans 
les uns, mémoire d'un plaisir passé; dans les autres, présence 
d'un objet qui les flatte. 

Progrès du ris : l'oeil, la lèvre, les poumons, le diaphragme, 
les flancs, tout le corps. 

La douleur et la joie font également pleurer. 

L'enfant en venant au monde crie, mais ne verse des larmes 
et ne rit qu'au bout de quarante jours. 

La honte est une espèce de crainte, ainsi que le respect. 

L'appréhension, crainte faible. 

Peur; on a peur du diable; on craint Dieu. 

Peur avec surprise, épouvante et fait fuir. 

L'amour et l'aversion semblent produire dans les organes 
des effets contraires. L'amour s'élance au dehors, l'aversion se 
retire en dedans. Voyez l'homme qui désire, ses yeux, ses joues, 
ses bras, ses mains, ses pieds, ses poumons se portent au 
dehors. 

L'amour élance l'homme au dehors, approche l'objet par le 
même mouvement, il est tout contre; on le saisit, on l'em- 
brasse; on se place dans le lit de celle qu'on aime, on l'amène 
dans le sien ; on se place sur le trône , voilà des soldats, on 
ix. 23 



Zt34 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

commande, etc. De là le délire, l'extase, on est au ciel, on voit 
tout. 

Le désir étend les dimensions du corps, l'aversion les rape- 
tisse. Le désir est importun, il sollicite, il est impatient. 

Patience ; peu de sensibilité avec beaucoup de solidité. 

Fermeté ou opiniâtreté, conscience de ce qu'on peut sup- 
porter sans rupture ou destruction. 

Donner le change en fixant la sensibilité sur un objet étranger, 
plus sûrement si l'objet est commémoratif de l'effet qui s'en- 
suivra. [La potence sur le sabot 1 .) 

Toutes passions affectent les yeux, le front, les lèvres, la 
langue, les organes de la voix, les bras, les jambes, le main- 
tien , la couleur du visage , les glandes salivaires , le cœur , le 
poumon, l'estomac, les artères et les veines, tout le système 
nerveux. Frissons. La chaleur. 

Métaphores des passions. C'est qu'on ignore vraiment la 
nature du mal et que l'on part de cette ignorance pour exagérer 
et exciter la compassion. On n'exagère une blessure que quand 
elle est guérie ou cachée ; quand on l'a vue, cela ne se peut plus 
mais on en exagère la douleur. 

Il y a la fièvre des passions , comme la fièvre physique , 
toutes deux se manifestent au pouls. 

Je crois que les passions ont aussi leurs crises. Celles qui 
ne subissent point du tout de crises sont chroniques ou habi- 
tuelles. Les crises des passions se font par des éruptions , des 
diarrhées, des sueurs, des défaillances, les larmes, par le frisson, 
le tremblement, la transpiration. Rapport des maladies réelles 
et des passions, soit tristes, soit gaies; et ces crises sont bonnes 
ou mauvaises, augmentent le mal ou le dissipent. 

Les exclamations, les interjections, appartiennent à toutes 
les sensations fortes et subites. Elles appartiennent aussi aux 
passions ; mais chaque passion a son cri ; toutes ont leur silence. 

M la douleur corporelle, ni la douleur morale n'est point 
une passion. 

Malveillance , effet de l'envie , de la haine , de la jalousie , 
de la crainte. 

La colère se montre, la haine se cache quelquefois. 

1. Voir ci-dessus, p. 365. 



MÉLANGES. 435 

Détestation, expression de l'horreur, de l'exécration ou de 
l'abomination, action si atroce, qu'on souhaite, puisqu'elle a été 
commise, quelle reste sans témoins, ensevelie dans l'oubli. 

En toute passion, il y a vue de l'objet, connaissance de sa 
bonté; besoin qui naît des organes mus. Désir, désir invo- 
lontaire, quelquefois permanent. 

Le singe ; animal intermédiaire entre l'homme et les autres 
animaux. 

ÉDUCATION. 

Mépris de la douleur et de la mort. Yie. Souffrir et s'en- 
nuyer, deux choses à apprendre. Exaltation de l'âme, éloquence, 
poésie, prophétie, peinture, sculpture. École pour cet objet. 

Essais de Théodicée. Précepteur des pages à la cour d'Osna- 
bruck, pendant de Scevola, mit son bras dans la flamme et 
pensa le perdre, pour montrer la force de l'âme sur le corps... 
Les Hurons, les Iroquois, les Galibis. 

PHILOSOPHES. 

Gomment il est arrivé qu'il n'y a rien de si fort qui n'ait 
été dit par quelque philosophe , point de songe extravagant 
qui n'ait été donné pour la vérité par un sage? Gomment cela? 
C'est l'imbécillité et l'ignorance : l'ignorance qui ne connaît pas 
les phénomènes, l'imbécillité qui n'y voit aucune difficulté, l'in- 
souciance qui les prend pour ce qu'ils sont, sans en chercher 
la raison qui sauve les autres hommes de ces écarts. 

ANALOGIE. 

Comparaison de choses qui ont été ou sont, pour en con- 
clure celles qui seront. 

INFLUENCE DE LA BRIÈVETÉ DU TEMPS 
SUR LES TRAVAUX DES HOMMES. 

Supposez qu'un astronome démontrât géométriquement que 
clans mille ans d'ici, une comète, clans son parcours, coupera 
l'orbe terrestre précisément au moment et au point où la terre 
s'y trouvera, et que la destruction de la terre sera la suite de 



Z,36 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

cette énorme collision : alors la langueur s'emparera de tous les 
travaux; plus d'ambition, plus de monuments, plus de poètes, 
plus d'historiens, et peut-être même plus de guerriers ni de 
guerres 1 . Chacun cultivera son jardin et plantera ses choux. Sans 
nous en douter, nous marchons tous à l'éternité. 

MÉTAMORPHOSES. 

Le papillon est ver, chenille et papillon. L'éphémère est 
chrysalide pendant quatre ans. La grenouille commence par 
être têtard. 

Je vois des métamorphoses assez rapides ; pourquoi n'y en 
aurait-il pas dont les périodes seraient plus éloignées? 

Qui sait ce que deviennent les molécules insensibles des ani- 
maux après leur mort? D'où viens-je? Qu'étais-je d'abord? 
A quoi m'en retourné-je? Quelle est la sorte d'existence qui 
m'attend? Sous quelle enveloppe serai-je destiné à me repro- 
duire? J'ignore toutes ces choses. 

PHYSIONOMIE. 

Point d'animaux en qui la physionomie soit plus variée que 
dans l'homme. 

Lorsque les vieillards ont de la physionomie, ils en ont beau- 
coup : leurs rides sont comme les traits profonds du burin du 
temps qui a rendu fortement l'image d'une passion qui n'existe 
plus. 

SUR LA REAUTÉ ET LA DIFFORMITÉ. 

Il est d'observation qu'aucune partie du corps ne peut excé- 
der sa mesure qu'aux dépens des autres. Ainsi, si l'une pèche 
par l'énormité du volume, l'autre péchera par le défaut opposé. 

L'animal le mieux conformé est celui dans l'organisation 
duquel il s'établit un grand équilibre de forces, en sorte qu'une 



1. Diderot avait pu se rendre compte de cet effet. En 1773, Lalande avait cal- 
culé dans un Mémoire les conditions dans lesquelles la rencontre d'une comète 
avec la terre serait possible; il avait aussi, en étudiant les comètes connues, con- 
staté qu'aucune d'elles ne remplissait ces conditions. Cependant, h la seule annonce 
de son Mémoire, une terreur folle se montra dans Paris et se répandit de là dans 
toute la France. 



MELANGES. 437 

partie n'a point accru sa puissance aux dépens d'une autre. 

Dans le cas contraire, il peut arriver que l'animal très-propre 
à une certaine fonction déterminée, soit tout à fait inhabile à 
une autre. 

Si le volume du cœur est considérable, c'est une suite de la 
mollesse des fibres; l'animal est lâche. Le lion a le cœur petit. 

Si le volume du cerveau est exorbitant, l'animal est pen- 
seur, mais il est faible. 

Donnez à la chose que vous faites toute l'utilité dont elle 
est susceptible ou toute sa bonté; faites en sorte que l'effet utile 
soit produit de la manière la plus simple, et soyez sûr que vous 
atteindrez en même temps la grâce et la beauté. 

Cette règle me paraît sans exceptions. 

DISTINCTION DES DEUX SUBSTANCES. 

D'après les définitions qu'on en donne, elles sont essentiel- 
lement incompatibles. 

Quelle liaison peut-il donc y avoir entre elles? Y a-t-il 
quelque chose de plus absurde que le contact de deux êtres 
dont l'un n'a point de parties et n'occupe point d'espace ? 
Y a-t-il quelque chose de plus absurde que l'action d'un être 
sur un autre sans contact? 

SUR LES INTOLÉRANTS. 

N'est-il pas bien étonnant de voir des barbouilleurs de 
papier, dont les ouvrages sont remplis de visions, affecter du 
mépris pour ceux dont l'esprit juste et ferme n'admet que ce 
qu'il conçoit clairement? Parcourez les dernières pages de 
Needham 1 . Si l'on juge de la clarté de leurs idées parla manière 
dont ils s'expriment, que leur tête est ténébreuse ! 



1. Needham, à la suite de ses travaux sur les animaux microscopiques, fut 
accusé de matérialisme. Il crut devoir s'en défendre, et l'on trouvera cette défense 
dans les dernières pages de ses Nouvelles observations microscopiques, chez Ganeau, 
1750, in-12. C'est à ce livre que renvoie Diderot. Needham dit dans sa Préface : 
« Si, pour avoir tiré quelques conséquences de la philosophie en faveur de la reli- 
gion, on m'accuse d'avoir mêlé mal à propos le sacré avec le profane, je n'ai rien 
de plus à dire pour ma défense, sinon que depuis quelques années que je me suis 
amusé à ce genre d'études, je n'ai jamais trouvé aucuns principes opposés à la 



438 ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

Ils assurent que l'existence de Dieu est évidente, et Pascal 
dit expressément de Dieu qu'on ne sait ni ce qu'il est, ni si 
il est. 

L'existence de Dieu est évidente ! Et l'homme de génie est 
arrêté par la difficulté d'un enfant ; et Leibnitz est obligé, pour 
la résoudre, de produire, avec des efforts de tête incroyables, 
un système qui ne résout pas la difficulté et qui en fait naître 
mille autres. 

Les causes finales la démontrent! Et Bacon dit que la cause 
finale est une vierge consacrée à Dieu, qui n'engendre rien et 
qu'il faut rejeter. 

Et ces malheureux fanatiques accusent les athées de mau- 
vaises mœurs, les athées, à qui ils n'ont jamais vu faire d'ac- 
tion malhonnête au milieu de dévots souillés de toutes sortes 
de crimes. 

AVEUGLES. 

Ont de l'imagination; c'est que le vice n'est que dans la 
rétine. 

FLUIDES, 

Mouvement continuel des fluides par la sécrétion, l'excrétion, 
la circulation, en prévient la stase et la putréfaction. La cor- 
ruption des humeurs y cause quelquefois une acrimonie plus 
ardente que l'application du fer rouge. 

IMPRESSIONS. 

Différence dans les objets. 

Différence dans les organes. 

Différence dans le sensorium commune. 

Lorsque l'impression est faible , l'organe propre à la rece- 
voir ne la sent pas. 

Je sens que je vois, mais mon œil ne le sent pas. Je sens que 
j'entends, mais mon oreille ne le sent pas. 

religion que ceux qui étaient faux en philosophie ; » et à grand renfort de citations 
sacrées, il met en poudre tous les philosophes qui font autre chose que de la science 
chrétienne. 



MÉLANGES. 439 

Il paraît que, clans l'impression violente, l'organe ne sent 
que comme organe du toucher en général, et non comme organe 
de tel toucher. C'est de la peine et du plaisir. 

ÊTRES ORGANISÉS. 

Chaque partie de ces êtres a son plaisir et sa douleur. Cela 
s'étend peut-être jusqu'à la molécule sensible et vivante. 

froid. 

Un animal desséché renaît, un animal gelé ne ressuscite pas. 
Je le crois bien ; le dessèchement successif ne dérange pas 
l'organisation, le froid la dérange. 

RÉFLEXION. 

Trouble quelquefois l'action de la machine. Un homme fort 
distrait oublie qu'il est en concert et joue parfaitement bien pen- 
dant un certain temps sans faire attention à son action. Tout à 
coup il réfléchit et se trouble. 

HABITUDE. 

Un idiot s'était accoutumé à sonner avec sa bouche les heures 
conjointement avec une horloge voisine. L'horloge s'étant arrêtée, 
l'idiot n'en sonnait pas moins l'heure. 

nécessité. 

Tourne en beauté le goitre de certains peuples des Alpes, 
et donne de l'importance aux matines des moines. 

COLÈRE. 

Dans la colère on rougit ou pâlit, selon que le mouvement 
du cœur se relâche ou s'accélère. 

ne pas allaiter. 

Suppression du lait, fâcheuse comme suppression de toute 
autre sécrétion; reflue dans la masse du sang, l'enflamme, 



MO ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE. 

l'épaissit. Cacochymie, obstructions, fièvres exanthémateuses, 
érysipèle, abcès, squirres, cancers. 

Repos de la matrice, sans quoi fatigue des organes de la 
génération et perte de leur ressort. 

Lait de la mère aqueux, vrai purgatif de l'enfant. 

FLUIDE NERVEUX. 

Un fluide universel, inaliénable, également propre à tout, 
servirait à peu de chose, surtout s'il est si ténu que toute 
matière en soit perméable avec la plus grande facilité. Ce qu'il 
produit d'effets sensibles ne peut naître que de sa combi- 
naison. 



MÉMOIRE 

CONTENANT 

LE PROJET D'UNE POMPE PUBLIQUE 

POUR FOURNIR DE L'EAU DE SEINE 
A LA VILLE DE PARIS 1 . 

Brochure in -12 

1769 



Un M. Berthier, prêtre, est l'auteur de ce projet qui n'aura 
pas lieu, car l'exécution de celui de M. Deparcieux, approuvé par 
l'Académie des sciences, est adoptée par le gouvernement. 

Ce M. Berthier montre très-bien les inconvénients et l'insuf- 
fisance de la pompe du pont Notre-Dame. 

Il en fait autant de l'idée que M. Picard, de l'Académie des 
sciences, avait eue au commencement de ce siècle, d'amener la 
petite rivière d'Étampes à la place Saint-Michel. 

Il objecte à M. Pinson, architecte, qui proposait en 1739 la 
construction d'un château d'eau au milieu de la rivière, vis-à-vis 
Bercy, l'énormité de la dépense et les embarras de la navi- 
gation. 

Il se joint au père Félicien de Saint-Norbert, carme déchaux, 
pour accuser les eaux de l'Yvette de mauvaises qualités et d'in- 
suffisance, et ruiner le projet de M. Deparcieux. 

M. l'abbé Berthier, lui, établit sa machine à la pointe de l'île 
Saint-Louis, vis-à-vis la terrasse de l'hôtel de Bretonvilliers. 
C'est là qu'il transporte le château d'eau de l'architecte Pinson, 
et qu'il nous élève, sur des colonnades, un réservoir à plus de 
cent pieds de hauteur. 

1. Publié, pour la première fois, dans l'édition Belin des OEuvres de Diderot. 



hhï PROJET D'UNE POMPE PUBLIQUE. 

Je vous avoue qu'ayant au milieu de la ville des eaux, et des 
eaux saines, il me déplaît qu'on en aille chercher au loin. Je vous 
avoue que l'inutilité de tous ces aqueducs si dispendieux d'Ar- 
cueil, de Marly, de Maintenon, me soucie. Je vous avoue que les 
immondices, les sédiments, la stagnation inévitable des eaux 
dans des lits souterrains , l'inconstance du cours des petites 
rivières et leur disette dans les temps de sécheresse, me dégoû- 
tent du projet de M. Deparcieux. Je vous avoue que le projet de 
l'abbé Berthier me paraît le meilleur; premièrement, parce qu'il 
y a longtemps qu'il m'est venu dans l'esprit; secondement, parce 
qu'il est plus naturel, plus sûr et moins coûteux; troisièmement, 
parce qu'il fait décoration. Reste à savoir si la pompe de l'abbé 
Berthier nous donnera toute la quantité d'eau dont nous avons 
besoin. Dans cette incertitude, à son édifice j'en ajoutais un 
autre qui conduisait les eaux de la Seine au haut de l'Estra- 
pade, où j'établissais mon bassin. 

Mais ma rêverie et celle de l'abbé Berthier sont maintenant 
superflues; on s'en tient au projet de M. Deparcieux. On nous 
amènera la petite rivière de l'Yvette au haut de la montagne 
Sainte-Geneviève; on en privera plusieurs villages autour de 
Paris, et nous boirons les eaux de l'Yvette, nous ou nos descen- 
dants, à qui nos poètes diront : Vous qui habitez les bords de la 
Seine et buvez les eaux de V Yvette, etc. 



SUR 

LES SYSTÈMES DE MUSIQUE 

DES ANCIENS PEUPLES 1 

1770 



Avant que d'exposer les idées de l'abbé Roussier, il ne sera 
pas mal de faire précéder quelques notions élémentaires et 
communes, qui rendront intelligible le fond d'un Mémoire où 
l'auteur se propose de démontrer que tous les systèmes de mu- 
sique anciens sont émanés de la division d'une corde selon la 
progression triple, 1, 3, 9, etc., et que ces systèmes et celui 
des Chinois ne sont que des pièces détachées d'un autre sys- 
tème plus ancien, plus complet, et inventé par un autre peuple. 

Si des cordes sonores sont tendues, la tension étant la même, 
plus ces cordes seront longues, plus les sons qu'elles rendront 
seront graves. 

On a découvert par l'expérience : 1° que la longueur d'une 
corde étant comme 1, la même corde d'une longueur qui sera 
double ou comme 2, donnera l'octave au-dessous de la pre- 
mière; et que, par conséquent, un son est à son octave au- 
dessous comme 1 est à 2 ; 

2° Que la longueur d'une corde étant comme 2, la même 
corde dont la longueur sera comme 3, donnera la quinte au- 
dessous de la corde 2; et que, par conséquent, un son est à sa 
quinte au-dessous comme 2 est à 3; 

3° Que la longueur d'une corde étant comme 3, la même 
corde dont la longueur sera comme A, donnera la quarte au- 

1. Mémoire sur la musique des anciens, où l'on expose les principes de pro- 
portions authentiques, dites de Pythagore, et les divers systèmes de musique chez 
les Grecs, les Chinois et les Égyptiens, par l'ahbé Roussier (Pierre- Joseph). Paris, 
Lacombe, 1770, in-4°. 



hhh DE LA MUSIQUE CHEZ LES ANCIENS. 

dessous de la corde 3; et que, par conséquent, un son est à sa 
quarte au-dessous comme 3 est à h ; 

4° Que la longueur d'une corde étant comme 1, dans une 
suite de mêmes cordes dont les longueurs seront représentées 
par les nombres de la progression suivante : 

1, 3, 9, 27, 81, 243, 729, 2187, 6 561, 19 683, 59 049, 
177 147, etc., 

la seconde corde 3 donnera la quinte au-dessous de l'octave 
grave de la corde 1 ; la troisième corde 9 donnera la quinte 
au-dessous de l'octave grave de la corde 3 ; la quatrième 
corde 27 donnera la quinte au-dessous de l'octave grave de la 
corde 9; la cinquième corde 81 donnera la quinte au-dessous 
de l'octave grave de la corde 27, et ainsi de suite. 

De manière que, si l'on écrit la suite des nombres de la 
progression triple, et les sons rendus par des cordes dont ces 
nombres représentent les longueurs, on aura : 

1, 3, 9, 27, 81, 243, 729,2187,6561,19683,59049, 

si, mi, la, ré, sol, ut, fa, si b, mi b, la b, rc b, 

177147, etc., 

sol b. 

observant que ces quintes successives sont chacune la quinte 
au-dessous de l'octave grave de la corde qui la précède immé- 
diatement. 

Mais, puisqu'une longueur de corde étant comme 1, je n'ai 
qu'à la doubler pour avoir son octave au-dessous, il est évident 
qu'en doublant toujours le nombre 1 jusqu'à ce que j'aie lé 
nombre le plus proche de 2187, j'aurai le si bémol, immédia- 
tement au-dessous du si naturel, et ainsi des autres cordes ou 
nombres qui les représentent. 

Je parviendrai donc à former une suite de nombres, qui 
représenteront les longueurs que devraient avoir les cordes pour 
rendre une octave chromatique descendante, ou une octave des- 
cendante successivement par semi-tons; et par conséquent en 
nommant la première corde fa, au lieu de la nommer si (car 
on peut donner à la première corde à vide le nom qu'on veut), 
j'aurai l'octave chromatique desdendante, 

Fa, mi, mi b , ré, rè h , ut, si, si h , la, la h , sol, sol h , fa. 

A présent on entendra facilement ce que c'est que les 



DE LA MUSIQUE CHEZ LES ANCIENS. 



kk* 



anciens appelaient proportions authentiques ou Pythagori- 
ciennes, et rapports harmoniques. Les authentiques étaient les 
rapports trouvés par la division d'une corde, d'un son à son 
octave au-dessous, comme 1 à 2; d'un son à sa quinte au-des- 
sous, comme 2 à 3; d'un son à sa quarte au-dessous, comme 
3 à h. Les harmoniques étaient d'autres rapports déterminés 
d'après quelques notions arbitraires : systématiques, de fantaisie 
et de goût; et les quatre nombres 1, 2, 3, h, employés dans 
les rapports authentiques, s'appelaient le sacré quaternaire de 
Pythagore. 

Cela bien compris (et il faut convenir que rien n'est plus 
facile à comprendre), il ne s'agit plus que de jeter les yeux sur 
la petite table qui suit, pour se faire des idées justes des sys- 



Vieille lyre 


Hepta- 


Octa- 








ou lyre 

de 
Mercure. 


corde 

des 

Grecs. 


corde 

des 

Grecs. 


GRAND SYSTÈME DE PYTHAGORE. 


SYSTEMS 

CHINO i S. 


[ mi b 


mi 


mi 
Iré 


nété hyperboléon. 


la 


mi b 


. 


ré d 


paranété hyperboléon. ' 


sol 


ré b 1 i 


) 


l.utf 


| ut 


trité hyperboléon. 1. 


fa 


si a 


si 


. si 


nété diézeugménon. , 


mi si b h 


; la c | 


la 


r la 


paranété diézeugménon, 


» \ 


i 






ou nété synnéménon. 


ré 


lab k 


1 


sol e 


' sol 


trité diézeugménon, ou , 








1 




parénété synnéménon. 


ut 


! solbmi 






fa g 


paramésé. 2. 


si [ 


, mi b 


\ mi I 


mi 


mi 


trité synnéménon. h. 

mésé. 

lichanos méson. 4., 


sib 
sol j 


3. 










parhypaté méson. , 


| fa 










hypaté méson. ' 


k mi 










lichanos hypaton. 


ré 










parhypaté hypaton. 


ut 










hypaté hypaton. 


si 










proslambanoménos. ' 


la 





M6 DE LA MUSIQUE CHEZ LES ANCIENS. 

tèmes de musique grecs, chinois et égyptiens, et des conjectures 
de M. l'abbé Roussier. 

Cette petite table montre la lyre ancienne de Mercure, le 
système chinois, Vhepta corde des Grecs, Yoctacorde des Grecs, 
et le grand système Pythagoricien-, le complet, le parfait, l'im- 
muable, comme on disait alors, avec les noms des sons et des 
tétracordes qui forment ce système. 

PROGRESSION TRIPLE 

OU LONGUEUR DES CORDES EN NOMBRE AVEC LES NOMS DES SONS 

AU-DESSOUS. 

a, b, c, d, e, f, g, h, i, k, 1, 

1, 3, 9, 27, 81, 243, 729, 2187, 6 561, 19683, 59049, 

si, mi, la, ré, sol, ut, fa, si b, mi b, la b, ré b, 

m. 

177147. 

sol b. 

D'où l'on voit que la lyre ancienne, la lyre de Mercure, ne 

a, b, c, 

renferme que les trois premiers termes de progression si, mi, la-, 
or, le son si est regardé comme le générateur du système, parce 
que le si s'est de tout temps appelé, chez les Grecs, hypatè 
hypaton, le premier des premiers. 

Que l'heptacorde des Grecs n'est que la lyre de Mercure, en 

d, e, f, 

y ajoutant les trois termes de la progression 27, 81, 243. 

Que l'octacorde des Grecs n'est que l'heptacorde, en y ajou- 

g, 
tant le fa, ou le terme de la progression 729. 

Que le grand système de Pythagore n'est que l'octacorde 

h, 

en y ajoutant le si b, ou le terme de la progression 2187. 
Et que le système des Chinois est formé des cinq derniers 

h, i, k, 1, m, 

termes de la progression 2187, 6 561, 19 683, 59 049, 177147, 

si b, mi b, la b, ré b, sol b, 

et commence où le grand système de Pythagore finit. 

Dans ce grand système, les quatre sons les plus aigus et les 
quatre sons les plus graves ne sont que des répliques des inter- 
médiaires. 






DE LA MUSIQUE CHEZ LES ANCIENS. hhl 

1. Tétracorcle dit liyperboléon ou des aiguës. 

2. Tétracorcle dit diézeugménon ou des disjointes. 

3. Tétracorcle dit synnéménon ou des conjointes. 
II. Tétracorcle dit méson ou des moyennes. 

5. Tétracorde dit hypaton ou des principales. 

Celui qui examinera ce système y verra la raison de ces 
dénominations. On appelait aussi les cordes si, mi, la, ré, 
cordes fixes, cordes stables. Le la fut une corde surajoutée, 
acquise comme sa dénomination l'indique. 

Ce grand système de Pythagore, appelé le parfait, ne l'était 
guère; et l'octacorde était plus défectueux que le système de 
Pythagore, l'heptacorde plus que l'octacorde, et la lyre de Mer- 
cure plus que le système des Chinois. 

Outre le défaut des sons, le système des Chinois a encore 
d'autres vices, deux interruptions et cinq tons de suite ; mais 
ce qui doit surprendre, c'est qu'à ces vices d'ignorance, il réu- 
nit un caractère savant. 

La corde génératrice de tous ces systèmes est le si ; le si 
naturel des systèmes grecs, le si b du système chinois dont les 
cordes sont mi b, ré b, si b, la b, sol b, mi b. 

D'où M. Roussier conclut que les Grecs et les Chinois ont 
été des fripons et des ignorants, qui ont dépecé chacun le grand 
système, le vrai système général de quelque autre peuple, des 
Egyptiens ; les Grecs ayant pria les premiers termes de la pro- 
gression triple, et les Chinois ses termes les plus éloignés; car 
si l'on réunit le système chinois au grand système grec, voici 
ce que l'on obtiendra : 

si, mi, la, ré, sol, ut, fa, si b, mi b, la b, ré b, 

1, 3, 9, 27, 91, 243, 729, 2187, 6561, 19683, 59049, 
sol b. 
177147. 

C'est-à-dire un tout tiré de la progression triple, poussée 
jusqu'à son douzième terme, c'est-à-dire toute la perfection 
qu'un système de musique peut avoir ; car, rapprochez les inter- 
valles, vous aurez : 

Fa, mi, mi b, ré, ré b, ut, si, si b, la, la b, sol, sol b, fa. 
Octave chromatique à laquelle on ne peut rien ajouter, et de 
laquelle on ne peut rien retrancher. 11 y a lacune chez le Grec, 



M8 DE LA MUSIQUE CHEZ LES ANCIENS. 

il y a lacune chez le Chinois ; mais les deux réunis forment un 
système complet. 

On ne peut rien retrancher de ce système, car on y forme- 
rait un vide; on n'y peut rien ajouter, car la distance de ut à 
ut b, et de fa à fa b, formant des intervalles plus grands que 
ceux de ul à si, et de fa à mi, il y aurait dans l'échelle un ut 
plus bas qu'un si, et un fa plus bas qu'un mi; et en introdui- 
sant dans la gamme les treizième et quatorzième termes de la 
progression triple, on sortirait du genre chromatique pour 
entrer dans le genre enharmonique. 

Il paraît que Timothée de Milet avait connu l'imperfection 
de la lyre à sept cordes, et qu'il y avait introduit des sons chro- 
matiques ; mais son instrument et sa musique furent proscrits 
par les Spartiates, dont le décret qu'on va lire nous a été 
transmis. 

Quoniam Timotheus Milesius, in urbeni nostram profectus, 
musicam antiquam spernit, et inversa cithara, heptacordo 
pluri busqué sonis introductis, aures juvenum corrumpit, atque 
chordarum multiplicatione et cantus novitate modulationem 
mollem et variant, pro simplici iutextu, adornat, constituens 
genus cantandi chromaticum; visum est de his decernere. Reges 
atque ephori Timotheum reprehendant, cogantque ut rescindât 
ex undecim chordis super fluas, septemque relinquat; ut singuli 
animadvertant civitatis nostrœ gravitatem ac severitatem, caveant- 
que ne in Spartam quicquam invehant quod bonis moribus adver- 
setur, nec certaminum gloria turbetur. C'est-à-dire : Attendu 
que Timothée le Milésien, arrivé dans notre ville, méprise la 
musique ancienne, et ayant changé la lyre heptacorde, et intro- 
duit dans cet instrument plusieurs sons, corrompt les oreilles 
de notre jeunesse; et par la multiplicité des cordes et la nou- 
veauté du chant, substitue à notre mélodie simple une mélodie 
lleurie, molle et variée, formant un système de musique chro- 
matique, il nous a paru convenable de statuer là-dessus; en 
conséquence, voulons que nos rois et nos éphores réprimandent 
ledit Timothée, lui enjoignant de couper les quatre cordes 
superflues de son instrument, et de le réduire à son premier 
nombre de sept, afin que chacun reconnaisse dans notre chant 
le caractère grave et sévère de notre ville, et qu'il soit pourvu 
à ce qu'il ne se fasse rien ici de ce qui peut être nuisible aux 



DE LA MUSIQUE CHEZ LES ANCIENS. M9 

bonnes mœurs et troubler la tranquillité publique par des 
contestations ambitieuses et frivoles. 

Ceux qui attachent tant d'importance à la musique des 
anciens, et lui supposent une si grande influence sur les mœurs, 
s'en scandaliseront tant qu'il leur plaira; mais voilà un décret 
qui sent l'esprit monastique. Il me semble que j'y retrouve 
l'histoire de nos querelles sur la musique française et la musique 
italienne; ou, qui pis est, la révolte de nos prêtres en faveur 
des anciennes hymnes barbares contre les nouvelles. Ce décret 
de Sparte dut occasionner bien des plaisanteries dans Athènes ; 
et Timothée ayant montré une ancienne petite statue d'Apollon, 
dont la lyre avait le même nombre de cordes que la sienne, son 
instrument resta tel qu'il était; et les Spartiates dirent : « Puis- 
que Apollon a une lyre à onze cordes, permis à Timothée d'en 
avoir une aussi. » 

Je ne finirai point cet extrait sans donner l'origine du tem- 
pérament dans les instruments à touches fixes. 

Il est évident que si, dans la progression triple, au lieu 
d'employer les nombres 1, 3, 9, 27, etc., j'emploie les fractions 
1, |, f , — -, etc. la première progression donnant une suite de 
quintes en descendant, celle-ci donnera une suite de quintes 
en remontant. J'aurai donc 1, |, -§, ~, ~. 

ut, sol, rc, la, mi. 

Or, il est évident que l'intervalle de ut à mi ou de 1 à 8 ^, 
est égal à quatre octaves, plus h quintes ou 38 tons. Mais on a 
découvert par expérience que de deux cordes, dont la longueur 
de l'une est comme 1, et la longueur de l'autre comme |, 
celle-ci donne la tierce majeure de la seconde octave aiguë de 
la première. 

Soit dans la corde appelée ut, la corde comme 1, et par 
conséquent mi comme la corde {, l'on aura 1, {, j, {, ^, ^-, 

ut, ut, ut, mi, mi, mi, 

^-, -^. Or, il est évident que ut est éloigné du dernier mi de 

mi, mi. 

six octaves, plus une tierce majeure, ou de 38 tons. 

Donc le dernier mi, trouvé par cette nouvelle division de 
corde, est le même mi, trouvé par la progression triple 1, 
|, J, etc., puisque les distances de 1 sont, de part et d'autre, 
de 38 tons. 

ix. 29 



Z,50 DE LA MUSIQUE CHEZ LES ANCIENS. 

Mais la longueur du mi trouvé par la progression triple 
est £, et la longueur du mi trouvé par la seconde progression 
es t ^i, donc le mi, qui sert de tierce majeure à ut, ne peut 
servir de quinte à la. Ce qui est pourtant indispensable sur les 
instruments à touches fixes. Donc il faut altérer mi, tierce de 
ut ou mi, quinte de la. Si l'on réduit les deux fractions ~ et 
i-à un même dénominateur, on aura £ égale à gf^, et la 
fraction ~ égale à ^1^. Donc il faut augmenter la longueur de 
la corde mi, quinte de la, ou diminuer la corde mi, tierce 
majeure de ut. Mais augmenter la longueur d'une corde, c'est 
en rendre le soin moins aigu ou l'affaiblir. Diminuer la lon- 
gueur d'une corde, c'est en rendre le son plus aigu ou le for- 
tifier. Donc il faut affaiblir les quintes ou fortifier les tierces. 
Mais les tierces ne souffrant point d'altération, on a pris le parti 
d'affaiblir les quintes, et de les affaiblir proportionnellement. 

Pour cet effet on divise ^7 en quatre parties, autant qu'il 
y a de quintes depuis ut jusqu'à mi, de manière que ces par- 
ties soient entre elles comme les nombres qui représentent ces 
quintes d'après la progression triple; et l'on ôte de chacune 
d'elles la partie qui lui correspond. 

Je crois, mon ami, que ce papier suffit pour mettre les 
ignorants en état, sinon de parler de la musique des anciens, 
du moins d'entendre ce que les savants en diront. 



HISTOIRE DE SAVAGE 



1771 



L'Histoire de Savage, poëte anglais, vient d'être traduite 
en français par M. Le Tourneur 1 . Ce M. Le Tourneur est le 
même qui a traduit les Nuits d'Young, poëme du plus beau 
noir qu'il soit possible d'imaginer, et que le traducteur a trouvé 
le secret de faire lire à un peuple dont l'esprit est couleur de 
rose. 11 est vrai que cette teinte commence à se faner. M. Le 
Tourneur entend très-bien la langue anglaise, et écrit la nôtre 
d'une manière nombreuse et pure 2 . 

Cette Histoire de Savage attache; c'est la peinture d'un 
homme malheureux, d'un caractère bizarre, d'un génie bouil- 
lant; d'un individu tantôt bienfaisant, tantôt malfaisant; tantôt 
fier, tantôt vil; moitié vrai, moitié faux, en tout, plus digne de 
compassion que de haine, de mépris que d'éloge ; agréable à 
entendre, dangereux à fréquenter; la meilleure leçon qu'on 
puisse recevoir sur les inconvénients du commerce des poètes, 
leur peu de principes, de morale et de tenue. 

Cet ouvrage eût été délicieux, et d'une finesse à comparer 
aux Mémoires du Comte de Grammont, si l'auteur anglais se 
fût proposé de faire la satire de son héros; mais malheureuse- 
ment il est de bonne foi. 



1. Histoire de Richard Savage, suivie de la Vie de Thomson. Paris, 1771 in-12. 

2. Grimm, en annonçant la traduction des Nuits d'Young, avait assez maltraité 
Le Tourneur. Diderot l'en censura (V. Correspondance, lettre de juin 1770) et 
saisit l'occasion de dire lui-même le bien qu'il pensait du fécond traducteur. Cet 
article se trouve compris parmi les manuscrits de l'Ermitage, ce qui nous permet 
de rectifier l'opinion de M. Taschereau, qui, l'attribuant à Grimm, faisait remar- 
quer à ce propos que les observations de Diderot avaient opéré. 



452 HISTOIRE DE SAVAGE. 

Le récit de la vie du malheureux Savage, fils d'Anne, com- 
tesse de Manlesfield, qui, pour se séparer de son mari, avec 
lequel elle vivait mal, s'avoua grosse des faits et gestes du 
comte Rivers, est coupé par des morceaux extraits des différents 
ouvrages de Savage, et presque tous fort beaux. 

C'est une étrange femme que cette comtesse de Manlesfield, 
qui poursuit un enfant de l'amour avec une rage qui se sou- 
tient pendant de longues années, qui ne s'éteint jamais, et qui 
n'est fondée sur rien. Si un poëte s'avisait d'introduire, dans un 
drame ou dans un roman, un caractère de cette espèce, il serait 
sifflé; il est cependant dans la nature. On siffle donc quelquefois 
la nature? Et pourquoi non? Ne le mérite- t-elle jamais? 

La Vie de Savage est suivie de celle de Thomson, l'auteur 
des Saisons et de quelques tragédies. Rien à dire de celui-ci, 
sinon que c'était le revers de l'autre; aussi son histoire est-elle 
très-fastidieuse à lire. Il faut, pour le bonheur de ceux qui ont 
à traiter avec un homme, qu'il ressemble à Thomson; pour 
l'intérêt et l'amusement du lecteur, qu'il ressemble à Savage. 
Je ne dirai qu'un mot des Saisons de Thomson, comparées aux 
Gèorgiques de Virgile; c'est que la muse de Thomson res- 
semble à Notre-Dame de Lorette, et la muse de Virgile à Vénus : 
l'une est riche et couverte de diamants; l'autre est belle, nue, 
et n'a qu'un simple bracelet. Virgile est un modèle de bon goût; 
Thomson serait tout propre à corrompre celui d'un jeune homme. 



VIE DU CARDINAL D'OSSAT 1 

1771 



Le cardinal d'Ossat était Gascon; il naquit le 23 août 1536, 
à Laroque en Magnoac, diocèse d'Auch, parlement de Toulouse. 
Son père était maréchal ferrant. A mesure que les nations se 
civilisent les grands talents s'élèvent plus difficilement aux 
grandes places, surtout lorsqu'ils sortent des basses conditions 
de la société. Il nous reste des Lettres du cardinal d'Ossat* où 
cet homme se montre, ainsi qu'on l'a vu dans sa vie, simple, 
franc, plein d'attachement à ses maîtres, sachant allier les 
devoirs d'un ecclésiastique avec la probité et l'habileté dans 
les négociations. Ces Lettres doivent entrer dans la valise d'un 
envoyé à la cour de Rome. 

Les deux volumes qu'on vient de publier renferment un 
discours préliminaire de l'auteur de cet ouvrage sur la manière 
dont il a écrit la Vie du cardinal d'Ossat, et plus généralement 
sur la manière dont il croit que les vies particulières doivent 
être écrites ; un discours du cardinal même sur les effets de la 
Ligue en France; la Vie du cardinal avec des notes. 

L'auteur prétend que l'historien d'un règne, d'un peuple, 
doit s'en tenir aux sommités, marcher avec rapidité, esquisser 
les faits et les personnages à grandes touches; qu'au contraire 

1. Paris, 1771, 2 vol. in-8°. Par M me d'Arconvillo. — Cet article fait partie de 
la Correspondance de Grimm. Le nom de l'auteur nous est fourni par le catalogue 
des manuscrits de l'Ermitage dressé par l'ancien bibliothécaire, M. de Murait, 
auquel nous en devons la communication. Il aurait pu, ainsi que le précédent et 
quelques-uns de ceux qui suivent, être placé daus les Miscellanea littéraires, 

mais nous n'avons obtenu que tardivement ce renseignement. 

2. La première édition de ces Lettres est de Paris, 1624, in-folio; la meilleure 
est celle donnée par Amelot de La Houssaie, 1697, 2 vol. in-4°. (Note de M. Tas- 
chereau.) 



Ixok VIE DU CARDINAL D'OSSAT. 

le biographe fait un portrait où il doit rendre jusqu'aux rides. 
Je suis de son avis. Le ton de ce discours, sans être saillant, 
sans offrir une couleur forte, des vues profondes, le caractère 
du génie, marque de la raison, de la sagesse, du bon sens, et 
donnerait assez passable opinion du reste de l'ouvrage. 

Le discours traduit de l'italien du cardinal d'Ossat sur les 
effets de la Ligue en France est excellent. Le ton en est mâle ; on 
reconnaît partout un homme présent aux affaires dont il vous 
entretient. Le tableau des malheurs qui déchirèrent la France 
au temps de la Ligue est effrayant, sans qu'on se soit écarté de 
la sévérité rigoureuse de l'histoire; nul essor de l'imagination, 
rien qui sente la verve, point de passion. Je conseille à tous les 
souverains de méditer ce discours. S'ils ne comprennent pas, en 
le lisant, que toute guerre de religion, soit qu'elle naisse de 
l'antipathie réelle des sectaires, soit que l'ambition fomente cette 
antipathie, sera suivie des mêmes calamités, ils ne le compren- 
dront jamais, et il est inutile de leur prêcher l'esprit de tolé- 
rance, le seul moyen d'ôter tout crédit aux opinions religieuses ; 
on ne les convertira pas. Le cardinal d'Ossat montre le Guise 
auteur et chef de la Ligue comme un grand politique et un des 
grands capitaines de son temps, le sujet le plus dangereux qu'un 
monarque pût avoir, et peut-être l'homme le plus propre à faire 
un grand roi. On ne conçoit pas comment il ne fit pas raser son 
souverain, après s'être vanté qu'il lui tiendrait la tête, tandis 
que M me de Montpensier ferait la cérémonie avec les ciseaux qui 
pendaient à sa ceinture. Il faut qu'à l'approche de ces grands 
attentats les âmes les plus fermes ne soient pas exemptes de je 
ne sais quelle terreur panique qui les arrête et qui leur inspire 
de la méfiance sur les précautions qu'elles ont prises; ils ne les 
croient jamais assez sûres, ils balancent, ils temporisent, et 
l'occasion leur échappe : tout manque parce qu'on a voulu tout 
prévenir. Il y a un point de maturité qu'il faut discerner, et 
jeter son bonnet par-dessus les moulins. César ne s'arrêta qu'un 
instant sur la rive du Rubicon, et fit fort bien; le lendemain il 
eût été trop tard pour le franchir. Celui qui dans ces circon- 
stances, si compliquées, si au-desssus de toute prudence hu- 
maine, ne veut rien laisser au hasard, ne s'y entend pas ; il y a 
des occasions où le coup et la menace doivent partir en même 
temps, la menace est même de trop. 



VIE DU CARDINAL D'OSSAT. ^55 

J'ai commencé la lecture du troisième morceau, la Vie du 
cardinal d'Ossat : point de génie, point de vues, nul art d'inté- 
resser par des réflexions, lorsque le sujet ne prête pas. J'aime 
mieux aller voir le cardinal chez lui, et le connaître dans ses 
Lettres. J'avertis pourtant, pour l'acquit de ma conscience, que 
je n'ai pas lu la Vie en entier; mais le moyen qu'un auteur 
qui est un peu plat dans les cent premières pages de son ouvrage, 
n'en ait pas pris l'habitude. 

J'apprends que cet ouvrage est de M me la présidente d'Arcon- 
ville, dont M me de Blot disait que le style avait de la barbe. 



EXPÉRIENCES INTÉRESSANTES 



1771 



Un grand-duc de Toscane avait exposé des pierres pré- 
cieuses à un verre ardent de Tschirnhausen, dont on avait aug- 
menté la force à l'aide d'une lentille; le diamant s'éclata, se 
gerça, se mit en petits fragments, et disparut. On multiplia 
l'action du feu par l'addition d'une seconde et d'une troisième 
lentille, et on en fit un grand nombre d'expériences sur des 
pierres de toute espèce. Il est inutile d'entrer dans le détail des 
résultats, qu'on peut voir exposés par l'auteur du journal inti- 
tulé : Giornale de Letterati â!Italia^ t. VIII, art. 9. 

L'empereur François I er fit un pas de plus; il employa, sur 
les mêmes pierres, le feu ordinaire, les fourneaux du labora- 
toire et les creusets, et obtint les mêmes phénomènes que le 
verre ardent avait produits. 

M. d'Arcet, possesseur d'un fourneau de porcelaine, s'est 
occupé des mêmes recherches, mais avec une vue plus géné- 
rale; son but a été de classer les pierres par leur plus ou moins 
de résistance à l'action du feu. C'est ainsi qu'il a été conduit à 
répéter les opérations du grand-duc et de l'empereur, et à dis- 
siper les doutes qui restaient sur la volatilisation des diamants. 

M. d'Arcet, entraîné par son goût pour les expériences chi- 
miques, oublia la modicité de sa fortune et exposa à son four- 

1. Cet article est tiré de la Correspondance de Grimm. Nous l'attribuons à 
Diderot, parce que tous ceux qui le précèdent et qui le suivent sont de lui. Grimm 
rentrait à peine à ce moment d'un voyage pendant lequel il avait confié le tablier 
à M me d'Épinay qui, elle-même, se faisait suppléer par Diderot. 



EXPÉRIENCES INTÉRESSANTES. h r ol 

neau de porcelaine des pierres précieuses de toute espèce, sur 
des coupelles, dans des creusets ouverts et fermés; il en ren- 
ferma au centre de boules faites de la pâte de porcelaine. Les 
diamants blancs surtout disparurent sous l'action du feu ; il ne 
resta au centre des boules que la cavité formée par le diamant, 
sans qu'il parût aux boules Ja moindre gerçure. Il publia ses 
expériences, et malgré la haute opinion qu'on avait de la bonne 
foi et de l'habileté de M. d'Arcet, les doutes subsistèrent. 

Les moins prévenus étaient persuadés que les diamants 
avaient été détruits, non par fusion ou par volatilisation, comme 
l'artiste le prétendait, mais par une décrépitation qui enlevait 
au diamant des molécules insensibles, et qui peu à peu le rédui- 
sait à rien. Ce fut pour éclaircir ces difficultés et ne laisser aux 
incrédules aucune ressource, que le vendredi 16 août les savants 
et les artistes furent invités à se rendre dans le laboratoire de 
M. Rouelle, frère du célèbre Rouelle que nous avons perdu il y 
a peu de temps 1 , pour y être témoins oculaires des expériences 
qu'on y réitérerait sur les diamants et autres pierres précieuses. 

L'assemblée fut très-nombreuse et très-bien composée. Il y 
avait M. le margrave de Bade-Dourlach, la princesse son épouse, 
leurs fils, les ducs cle Brancas, de Nivernais, de Chaulnes, de 
Caylus, de Yillahermosa fils, milord Saint-George, le marquis 
d'Ussé, le comte de Hautefort, le prince de Pignatelli, le cheva- 
lier de Lorenzi, la marquise de Nesle, la comtesse de Brancas, la 
marquise de Pons, la comtesse de Polignac, M me Dupin, ainsi que 
plusieurs autres personnes de qualité, tant étrangères que fran- 
çaises. Il y avait MM. de Jussieu, de Fouchy, Daubenton, Mac- 
quer, Le Roy, Perronnet, Lavoisier, membres de l'Académie des 
sciences. J'y étais. Il y avait plusieurs docteurs de la Faculté de 
médecine et du corps cle la pharmacie, des gens de lettres très- 
connus, des artistes célèbres et des joailliers et diamantaires dis- 
tingués dans leur profession. 

On pesa à la balance d'essai quatre diamants : 

Un diamant n° 1, appartenant à M. le duc de Brancas, et pré- 
senté sous son cachet; il était du poids de cinq grains et un 
quart de grain, poids de carat; 

Un diamant n° 2, pesant un quart de grain, poids de carat ; 

1. Voir la Notice sur Rouelle, t. V, p. 405. 



Zj58 EXPÉRIENCES INTÉRESSANTES. 

Un diamant de nature, n° 3, pesant cinq grains, fort poids 
de carat, appartenant, ainsi que le n° 2, à MM. d'Arcet et 
Rouelle; 

Un diamant n° h, d'une eau très-jaune, pesant quatre grains 
et demi, poids de carat, appartenant à M. Leblanc, joaillier. 
Celui-ci fut enveloppé d'une pâte faite de craie et de poudre de 
charbon, mis dans un petit creuset d'Allemagne et recouvert 
d'une couche de craie délayée avec de l'eau. On fit sécher le tout 
à petit feu, puis on plaça le creuset sous la moufle dans le four- 
neau de réverbère, à quatre heures quarante minutes après 
midi . 

D'un autre côté, on mit les trois diamants n os 1, 2 et 3 clans 
trois petites capsules faites de pâte de porcelaine sans couvert, 
et chacune marquée du numéro de son diamant. 

On les chauffa d'abord faiblement, et petit à petit, sous une 
moufle particulière; après quoi on les porta sous la grande 
moufle, qui était déjà fort échauffée, et on les plaça à côté du 
petit creuset dont on a parlé plus haut : il était alors quatre 
heures quarante-trois minutes. 

On observa ces trois diamants à découvert, à des intervalles 
de temps assez courts pour voir ce qui leur arriverait pendant 
l'opération. 

A cinq heures quatre minutes, les diamants étaient rouges 
et leur couleur mate ; elle se distinguait cependant de la cou- 
leur des coupelles, en ce qu'elle était un peu plus louche. 

A cinq heures onze minutes, tout était encore au même état, 
à cela près que les diamants étaient un peu plus rouges. 

A cinq heures dix-huit minutes, le diamant n° 2 devint de 
plus en plus resplendissant, les autres demeurant d'un rouge 
assez terne, cependant un peu plus brillant que celui des cap- 
sules. 

A cinq heures trente-sept minutes, le diamant n° 2 est tou- 
jours resplendissant, mais on juge unanimement qu'il est diminué 
de volume. Les deux autres diamants n° 1 et n° 3 commencent 
aussi à être fort resplendissants, surtout le diamant n° I. 

A cinq heures quarante-cinq minutes, les trois diamants sont 
très-resplendissants ; le diamant n° 2 l'est plus que les deux 
autres, et le diamant n° 1 plus que le diamant n° 3. 

A cinq heures cinquante-cinq minutes, on ouvre le four- 



EXPÉRIENCES INTÉRESSANTES. 459 

neau ; les diamants n° 1 et n° 3 sont très-resplenclissants, et 
l'on annonce que le diamant n° 2 est entièrement évaporé. On 
retire la capsule dans laquelle il avait été placé, sans la pencher 
ni la renverser, et l'on s'aperçoit qu'il reste encore un léger ves- 
tige de ce diamant, de forme oblongue, irrégulière et sans fa- 
cettes, gros comme la sixième partie de la tète d'un camion ou 
de la plus petite épingle. On l'aperçoit à la vue ; mais, pour le 
bien discerner, il faut le secours d'une loupe un peu forte. Autour 
de ce grain, qui est d'une transparence un peu laiteuse, on 
remarque de petites molécules de matières arrondies et très- 
fines ; mais comme ces molécules étaient coloriées, il est plus 
que probable qu'elles avaient été détachées du haut de la moufle 
et qu'elles ne provenaient point du diamant. 

A six heures précises, on retira le diamant de nature n° 3, 
et l'on vit qu'il était très-sensiblement diminué. On n'y observa 
plus de facettes taillées ; il avait néanmoins à peu près conservé 
sa figure ; sa surface était inégale, raboteuse et comme grumelée. 
Il n'avait plus une transparence parfaite, mais elle était un peu 
laiteuse; en total, il ressemblait à un fragment de cristal de 
Madagascar. Des cinq grains, fort poids de carat, qu'il pesait 
avant l'opération, il n'en restait qu'un peu moins de deux grains : 
il avait donc perdu plus de trois grains. 

A six heures vingt minutes, on retira le diamant n° 1, 
appartenant au duc de Brancas : il se trouva beaucoup diminué; 
on y remarquait cependant encore des facettes, et surtout 
presque à son milieu une éminence pointue. Du reste, sa trans- 
parence était moins laiteuse que celle du diamant de nature 
n° 3, et la surface en était assez lisse. 

Il y avait autour de ce diamant un assez grand nombre de 
grains de sable fin, blanc et à peu près transparent, mais ne 
pesant pas en totalité un vingtième de grain. Des cinq grains et 
un quart de grain, poids cle carat, que ce diamant pesait avant 
l'opération, il ne lui en est resté qu'un demi-grain; il s'en était 
donc évaporé quatre grains et trois quarts de grain. 

Il s'est élevé une grande question entre les spectateurs, savoir 
si les fragments sableux qui se trouvaient dans les capsules 
étaient des portions de diamant ou des particules de sable déta- 
chées de la moufle. Pour décider cette question, on a fait les 
expériences suivantes : 



Zj60 EXPÉRIENCES INTÉRESSANTES. 

On a remis sous la moufle la portioncule restante du diamant 
n° 2, et les grains de matière qui l'environnaient, chacun sépa- 
rément, et dans une capsule particulière. 

Pareillement, on a remis les capsules où l'on avait placé les 
diamants n° 1 et n° 3, avec les grains de matière qui s'y trou- 
vaient, et l'on a continué de pousser le feu jusqu'à sept heures 
trente-cinq minutes. Alors on a retiré les capsules; on n'a pas 
trouvé vestige de diamant dans la première, mais les fragments 
sableux se sont retrouvés dans toutes les trois; il paraissait 
même y en avoir un peu davantage, en raison d'une nouvelle 
portion qui s'était encore détachée du haut de la moufle. 

A sept heures quinze minutes, le feu ayant toujours été 
continué avec la même force, on jugea qu'il était temps de reti- 
rer le diamant n° h, appartenant au joaillier Leblanc. On mit le 
creuset hors de la moufle; on le laissa refroidir de lui-même. 
En le vidant, tout le charbon se trouva consumé ; il ne restait 
plus qu'une espèce de chaux blanche : on la brisa, on la réduisit 
en poudre sans apercevoir la moindre apparence du diamant, 
dont on ne voyait que le creux et l'empreinte. 

A sept heures trente minutes, on retira un saphir et un rubis 
qui avaient été mis à quatre heures quarante-trois minutes sous 
la même moufle, et qui avaient éprouvé, comme les diamants, 
toute la violence du feu. Us étaient sains et entiers. Un poinçon, 
dont on appuya la pointe sur le rubis, ne manifesta aucun 
ramollissement dans cette pierre, dont la couleur, non plus que 
celle du saphir, n'avait souffert aucune altération. 

Le lendemain, samedi 17 août, on a examiné par le lavnge la 
poudre de craie dans laquelle le diamant n° 4, appartenant au 
joaillier Leblanc, avait été renfermé; il ne s'y est trouvé que 
quelques grains de matière qui, vus au microscope, ont été re- 
connus pour du sable très-fin, tel qu'il s'en rencontre toujours 
dans la craie. 

Après le lavage, on a mis dans de l'eau-forte toute la craie 
séparée par l'eau, et elle s'y est totalement dissoute. On a fait 
cet essai afin de démontrer que le diamant se volatilise réelle- 
ment, et que cette évaporation se fait à la surface et d'une 
manière irrégulière, selon le plus ou moins de cohérence des 
parties, comme on l'observe dans un morceau de glace qu'on 
expose à l'air libre par un temps bien serein et très-froid. 



EXPÉRIENCES INTÉRESSANTES. £,61 

Qu'est-ce donc que cette pierre si précieuse, ce diamant tant 
admiré? Une goutte d'eau congelée comme une autre goutte 
d'eau, avec cette seule différence qu'une chaleur légère suffit 
pour vaporiser l'une, et qu'il faut la chaleur violente pour vapo- 
riser l'autre, parce que la goutte d'eau est hétérogène, et que 
le diamant est homogène. 

Pourquoi le saphir, le rubis résistent-ils? C'est que la cha- 
leur n'a pas été ou assez forte ou assez longue, et que la couleur 
naît peut-être d'un enduit qui enveloppe chaque molécule, qui 
est inattaquable au feu, et qui défend de son action la pierre 
qu'on y expose. 

Que suit-il de ces expériences? Qu'il faut bien distinguer la 
dureté de la volatilité. Le saphir et le rubis, moins durs que 
les diamants, ne se volatilisent point au feu ; les diamants s'y 
volatilisent. L'or ductile et mou, exposé pendant six mois de 
suite à un feu de verrerie, ne perd pas un atome de son poids 
et de sa substance ; le diamant, le plus dur des corps, s'y vapo- 
rise. 

On fit le lavage dont on a parlé plus haut, pour prévenir 
toute objection. Mais ne pourrait-on pas dire que les diamants, 
au lieu de se vaporiser, se sont imbibés dans la pâte des cou- 
pelles? Non; car les petites capsules ou coupelles, marquées, 
l'une n° 1, où l'on avait mis le diamant du duc de Brancas, et 
l'autre marquée n° 9, sur laquelle on avait placé le rubis, étaient 
de même poids avant que d'aller au feu, et se sont trouvées de 
même poids après l'opération. Le lavage de la craie dont le 
joaillier Leblanc avait enduit son diamant démontre pareillement 
le peu de fondement de l'imbibition. 

Et c'est au moment où l'on crie que la nation est obérée, 
que des particuliers s'occupent à volatiliser des diamants. Quelle 
calomnie î 

Les curieux avaient donné jusqu'à présent la préférence sur 
les diamants aux belles pierres colorées. Voilà leur préférence 
fondée sur un motif de plus. 



LES 

AVENTURES DE PYRRHUS 1 

1771 



On nous assure si positivement que cet ouvrage s'est trouvé 
parmi les papiers de M. de Fénelon, que je ne saurais me per- 
mettre de douter du fait. En le lisant, deux conjectures se sont 
présentées à mon esprit : l'une, que les Aventures de Pyrrhus, 
composées par quelque jeune auteur à l'imitation des Aventures 
de Télémaque, avaient été soumises au jugement deM.de Féne- 
lon, entre les mains duquel elles étaient demeurées jusqu'après 
sa mort ; l'autre, que ce petit poëme en prose était peut-être un 
essai de l'archevêque de Cambrai, qui devait bientôt courir une 
carrière plus étendue, et qui s'était amusé à préluder avec le 
fils d'Achille, en attendant qu'il pût employer toutes les forces 
de son génie à la suite du fils d'Ulysse; mais deux pages ont 
suffi pour me détromper de cette dernière idée. Jamais Fénelon 
n'aurait loué Alcantor, un des souverains de Milet, comme de 
l'action de son règne la plus glorieuse, d'avoir aboli par la force 
le culte d'Osiris, que ses sujets avaient adopté. Sans ce pas- 
sage, qui serait propre à inspirer à un jeune prince l'esprit 
barbare de l'intolérance, je conseillerais aux instituteurs de cour 
de mettre quelques morceaux de cet ouvrage entre les mains de 
leurs élèves. On y montre les dangers de la colère et de la 
volupté; on y peint partout les charmes et les avantages de la 
vertu : c'est un tissu de fables amusantes et proportionnées à la 
faiblesse de leur âge. La première partie a du moins le mérite de 

1. Les Aventures de Pyrrhus, fils d'Achille, ouvrage posthume de feu M. de F***, 
pour servir de suite aux Aventures de Télémaque; Paris, 1771; 2 part, in-12. — 
Cet article de la Correspondance de Grimm se trouve parmi les manuscrits de 
Diderot^conservés à l'Ermitage. 



LES AVENTURES DE PYRRHUS. 463 

répondre au titre; pour la seconde, c'est une rapsodie d'évé- 
nements qui ne peuvent ni instruire, ni intéresser, ni plaire. 
En tout, c'est un ouvrage pauvre, que je pardonnerais à mon 
fils d'avoir écrit à vingt ans, mais non pas à trente. Il n'y a point 
de bons livres pour un sot ; il n'y en a peut-être pas un mau- 
vais pour un homme de sens. 

Je sors de la lecture des Aventures de Pyrrhus, et je fais 
une réflexion bien propre à nous consoler de la brièveté de la 
vie et à nous résigner à la quitter. Nous sommes tellement aban- 
donnés à la destinée, que si la nature nous avait accordé une 
durée de trois cents ans, par exemple, je tremble que de cin- 
quante en cinquante ans nous n'eussions été successivement 
gens de bien et fripons. 

La ligne de la probité rigoureuse est étroite ; quelque léger 
que puisse être le premier écart qui nous en éloigne, cet écart 
s'accroît à mesure que l'on chemine, et lorsque le chemin est 
long, on se trouve à un intervalle immense de celui qu'il faut 
suivre. Qu'il est alors difficile de retrouver la véritable voie! 

Une très-longue vie ne serait qu'une ligne à serpentements 
et à inflexions qui couperait en différents points la ligne de la 
vertu qu'on quitterait pour la reprendre, et qu'on reprendrait 
pour la quitter. 

Il n'en est pas ainsi de l'homme passager et momentané; 
lorsqu'il a suivi le vrai chemin, il n'a plus le temps ni la force 
de s'égarer. Tous les penchants vicieux s'affaiblissent en lui; les 
intérêts le touchent peu; l'aiguillon des passions est émoussé; 
la vertu, s'il a bien vécu, est devenue son habitude ; il craint de 
se démentir ; il tient à son caractère, à la considération publique 
dont il jouit ; il persiste clans ses principes d'honnêteté. 

S'il est vrai qu'en mourant l'homme de bien échappe à la 
méchanceté qui le suit, il est évident que plus la durée de la vie 
serait longue, plus le nombre des hommes constants clans la 
vertu serait petit. 

Consolons -nous donc d'un événement dernier qui assure 
notre caractère. Donnez à ce sage Brutus, qui s'écriait en mou- 
rant que la vertu n'était qu'un vain nom, une cinquantaine 
d'années de plus à vivre, et dites-moi ce qu'il deviendra. N'au- 
rions-nous à redouter que le dégoût de l'uniformité, le péril 
serait assez grand. 



ELEMENTS 



DU 



r r 



SYSTEME GENERAL DU MONDE 



1771 



Feu M. l'abbé de Bragelongne, de l'Académie des sciences, 
bon géomètre et homme fort dévot, fit un jour un petit caté- 
chisme à l'usage de ses confrères ; il l'apporta à une séance, et, 
le tenant sur sa main, il dit aux académiciens : « Messieurs, 
vous voulez tous être sauvés, je n'en doute pas ; eh bien! il ne 
s'agit que de croire le contenu de ce livret. Voyez, messieurs, 
c'est si peu de chose ! n'est-il pas bien commode d'avoir toute sa 
religion dans un coin de sa poche, comme un colombat-? » 
M. Lasnière, ancien inspecteur des études et des élèves de l'École 
militaire, expliquant actuellement le monde dans un grenier à 
Lunéville, pourrait se présenter à l'Académie , son petit livret 
sur la main, et dire comme l'abbé de Bragelongne disait : «Mes- 
sieurs, voilà tout ce qui a fait le supplice de Descartes et de 
Newton pendant si longtemps, et la fin de vos travaux ; ce dont 
la tête du grand architecte fut grosse pendant un si prodigieux 
nombre de siècles, je l'ai renfermé entre quatre feuillets. Lisez 
bien ces quatre feuillets, et allez reposer vos crânes fatigués 
sur leurs oreillers. N'est-il pas bien commode d'avoir dans un 
coin de sa poche la clef de l'univers, comme un passe-partout 
de garde-robe? » 

Je n'insisterai pas sur cet ouvrage, qui n'est ni d'un fou, ni 
d'un sot, mais bien d'un homme dont les lumières ne sont pas 

1. Extrait de la Correspondance de Grimm ; fait partie des manuscrits de l'Er- 
mitage. 

2. On appelait colombats de petits almanachs, du nom du libraire qui les 
vendait. {Note de M. Taschereau.) 



ELEMENTS DU SYSTEME GENERAL DU MONDE. ^65 

proportionnées à sa tentative. Il admet la matière homogène, et 
cependant il en regarde chaque molécule comme animée de ten- 
dances en tous sens, ce qui est contradictoire. Il fait naître le 
mouvement de ces tendances en tous sens, et cependant il croit 
le monde infini : deux conditions qui établiraient dans la masse 
un équilibre impossible à vaincre. Le vide et l'espace ne sont 
rien, mais rien du tout à son avis ; et cependant il divise toute la 
matière en petites sphères, et cela sans se demander à lui-même 
ce que c'est que la multitude infinie de petits espaces curvi- 
lignes formés par le contact de ces petites sphères. Il n'y a 
point, selon lui, d'éléments essentiellement différents, quoique 
tous les phénomènes de la nature et du laboratoire soient fondés 
sur cette différence. Il prétend que l'air se convertit en eau, que 
l'eau se convertit en terre, et que la terre se convertit en feu; 
et c'est ainsi qu'il engendre des soleils, des comètes et des pla- 
nètes. Une planète est un amas de matière où il y a air, eau, 
terre et feu; un soleil est un amas de matière où il n'y a plus 
ni air ni eau ; une comète est un amas de matière où il n'y a 
plus ni air, ni eau, ni terre. Tout globe tend à parcourir ces dif- 
férents états, dont le dernier est une dissolution absolue. 
M. Lasnière ne s'en tient pas à ces grands phénomènes géné- 
raux ; il applique ces principes à tous les effets minutieux qui se 
passent sous nos yeux : c'est le rêve d'un homme d'esprit qui 
est souvent obscur, parce qu'il est impossible qu'un rêve méta- 
physique soit clair. 



ix. 30 



LETTRE DE BRUTUS 



SUR 



LES CHARS ANCIENS ET MODERNES 1 

1771 



Sur ce titre si ambitieux, on s'attend à voir les principes 
fondamentaux de la société discutés; la liberté de conscience, 
la propriété de ses biens et de sa personne, les questions sur 
l'impôt, les traités de paix, les déclarations de guerre et autres 
sujets importants agités; en un mot, Charles Stuart reconduit à 
sa prison de Westminster, interrogé, jugé, condamné et déca- 
pité : rien de tout cela. C'est une philippique pleine d'érudi- 
tion et d'emphase contre les chars tant anciens que modernes ; 
l'auteur les brise tous. Mais c'est aux cabriolets surtout qu'il en 
veut. Il est certain qu'il se passe peu de semaines sans quelque 
accident causé par les voitures ; il ne l'est pas moins que s'il y 
avait quelque attentat commis sur la vie des citoyens, il faudrait 
s'en prendre à l'invasion des rues par quelques milliers de 
chars qui les rendent souvent impraticables et fort dangereuses 
pour les pauvres diables condamnés, comme moi, à marcher à 
pied. Mais il fallait faire une demi-page là-dessus, et non pas 
un gros livre, et surtout ne pas prendre le nom de Brutus. 11 en 
fallait faire une plaisanterie. Il fallait s'adresser à l'abbé Morellet 
et à tous les ouvriers de la boutique économique, et les supplier, 
au nom de tous les crottés de la société, de plaider la liberté 
du pavé. Au lieu d'une gaieté légère et piquante, on a fait une 
dissertation longue, érudite, violente et fastidieuse. Il y a pour- 
tant, tout au travers de ce fatras, deux ou trois belles pages ; 

1. Lettre de Brutus sur les chars anciens et modernes (par Delisle de Sales); 
Londres (Paris), 1771, in-8°. — Article extrait de la Correspondance de Grimm, 
et dout la copie se trouve parmi les manuscrits de l'Ermitage. 



LETTRE DE BRUTUS. ^67 

c'est une anecdote tirée, à ce que dit l'auteur, d'un des cent 
volumes de manuscrits orientaux conservés dans la Bibliothèque 
royale de Berlin. 

Cang-hi fut le Marc-Aurèle de la Chine par sa sagesse, et 
son Louis XIV par son goût pour le despotisme et la durée de 
son règne. Sa famille était très-nombreuse ; il y avait deux mille 
princes vivants, du sang de Cang-hi, et une loi ancienne con- 
damnait à mort tout Chinois qui, même dans le cas d'une dé- 
fense naturelle, oserait se mesurer avec un prince. Un événement 
funeste dessilla les yeux du souverain sur un privilège aussi 
odieux. Sunni et Idamé sortaient d'un temple consacré au Tien. 
Idamé était la plus belle femme de la Chine ; Sunni était le dis- 
ciple le plus révéré de Confucius. C'était un soir qu'ils étaient 
allés, selon leur usage, remercier l'Être suprême du bien qu'il 
avait fait faire à leurs enfants. Ce jour-là, le cadet avait rem- 
porté le prix d'agriculture, et l'aîné avait célébré par un poëme 
la victoire de son frère. Sunni et Idamé s'en retournaient chez 
eux précédés par leurs fils, qui se tenaient par la main. Ils sont 
arrêtés par une foule de peuple qui suivait le char du prince Yu. 
L'aîné des Sunni, séparé de son frère, est poussé sous une des 
roues du char, et brisé. Idamé, sa mère, se précipite au secours 
de son fils, et périt à côté de lui. Le cadet s'élance à la tête 
des chevaux. Le père, dans le trouble qui l'agite, tire son poi- 
gnard et leur perce les flancs. Le prince Yu est renversé de son 
char, et prêt à périr sous les coups de Sunni. Dans une ville 
moins bien policée que Pékin, quelles n'auraient pas été les suites 
de ce tumulte ! 

On soustrait le prince à la fureur de Sunni. Sunni est jeté 
dans un cachot. Les portes du palais impérial sont assiégées de 
vils esclaves qui crient vengeance contre l'audacieux Sunni. 

Quelques jours après cet événement, Sunni est conduit de- 
vant l'empereur et le conseil des Colaos. Il est interrogé ; il se 
défend avec cette fierté qui éclaire un souverain sans le blesser. 
Il proteste que s'il avait encore une femme et un fils à venger, 
il oublierait encore et le respect qu'il doit à ses maîtres, et celui 
qu'il doit àlaloi. a Je me condamne à la mort, ajouta-t-il; mais, 
quitte envers ma patrie, je vais m'expliquer avec la liberté d'un 
être qui ne dépend plus que de Dieu et de la nature. J'ai vécu 
soixante ans fidèle à mon pays : pourquoi mon bonheur s'est-il 



/,08 LETTRE DE BRUTUS 

passé comme un songe? Pourquoi vais-je périr avec ignominie? 
Par quelle fatalité une mère et un fils meurent-ils assassinés 
sans être vengés? Qui es-tu, homme cruel, pour être l'arbitre de 
ma destinée? Te serais-tu flatté que je viendrais dans ton palais 
baiser tes pieds et embrasser les genoux de ton fils ! Le hasard 
t'a fait souverain ; le hasard a fait naître Yu de ton sang. Moi, 
je descends de Confucius, et l'avenir jugera qui fut le plus 
respectable du fils de Cang-hi qui écrase les hommes sous les 
pieds de ses chevaux, ou du neveu de Confucius qui sait mourir 
pour les lois de son pays, lors même qu'elles l'outragent. Tu 
prétends, cruel Yu, que je t'ai menacé de mon poignard ; sois 
père, sois époux, vois ton fils, vois ta femme expirant sous les 
roues de mon char; mets-toi à ma place, et juge. Tu me cites 
des lois, je t'oppose celles de la nature. Malheur à toi, si à la 
vue du sang de ta femme et de ton fils tu te possèdes assez pour 
te rappeler une ordonnance de police et distinguer un homme 
d'un autre! On dit que tu n'as point l'âme petite et barbare des 
courtisans; tant mieux pour toi. Tu peux me dérober au sup- 
plice; mais le meurtrier d'Idamé ne sera point mon bienfaiteur : 
je préfère la mort au tourment de la reconnaissance. Te dirai-je 
plus? Absous au tribunal des Golaos, l'acte qui me conserverait 
la vie me blesserait. Si la loi qui me condamne est juste, pour- 
quoi le législateur oserait-il l'enfreindre? Si elle ne l'est pas, 
pourquoi suis-je ici? Qu'on abroge cette loi, et qu'on me con- 
duise au supplice; à ce prix, je meurs satisfait, et je bénis le 
destructeur de ma famille. J'ai dit. » 

On abandonna le sort de Sunni au jugement d'Yu; et voici sa 
réponse : 

« Je m'étais déjà jugé avant de t'avoir entendu; ta har- 
diesse ne change rien à mon projet. J'ai été l'instrument de ton 
malheur, je ne balancerai pas à le réparer. Respectable vieil- 
lard, j'embrasse tes pieds : pardonne-moi si tu veux que je me 
relève. Écoute-moi : je jure de ne monter aucun char de ma vie ; 
je ne ferai plus un pas sans penser que j'ai ravi deux citoyens 
cà la patrie. Il te reste un fils que j'ai privé de sa mère; de ce 
jour il est mon frère. Parle encore, inspire-moi ton éloquence, 
afin que le souverain mon père m'entende, et que le citoyen qui 
n'est pas né prince ne soit plus effacé du rang des hommes. 
Sunni, tu pleures; embrasse-moi, Sunni. » 



SUR LES CHARS ANCIENS ET MODERNES. 469 

Et puis, pour finir par quelque chose de moins triste, je me 
rappelle le discours que le baron d'Holbach tenait à son nou- 
veau cocher; le voici : « J'ai renvoyé ton camarade pour avoir 
disputé le pas à un fiacre ; tu ne disputeras le pas à personne. 
Si tu me mènes vite, je te chasse. Si tu renverses ou blesses 
quelqu'un, je te chasse : mais auparavant je t'aurai assommé 
de coups de bâton. » Le baron a mieux fait ; il a laissé ses voi- 
tures sous la remise : sa femme et ses enfants en disposent ; pour 
lui, il va à pied, et s'en porte mieux. 



SUR 

L'HISTOIRE DE LA CHIRURGIE 

PAR M. PEYRILHE 1 

1780 



V Histoire de la Chirurgie fut entreprise, il y a quelques 
années, par M. Dujardin, membre du Collège de Chirurgie de 
Paris. Une mort prématurée ne lui permit pas d'en conduire 
l'exécution au delà du premier volume, qu'il publia en 1774. 
M. Peyrilhe, chargé de continuer cet ouvrage, s'en est acquitté 
d'une manière également instructive et piquante. Il intéressera, 
et les personnes qui font une étude profonde de l'art de guérir, 
et les savants à qui cet art est étranger. 

Après avoir jeté quelques fleurs sur la cendre de M. Dujar- 
din, M. Peyrilhe expose le plan de son travail. Si, pour conti- 
nuer avec succès Y Histoire de la Chirurgie, il ne fallait qu'être 
pénétré du dessein du premier auteur, sa mort laisserait peu de 
choses à regretter. « Marquer tous les pas que l'art a faits, soit 
qu'ils l'approchent, soit qu'ils l'éloignent de la perfection; 
annoncer en quel temps et par qui il fut accéléré ou retardé dans 
sa marche; présenter les découvertes vraiment originales, les 
vues propres de chaque inventeur, avec les conséquences les 
plus remarquables qu'il tire de ses principes et de ceux de ses 
prédécesseurs ; disposer les inventions dans l'ordre de leur 
naissance; en donner une idée plus ou moins étendue; indi- 
quer où elles se trouvent, afin d'épargner au lecteur qui sait 
qu'elles existent, la peine de les chercher, et à celui qui l'ignore, 
celle de les inventer; montrer comment une découverte a pro- 
duit d'autres découvertes; et seconder les génies inventifs en 
développant l'art d'inventer; rapporter les inventions de tout 

1. 1774-80, 2 vol. in-4°. Paris, de l'Imprimerie royale. 



SUR L'HISTOIRE DE LA CHIRURGIE. 471 

genre à leurs véritables auteurs; déterminer le temps, le lieu 
et les circonstances qui les ont vus naître, et recueillir les traits 
les plus frappants de leur vie ; voilà, dit M. Peyrilhe, quel fut 
le dessein de M. Dujardin, et quel est le nôtre. » 

Le lecteur sentira, sans qu'on l'en prévienne, combien cette 
tâche est étendue et pénible ; mais elle va embrasser un espace 
plus vaste encore sous la plume du continuateur, qui réunit à 
l'histoire de l'art celle de la profession. 

« La première contient toutes les vérités et toutes les erreurs 
que le temps a fait éclore et qu'il a vu mourir ; c'est-à-dire tous 
les dogmes, qui ont régné successivement dans la chirurgie ; ce 
qui forme la bibliothèque la plus ample qu'un chirurgien, sor- 
tant des mains de ses instituteurs, puisse lire, et peut-être la 
seule dont il ait besoin ; en un mot, elle présente une sorte de 
code chirurgical où sont rassemblées et les lois abrogées, et les 
lois qui sont encore en vigueur. » 

« L'histoire de la profession marque le rang que la chirurgie 
a tenu dans tous les temps parmi les autres arts, le degré d'es- 
time accordée à ceux qui l'ont professée, et le mérite personnel 
de ses promoteurs. » Des recherches de l'auteur clans cette 
branche de l'histoire, il résulte que « chez les Romains comme 
chez les Grecs, le même homme réunissait en lui les trois pro- 
fessions qui constituent aujourd'hui l'art de guérir ; que le 
partage de la médecine, qu'on a cru démêler dans les écrits de 
Gelse, n'eut jamais lieu, et qu'il n'exista jusqu'à la renaissance 
des lettres entre les médecins opérants ou vulnéraires, et les 
non opérants ou diététiques, d'autre distinction que celle que la 
mesure différente de connaissances et d'habileté met entre des 
personnes de la même profession. » D'où il s'ensuit évidemment 
qu'aux dogmes près, qui sont divers, l'histoire de la chirurgie 
est absolument l'histoire de la médecine jusqu'à l'époque de la 
division légale de ces deux sciences, que l'auteur fixe au 
xni e ou xiv e siècle. 

Si, pour obéir aux lois de l'histoire, M. Peyrilhe n'a pu 
retrancher de son ouvrage la sèche énumération d'une foule de 
médecins dont on ne connaît que les noms, il dédommage son 
lecteur du peu d'intérêt qu'inspirent des détails de cette nature, 
par d'excellentes analyses de tous les écrits échappés à la dent 
du temps, dont on n'eût peut-être jamais de plus fréquentes 



672 SUR L'HISTOIRE DE LA CHIRURGIE. 

occasions de déplorer les ravages, si une bonne page de l'art de 
conserver l'homme vaut mieux que cent volumes fastueux de 
l'art cruel de l'exterminer. 

On convient unanimement de l'utilité de la lecture des 
Anciens; mais cette étude n'est. pas également possible à tous 
ceux qui cultivent la chirurgie; et tout n'est pas également pré- 
cieux dans leurs écrits. Il faut être doué d'un discernement bien 
exquis, pour séparer l'essentiel des superfluités et des répéti- 
tions; il faut être animé d'un grand courage pour suivre ligne 
à ligne d'énormes volumes dont on n'extraira que ce qu'ils ont 
de particulier, et par conséquent un petit nombre de phrases : 
c'est néanmoins ce qu'a fait M. Peyrilhe, et ce dont je ne sau- 
rais me dispenser de lui rendre grâces, au nom de tous ceux qui 
attachent quelque prix à leur temps, et qui, persuadés qu'il n'y 
a point de bonne philosophie sans médecine, se sont livrés 
comme moi à la lecture de ces ouvrages, où l'on ne tarde pas à 
trouver, entre une multitude de phénomènes relatifs à l'homme 
considéré sous tant d'aspects variés, la ruine ou la confirmation 
de ses idées systématiques. Par exemple, j'avais pensé plusieurs 
fois que la matrice n'était point un organe essentiel à la vie 
de la femme. J'en ai trouvé la preuve dans l'ouvrage dont je 
rends compte 1 . 

Les philosophes spéculatifs auraient marché d'un pas plus 
rapide et plus assuré dans la recherche de la vérité, s'ils eussent 
puisé dans l'étude de la médecine la connaissance des faits qui 
ne se devinent point, et qui peuvent seuls confirmer ou détruire 
les raisonnements métaphysiques. Combien de singularités ces 
philosophes ignoreront sur la nature de l'âme, s'ils ne sont 
instruits de ce que les médecins ont dit de la nature du 
corps ! 

En lisant cette histoire, car je l'ai lue avec toute l'attention 
dont je suis capable, urie chose qui m'a souvent étonné, c'est le 
nombre de découvertes dont on fait honneur aux modernes, 
puisées dans les Anciens, que je n'ai pas la manie d'illustrer à 
nos dépens. 

On aura souvent lieu de regretter que l'oubli de certains 
moyens puissants ait rendu incurables des maladies qu'on trai- 

1. Voir, ci-dessus, les Éléments de Physiologie, p. 303. 



SUR L'HISTOIRE DE LA CHIRURGIE. 473 

tait autrefois avec succès. Serait-ce qu'à mesure que l'art s'est 
perfectionné, les mœurs se sont amollies, et que le malade et le 
chirurgien sont devenus pusillanimes? 

En général, combien de choses dans cette histoire, nouvelles 
pour celui qui n'aura puisé son instruction que dans les livres 
publiés depuis un ou deux siècles! 

Dans la multitude d'écrivains dont les travaux sont ana- 
lysés par M. Peyrilhe, on distinguera surtout Arétée, Gœlius- 
Aurélianus et Galien. 

Le premier fut à la fois praticien hardi et écrivain élégant. 
L'épilepsie, contre laquelle la chirurgie moderne n'ose plus 
essayer ses forces, n'était réputée incurable par Arétée, que 
quand elle avait résisté à l'incision des artères qui environnent 
les oreilles, à la cautérisation du crâne, au trépan, à l'applica- 
tion des mouches cantharides, etc. 

La phrénésîe, Yapoplexie, le tétanos, sont décrits dans cet 
auteur avec une merveilleuse exactitude, et traités avec la même 
vigueur. 

Rien n'est plus beau que sa description de la plus hideuse 
des maladies, la lèpre. 

Ici M. Peyrilhe compare les différentes espèces de lèpre, 
rapporte les usages relatifs aux lépreux chez les différents 
peuples, et finit par recueillir les moyens employés contre cette 
affreuse maladie, entre lesquels on sera sans doute étonné de 
trouver la castration. Et pourquoi pas la castration, s'il y a des 
cas où la lèpre est l'effet d'un vice radical du fluide séminal ; et 
si, comme l'expérience le prouve, les lépreux sont portés à 
l'acte vénérien avec une fureur inconcevable, soit que cette 
fureur soit la cause, ou qu'elle soit l'effet de la maladie? Je ne 
suis pas médecin, et je hasarde quelques conjectures, au risque 
de faire rire celui qui effile la charpie à l'Hôtel-Dieu. 

M. Peyrilhe avait parlé ailleurs delà mentagre, sorte de dartre 
hideuse du menton, qui infecta les Romains sous le règne de 
Tibère. Ce mal se communiquait par le contact; et l'on sait que 
les Romains étaient dans l'usage de se donner, tous les jours, 
à leur première rencontre, un baiser de cérémonie, comme on 
se donne la main en d'autres contrées. Tibère défendit ces bai- 
sers; et dans le moment qui a précédé celui où j'écris, j'attri- 
buais au tyran ombrageux un attentat de plus contre la liberté 



klh SUR L'HISTOIRE DE LA CHIRURGIE. 

publique. Je ne corrigerai pas mon erreur ; mais je remercierai 
M. Peyrilhe de me l'avoir fait connaître 1 . 

La défense de Tibère n'était qu'une ordonnance de police 
infiniment sage, puisqu'elle opposait au progrès de la mentagre, 
la seule voie de communication générale qu'on lui connût, les 
baisers réciproques. Eh ! que ne nous est-il permis de faire une 
aussi bonne apologie de ce sombre et perfide scélérat, pendant 
la durée de son règne de débauche et de sang ! 

On nous montre dans Gœlius-Aurélianus, un auteur célèbre 
dont l'ouvrage est recommandable, comme monument histo- 
rique, par le précis excellent de la médecine ancienne. 

Enfin Galien paraît avec tout l'éclat qui accompagne son 
nom durant les xvi e et xvn e siècles. 

Après tant d'auteurs qui ont écrit la vie de cet illustre 
médecin, il était difficile de donner à ce sujet la grâce de la nou- 
veauté. Nous féliciterons M. Peyrilhe d'y avoir réussi, du moins 
à notre jugement. Tout littérateur lira avec un plaisir mêlé 
d'intérêt l'éloge historique du médecin de Pergame. Ceux qui 
se destinent par état au grand art de guérir, y trouveront un 
plan raisonné et suivi de l'éducation médicale, que M. Peyrilhe 
a fondé sur la marche de Galien dans le cours successif de ses 
études. Ce morceau ne se tente pas et ne s'exécute point sans 
une connaissance fort étendue de la médecine. Il est écrit avec 
élégance, et décèle dans l'historien le talent d'apprécier les 
grands hommes, et de les faire connaître de leurs contemporains 
et de la postérité. 

Nous avons surtout appris, dans M. Peyrilhe, combien il 
importe de savoir plusieurs choses pour bien parler d'une, et 
l'énorme différence des styles de l'auteur profond et de l'écri- 
vain superficiel; de celui qui a pratiqué et de celui qui n'a que 
spéculé. Combien de choses dans tous les arts en général, mais 
surtout en physique, en anatomie, en chimie et en chirurgie, 
dont on ne s'instruit que le bistouri à la main, ou assis à côté 
de la cornue! Dans les mémoires informes d'ouvriers, on ren- 
contrera toujours quelques lignes précieuses, qu'on n'aurait jamais 
devinées. Croit-on qu'un médecin n'eût pas fait cet extrait un 



1. L'erreur fut corrigée dans la seconde édition de YEssai sur Sénèque. Voir 
t. III, p. 115, notule. 



SUR L'HISTOIRE DE LA CHIRURGIE. ^75 

peu plus satisfaisant pour M. Peyrilhe? Je le supplie d'excuser la 
pauvreté de mes idées par la droiture de mes intentions. Je ne 
lui adresse point mon éloge comme un équivalent de ses peines. 

Une observation très-importante que les auteurs deY Histoire 
naturelle l et de Y Histoire philosophique du commerce des deux 
Indes 1 pourraient envier à M. Peyrilhe, c'est que la peau des 
nègres est sèche lorsqu'ils sont malades ; et qu'ils sont menacés 
d'une maladie, lorsqu'elle le devient : d'où M. Peyrilhe conclut 
que les frictions huileuses, en usage en Italie, dans la Grèce et 
dans tous les pays chauds, qui, modérant la transpiration exces- 
sive, conserveraient aux humeurs du corps leur fluidité, seraient 
un préservatif contre les maladies inflammatoires qui attaquent 
et qui emportent un si grand nombre d'habitants des zones tem- 
pérées, lorsqu'ils arrivent dans ces climats brûlants. Quelques 
expériences ont récemment confirmé cette heureuse et subtile 
conjecture; mais si les Américains ont promis une grande somme 
d'argent à celui qui trouverait le moyen de détruire les fourmis 
qui dévastent leurs champs, quelle récompense les Européens 
ne devraient-ils pas accorder à celui qui aurait découvert le 
moyen d'y conserver la vie des voyageurs 3 ! 

M. Peyrilhe conduit son histoire jusqu'au vn e siècle; mais 
nous ne le suivrons pas plus loin. Forcé, par la nature du 
Journal 11 , à diriger notre extrait du côté le plus agréable et le plus 
instructif pour le plus grand nombre des lecteurs, nous avons 
négligé la partie technique de la chirurgie; mais elle nous a 
paru traitée avec la même supériorité que les autres branches. 
En un mot, je pense que cet ouvrage manquait également au 
médecin et au chirurgien ; et que, quand on serait un digne 
successeur de Le Clerc ou d'Astruc, on pourrait s'en promettre 
encore assez d'avantages pour le placer dans sa bibliothèque. Il 
présente à l'instant tout ce qui a été écrit sur une maladie ; au 
praticien, les opérations et les remèdes ; au médecin érudit, les 
matériaux dont il a besoin. Le chirurgien, qui se croit inventeur 

1. Buffon et ses collaborateurs. 

2. Raynal et Diderot lui-même. 

3. Ceci nous donne la date à laquelle Diderot a ajouté le paragraphe Onctions 
huileuses aux Éléments de physiologie. V. p. 262. Mais il aurait pu le placer dans 
un endroit où il nous eût causé moins de surprise. 

4. Naigeon, qui a publié le premier cet article, n'a pas dit de quel journal il 
l'avait tiré. Il ne fait pas partie de la Correspondance de Grimm. 



&76 SUR L'HISTOIRE DE LA CHIRURGIE. 

d'un moyen de guérison, s'assurera, par un coup cl' œil sur les 
Tables, si sa découverte est nouvelle ou renouvelée. La critique, 
dont la fonction est de juger nos productions, se servira utile- 
ment de cette histoire pour apprécier une foule de prétentions, 
dont la bonne foi même des auteurs ne garantit pas la réalité. 
Nous ne finirons pas cet extrait sans dire un mot du style de 
M. Peyrilhe. Il nous a paru précis, nerveux, toujours clair et 
même quelquefois nombreux. 



FIN DU T M E NEUVIEME 



TABLE 



DU TOME NEUVIÈME. 



Pages. 
POÉSIES DIVERSES. 

Le Code Denis 3 

Complainte en rondeau de Denis, roi de la fève, sur les embarras de la 

royauté 5 

Vers après avoir été deux fois roi de la fève (inédit) 7 

Les Éleuthéromanes, ou abdication d'un roi de la fève. — Argument . . 9 

Les Éleuthéromanes, ou les Furieux de la liberté 12 

La Poste de Konigsberg à Memel (inédit) 20 

Le trajet de la Duina sur la glace 28 

Hymne à l'Amitié (inédit) , 32 

Chant lyrique (inédit) 30 

Traduction libre du commencement de la première satire d'Horace . . 42 

Imitation de l'ode d'Horace : Audivere Lyce 45 

Imitation de la satire d'Horace : Olim truncus eram (inédit) 47 

Stances irrégulières pour un premier jour de l'an 48 

Charade, à M me de Prunevaux 50 

Vers envoyés au nom d'une femme à un François, le jour de sa fête. . 53 

Mon Portrait et mon Horoscope 56 

Vers aux femmes 58 

Chanson dans le goût de la romance 60 

Épître à Boisard 63 

Le Péril du moment 65 

Le Marchand de loto 66 

Impromptu fait au jeu 68 

Le Borgne 60 

Traduction d'un sonnet de Th. Crudeli 70 



478 



TABLE. 



SCIENCES. 

Pages. 

MÉMOIRES SUR DIFFÉRENTS SUJETS DE MATHÉMATIQUES 73 

Notice préliminaire 75 

A M me de P*** 79 

Avertissement de l'Auteur 81 

Sommaire des Mémoires 82 

PREMIER MÉMOIRE. 

Principes généraux d'acoustique 83 

I. — La Musique n'est point une science abstraite 83 

II. — Fondement de la théorie de la science des sons. — Sentiments 
opposés de Pythagore et d'Aristoxène 84 

III. — De l'objet et de la fin de la musique. Du son en général. Qu'est- 
ce que le son? De son véhicule. Du corps sonore. Comment agit-il 
sur nos oreilles? De l'organe par lequel nous recevons la sensation 

du son. De la propagation du son. De sa vitesse 86 

IV. — Des espèces de sons. — Distribution du son ; de sa première 
espèce, ou du son rendu par les cordes. De leurs vibrations. Faits 
d'expériences sur lesquels les propositions de Taylor sont fondées. 87 

Lemme i. — Si les ordonnées de deux courbes, dont l'abscisse est 
commune, ont entre elles une raison donnée, les courbures au 
sommet des ordonnées seront entre elles comme les ordonnées, 
lorsque les ordonnées seront infiniment petites, et les courbes 
sur le point de coïncider avec leur axe 88 

Lemme ii. — La force accélératrice d'un point quelconque d'un fil 
élastique tendu et d'une grosseur uniforme, est dans ses petites 
vibrations comme la courbure du fil en ce point 89 

La corde vibrante peut prendre une infinité d'autres figures que celles 

que Taylor lui assigne 90 

Proposition i. — Si la nature d'une courbe APQC (fig. 4), est 
telle qu'ayant tiré deux ordonnées quelconques Q R, PS, la cour- 
bure en E soit à la courbure en P :: QR ; PS; tous les points 
de cette courbe arriveront en même temps à la ligne droite ... 92 

Proposition ii. — Tracer la courbe musicale dont les axes sont 

donnés 92 

Proposition iii. — Le temps de la vibration d'une corde est au 
temps d'une oscillation d'un pendule de longueur déterminée, en 
raison sous-doublée du poids de la corde multiplié par sa lon- 
gueur, au poids qui la tend multiplié, et par la longueur du pen- 
dule et par le carré du rapport de la circonférence au diamètre, 
d'où l'on tire le nombre des vibrations de la corde, pendant une 
oscillation du pendule 94 



TABLE. ^79 

Pages. 
Remarque i. — Ce que l'on entend par la longueur et le poids de 

la corde . 96 

Remarque ii. — Sur les formules de Taylor et leur généralité. . 97 
Les vibrations d'une corde sont d'un peu plus longue durée, si on la 

frappe dans son milieu, qu'en tout autre point 97 

De l'isochronisme des vibrations et du coup d'archet 98 

Corollaire des propositions précédentes 98 

V. — De l'oreille. — Du son considéré relativement à ses degrés du 
grave à l'aigu; ce qui constitue ces degrés. Des intervalles des 
sons; de leurs limites; de leur expression en nombres. Ils sont 
commensurableset incommensurables. De l'addition, soustraction, 
division, multiplication de ces intervalles; de l'expression appro- 
chée du rapport de deux sons incommensurables 98 

Remarque qui contient une méthode d'approcher de la valeur réelle 

d'un rapport, si près que l'on voudra 101 

Remarque sur l'expression logarithmique des intervalles des sons.. . 102 

VI. — Du son considéré comme fort ou faible. — De la force du son 
par rapport à la distance au corps sonore. Des fibres sonores, et 
de leur réunion en un point. Des chambres acoustiques. Les 
vibrations sont plus ou moins grandes, sans que le son change de 
degré du grave à L'aigu. Trois choses à considérer dans les sons : 
leur nombre, leur étendue et leur isochronisme. De l'uniformité 
du son; ce que c'est. Suite du défaut d'uniformité. Preuve expé- 
rimentale que le plaisir musical consiste dans la perception des 
rapports des sons 102 

Remarque importante sur l'origine du plaisir en général. Principe 
général sur le goût. Application de ce principe à des phénomènes 

délicats 104 

Objection contre le fondement que nous donnons au plaisir musical. 106 

Réponse à cette objection 106 

Règle qu'on peut observer sur la tension des cordes 106 

VII. — De la force du son. — En quoi elle consiste. Sentiment de 

M. Euler 107 

P rorlème. — Trouver la plus grande vitesse d'une corde vibrante, 

ou celle qu'elle a en achevant sa première demi-vibration. . . . 108 
Vérification de l'expression de la vitesse trouvée dans la solution qui 

précède 109 

Règle qui peut être d'usage dans les constructions des instruments, 

selon M. Euler 110 

Règle qu'il faudrait observer, selon nous 111 

Prorlème. — La force puisante étant donnée, trouver le plus grand 

écart d'une corde 112 

VIII. — De la seconde espèce de son, ou des cloches, des verges de 
métaux et des bâtons durcis au feu. Le son d'une cloche presque 
impossible à déterminer. Rapport du son de deux cloches de même 



/,80 TABLE. 

Pages. 
matière et de figures semblables. Rapport des sons de deux verges 
de métaux 113 

Remarque sur une quantité négligée dans l'expression du son des 

verges sonores, et employée dans l'expression du son des cloches. 114 

Du son produit par la dilatation et la percussion subite de l'air. Du 

bruit 114 

IX. — Delà troisième espèce de son, ou des instruments h vent. De 
la flûte. Système de M. Euler sur les instruments à vent, et parti- 
culièrement sur les flûtes. Description de la flûte. Trouver le son 
rendu par une flûte donnée de longueur et de capacité. De la 
variation qui survient dans le son des flûtes, quant au degré du 
grave à l'aigu. Explication de cette variation. De la force du son 
des flûtes. De l'uniformité du son des flûtes. De l'inspiration. Dos 
sauts qu'elle occasionne. Du rapport de ces sauts 115 

X. — Système des sauts . tiré de l'histoire*de l'Académie. Expérience 
singulière sur les sons rendus par les deux parties d'une corde 
divisée inégalement par un obstacle léger 119 

Table des sons rendus selon différentes divisions de la corde, par 

l'obstacle léger 123 

Expériences à faire. — Questions aux physiciens. Conjectures sur ce 
que l'expérience donnera. De la trompette marine, et autres instru- 
ments semblables. Du cor de chasse, de la trompette, et autres 
instruments à vent. Des sauts de ces instruments et des inter- 
valles qu'ils laissent entre eux 123 

Problème. — La longueur d'une flûte et son ouverture étant don- 
nées, trouver la force de l'inspiration pour que l'instrument fasse 
des sauts 125 

XI. — De la fixation du son. — Des expériences de M. Sauveur; de 
l'instrument qu'on appelle ton. Inconvénient de cet instrument. 
Des causes qui en altèrent le son. De sa correction, et de la ma- 
nière de fixer le son, selon nous 126 

Objection contre la méthode proposée, et réponse 130 

SECOND MÉMOIRE. 

Examen de la développante du cercle 132 

Problème i. — Diviser un arc de cercle en une raison quelconque 

commensurable on incommensurable 134 

Problème ii. — Trouver un secteur de cercle égal à un espace 

rectiligne donné 135 

Problème ni. — Trouver un espace rectiligne égal à un secteur 

extérieur quelconque 135 

Problème iv. — Trouver un espace rectiligne égal à un segment 

extérieur quelconque 137 



TABLE. ^81 

Pages. 
Problème y. — Trouver un espace rectiligne égal à une portion 

quelconque d'un segment- circulaire 137 

Problème vi. — Trouver une ligne droite égale à une portion quel- 
conque de la développante du cercle, sans que l'origine de cette 
développante soit donnée 138 

Problème vu. — Quadrature de certains espaces terminés par des 
lignes droites et par une portion de la développante du cercle, 
avec plusieurs corollaires de cette proposition 138 

Problème vin. — L'origine de la développante avec un de ses 

points étant donnée, trouver ses autres points 140 

Problème ix. — Deux points de la développante étant donnés, 

trouver les autres 140 

Problème x. — Trouver, par le moyen de la développante, le 

centre de gravité d'un arc et d'un secteur circulaire 141 

Problème xi. — Construire une équation cubique d'une forme 

donnée avec certaines conditions 141 

Lemme 1. — Dans tout quadrilatère inscrit, le rectangle fait des 
diagonales est égal à la somme des deux rectangles faits des deux 
côtés opposés 142 

Lemme ii. — Si l'on inscrit un triangle équilatéral et que l'on tire 
du sommet d'un de ses angles une ligne qui traverse la base et qui 
rencontre le cercle en un point, on aura une corde égale à la 
somme des deux cordes tirées du point où la première rencontre 
le cercle, aux deux extrémités de la base du triangle équilatéral. . 142 

Lemme ni. — Un arc de cercle étant donné avec la corde entière 

de cet arc, trouver la valeur de la corde du tiers 142 

Remarque importante sur l'équation du troisième degré qui exprime 
la valeur du tiers de la corde d'un arc, et sur le nombre de ses 
racines . 145 

Problème xii. — Une développante d'un cercle étant donnée, 

tracer, par plusieurs points, une autre développante 147 

Problème xiii. — Deux tangentes d'une portion de la dévelop- 
pante du cercle étant données avec l'origine de cette courbe, trou- 
ver le cercle générateur 148 

Problème xiv. — Trois tangentes d'une portion quelconque de la 

développante du cercle étant données, trouver le cercle générateur. 148 

Théorème i. — Quadrature de quelques espaces terminés par des 

portions de la développante 150 

Théorème ii. — Quadrature de l'espace compris entre deux déve- 
loppantes 151 

Application des propositions précédentes sur la développante du 
cercle aux arcs infiniment petits des courbes en général, avec une 
expression générale des rapports des rayons osculateurs .... 151 
ix. 31 



482 TABLE. 

TROISIÈME MÉMOIRE. 

Pages, 

Examen d'un principe de mécanique sur la tension des 

CORDES • 1°* 

QUATRIÈME MÉMOIRE. 

Projet d'un nouvel orgue 156 

Avantages du nouvel orgue 162" 

Inconvénients du nouvel orgue 164 

Observations sur le chronomètre 165 

CINQUIÈME MÉMOIRE. 

Lettre sur la résistance de l'air aux mouvements des 

pendules < 168 

Proposition i. — Trouver la vitesse d'un pendule d'une longueur 
donnée, qui tombe d'une hauteur donnée en un point quelconque 
de l'arc qu'il parcourt 169 

Proposition il— Trouver la vitesse d'un pendule d'une longueur 
donnée en un point quelconque de l'arc qu'il parcourt en remon- 
tant de la situation verticale en vertu d'une impulsion donnée. . 171 

Examen de la théorie de Newton sur la résistance que l'air apporte 

au mouvement des pendules 176 

Éclaircissements 178 

Conclusion des cinq mémoires 182 

RÉFLEXIONS sur une difficulté proposée contre la ma- 
nière DONT LES NëAVTONIENS EXPLIQUENT LA COHÉSION 
DES CORPS ET LES AUTRES PHÉNOMÈNES QUI S'ï RAP- 
PORTENT 18-5 

Sur deux Mémoires de d'Alembert, l'un concernant le Calcul des 

Probabilités, l'autre l'Inoculation (inédit) 192 

Sur les Probabilités 192 

De l'Inoculation 207 

Lettre d'un citoyen zélé sur les troubles qui divisent la médecine 

et la chirurgie 213 

Lettre sur les Atlantiques et l'Atlantide 225 

ÉLÉMENTS DE PHYSIOLOGIE (inédit) 235 

Notice préliminaire 237 

Question d'anatomie et de physiologie. — A M. Petit 239 

Réponse de M. Petit 242 

Réponse d'un autre médecin 245 

Lettre d'envoi 251 



TABLE. 483 

Pages. 
•Éléments de physiologie 253 

Êtres : Chaîne des êtres; êtres contradictoires; êtres contradictoires 

subsistants ; éléments ; divisibilité ; durée, étendue ; de l'existence. 253 

Végétaux : Animal-plante; animal et plante; plantes; annualisation 
du végétal ; végétal ; contiguïté du règne animal et du règne végé- 
tal; plantes ; contiguïté du règne végétal et du règne animal; de 
l'ergot ; observations ; maladie des grains et du seigle, que les Ita- 
liens appellent grain cornu ou Y éperon ; observation ; de la tré- 
mella ; onctions huileuses 255 

Animaux : Animaux par putréfaction; animaux microscopiques; ani- 
maux ; l'organisation détermine les fonctions ; les animaux ont-ils 
de la morale? trois degrés dans la fermentation ; fonctions ani- 
males ; animal et machine; de la force animale; carnivores; sen- 
sibilité ; de la sensibilité et de la loi de continuité dans la contex- 
ture animale ; irritabilité ; des stimulants 262 

De l'homme : L'homme double, animal et homme; de la perfectibi- 
lité de l'homme; bêtise de certains défenseurs des causes finales ; 
de l'homme abstrait et de l'homme réel; système agissant à re- 
bours; vie et mort; vie propre à chaque organe; mort successive 
de l'animal; la mort 270 

Fibres 276 

Tissu cellulaire 280 

Membranes 281 

Graisse 282 

Du cœur : Le cœur animal; fonctions communes des artères; la 

poitrine; la plèvre; le médias tin; le péricarde; le diaphragme. . 285 
Sang : Conduits excrétoires du sang en divers organes; transpira- 
tion cutanée 291 

Vaisseaux lymphatiques 293 

Vaisseaux, artères, veines : Vaisseaux du chyle 295 

Glandes : Glandes et sécrétions; poils; feuillets et sinus gras; la 

salive; réservoirs et feuillets; pores 299 

Poitr ine .-Diaphragme; thymus ; poumons ; les côtes; trachée-artère; 

respiration 304 

Voix et parole 307 

Tête : La barbe 308 

'Cerveau et cervelet : Le corps calleux ; le cervelet ; moelle allongée ; 

nerfs; phénomènes du cerveau; variations; idée hasardée. . . . 309 

.Nerfs : Fluide nerveux 316 

Muscles 321 

Mouvements : Mouvements volontaires et involontaires ; du mouve- 
ment animal; du mouvement et de la vie propres à l'organe; 
instinct animal; l'auteur de la nature a assujetti...; mouvement 

involontaire, . , 326 



h*h TABLE. 

pages. 
Organes : Organe engendré par le besoin; organes des sens; vie 
particulière des organes; sympathie des organes; organes consi- 
dérés comme animaux; organes, animaux particuliers; organes 
comparés aux animaux; organes, animaux séparés; de l'organi- 
sation propre à chaque espèce; oiseaux de proie 331 

Le Toucher : La peau 330 

Le Goût 338 

L'Odorat 339 

VOuïe 330 

La Vue : Examen expérimental de la manière dont se fait la sensa- 
tion de l'œil sur un arbre 341 

Sens internes : Entendement; vestiges, ordre des vestiges; de l'ori- 
gine, ou sensorium commune; sens en général ; sensations; son; 
réponse à l'objection que la continuité de la sensation devrait sou- 
tenir la continuité du jugement; la pensée 346 

Passions : Volonté, liberté; de la succession des passions diverses 
dans la même passion; des idées des passions et des maux phy- 
siques; correspondance des idées avec le mouvement des organes. 351 

Sensations : Effet bizarre ; actions intellectuelles reprises et suspen- 
dues ; des mouvements ou sensations sympathiques; influence du 

corps sur l'âme 355 

Sommeil 360' 

Imagination : Extase; force d'une image ou d'une idée 363- 

Mémoire : Empire de la mémoire sur la raison 3G6 

Entendement : Raisonnement; jugement; logique; volonté; liberté; 

habitude ; instinct 372; 

Ame : Des causes occultes de phénomènes très-certains 377 

Estomac ou ventricule : La bile; le péritoine; l'omentum; la rate; le 

pancréas ; foie 380 

Intestins, rate, pancréas et péritoine : Intestin grêle; des gros intes- 
tins; la rate; le pancréas; le péritoine 385 

Reins, vessie, urine 390' 

Matrice 391 

Génération. . 394 

Sperme : Vers spermatiques ; semence ; conception ; terme de l'ac- 
couchement; question; extrait d'une lettre adressée par M. Nuch 

à M. Lefebvre, médecin à Paris 399 

Germes préexistants 411 

Fœtus: Mamelles; action de la mère sur le fœtus 412. 

Monstres : Conformations héréditaires 418 

Maladies : Maladies héréditaires ; catalepsie; la fièvre; la caractéris- 
tique de l'homme est dans son cerveau, et non dans son organi- 
sation extérieure » 421 



TABLE. /j85 

Pa^es. 
Guérisons singulières : De l'amour; de la jalousie; de la douleur; des 

vapeurs; médecins ; médecine; nature. 425 

Conclusion 428 

Mélanges : Aversions; colère; jalousie; envie; désespoir; hardiesse; 
intrépidité; assurance; confiance; résolution; courage; éduca- 
tion ; philosophie; analogie; influence de la brièveté du temps sur 
les travaux des hommes; métamorphoses; physionomie; sur la 
beauté et la difformité; distinction des deux substances; sur les 
intolérants; aveugles; fluides; impressions; êtres organisés; 

froid; habitude; nécessité ; colère; ne pas allaiter; fluide nerveux. 430 

Sur un Mémoire contenant le Projet d'une pompe publique 441 

Sur les Systèmes de musique des anciens peuples 443 

Histoire de Savage 451 

Vie du cardinal d'Ossat 453 

Expériences intéressantes 456 

Les Aventures de Pyrrhus 462 

Éléments du Système général du monde 464 

Lettre de Brutus sur les chars anciens et modernes 466 

S r Y Histoire de la Chirurgie, par M. Peyrilhe 470 



FIN DE LA TABLE DU TOME NEUVIEME. 



PARIS. — J. CLAYE, IMPRIMEUR, 7, RUE SAINT-BENOIT. - ll91">| 



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